Qui est Bari Weiss, la nouvelle directrice iconoclaste et pro-Israël de CBS News ?
Un magnat des médias rachète la publication d'une "libérale standard" partie du New York Times en 2020, accusant ses collègues de l'avoir harcelée parce qu'elle n'était pas assez à gauche
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LOS ANGELES, Californie (Reuters) — Lorsque Bari Weiss a rejoint CBS News en tant que rédactrice en chef, elle a incarné quelque chose que l’ancienne maison d’Edward R. Murrow et Walter Cronkite n’avait jamais connu en près d’un siècle d’histoire : une dirigeante qui a bâti sa carrière en remettant en question les institutions les plus prestigieuses du journalisme.
La nomination de cette journaliste de 41 ans, passée d’éditorialiste et critique littéraire à directrice de l’information, est l’une des plus inhabituelles de l’histoire du journalisme audiovisuel.
Paramount Skydance a acquis la publication en ligne de Weiss, The Free Press, dans le cadre d’un accord, propulsant sa fondatrice iconoclaste à un nouveau poste où elle rend directement compte au PDG de Paramount, David Ellison. Selon une source proche de l’accord, celui-ci est évalué à 150 millions de dollars. Un porte-parole de Paramount a refusé de répondre à notre demande de commentaires.
Elle crée un média à partir de rien
Contrairement à ses prédécesseurs, Weiss n’a jamais dirigé de salle de rédaction télévisée, jamais géré de bureaux à l’étranger, ni produit des contenus d’information télévisés. Ce qu’elle a fait, c’est créer une entreprise médiatique à partir de rien, après avoir quitté le New York Times en 2020, avec une lettre de démission cinglante accusant le journal d’avoir abandonné son rôle, à savoir informer, au profit de la satisfaction d’un « lectorat très restreint ».
« Elle est d’une impartialité, d’un équilibre et d’une rationalité à toute épreuve », a déclaré Bobby Kotick, l’ancien PDG d’Activision, qui a été l’un des premiers à investir dans The Free Press. « Elle a cette capacité à faire le tri, à éviter le bruit, à éviter les préjugés, et elle est désireuse d’apprendre. Elle n’aborde aucune conversation avec un jugement préconçu. »
Weiss défie toute caractérisation facile, même si elle a parfois été qualifiée de « centriste radicale ». Lors d’une conférence TED, en avril 2024, elle a déclaré avoir voté pour le candidat républicain Mitt Romney en 2012, puis pour les démocrates Hillary Clinton et Joe Biden, en 2016 et en 2020.
Elle soutient le droit à l’avortement, affiche fièrement sa position pro-Israël et croit au mariage gay. Elle estime également que les fermetures obligatoires des écoles au plus fort de la pandémie de Covid-19 ont constitué « une grave erreur », et que les embauches devraient se faire sur la base du mérite.
« Je suis — ou du moins, jusqu’à il y a quelques secondes à l’échelle historique, j’étais — considérée comme une libérale classique », a déclaré Weiss lors de sa conférence TED. « Et pourtant, d’une manière ou d’une autre, dans nos cercles les plus intellectuels et les plus prestigieux, bon nombre des idées que je viens d’exposer, ainsi que d’autres semblables, sont désormais considérées comme provocantes ou sujettes à controverse, ce qui est en réalité une manière polie de dire qu’elles ne sont pas les bienvenues. »
Avant l’annonce officielle de l’accord, c’est un mélange d’inquiétude et d’optimisme qu’a suscité l’arrivée prévue de Weiss à CBS News. Un cadre supérieur a exprimé, sous couvert d’anonymat, l’espoir qu’elle parviendrait à redynamiser la chaîne, surnommée Tiffany network, alors en difficulté. Un autre a fait part de ses inquiétudes quant à son manque d’expérience dans la gestion d’une chaîne mondiale d’information en pleine expansion.
Un livre qui analyse la montée de l’antisémitisme
Le journalisme de Weiss revient souvent sur son identité juive. Lorsqu’elle était étudiante en deuxième année à l’université Columbia, Weiss appartenait un groupe d’étudiants juifs qui se plaignaient d’être intimidés par des professeurs anti-Israël en raison de leurs opinions. L’université a formé une commission pour enquêter sur ces allégations, mais n’est parvenue à trouver qu’un seul cas de comportement inacceptable.
Le livre de Weiss, « How to Fight Anti-Semitism » (Comment lutter contre l’antisémitisme), étudie la montée de l’antisémitisme à travers le prisme du massacre de la synagogue Tree of Life à Pittsburgh, en 2018, la synagogue même où elle a célébré sa bat mitzvah. Onze Juifs ont été assassinés alors qu’ils priaient, dans cette attaque qui reste la plus meurtrière commise contre des Juifs dans l’histoire des États-Unis.
Weiss, au début de sa carrière, a travaillé comme rédactrice en chef chez Tablet, un magazine en ligne consacré à la vie juive, avant de rejoindre le Wall Street Journal en 2013. Elle a alors, pendant quatre ans, occupé la fonction de rédactrice en chef des éditoriaux et des critiques littéraires, avant de quitter le journal après avoir rencontré une certaine résistance à l’égard des éditoriaux politiques jugés « trop anti-Trump », a-t-elle confié au magazine Reason.
Weiss a rejoint le New York Times en tant que rédactrice et chroniqueuse dans la rubrique « Opinion » en 2017, dans le cadre d’une démarche visant à élargir l’éventail idéologique de l’équipe éditoriale pendant le premier mandat de Trump, selon un article du Times. Elle décrira plus tard cette expérience comme une transition brutale, passant de « la personne la plus progressiste du Wall Street Journal à la personne la plus à droite du New York Times« .
Weiss a quitté le Times en 2020, dénonçant une culture de l’intolérance dans une lettre de démission ouverte adressée à l’éditeur A.G. Sulzberger, dans laquelle elle affirmait être « victime d’intimidation constante de la part de collègues qui ne partagent pas mes opinions ».
Weiss a lancé une newsletter initialement baptisée Common Sense, qui allait ensuite devenir The Free Press. La publication est désormais en tête du classement politique américain de Substack. Elle compte 1,25 million d’abonnés, dont 155 000 membres payants générant environ 15 millions de dollars par an.
Le public « veut qu’on lui dise la vérité »
Dans une interview accordée en 2022 à la Hoover Institution, Weiss a décrit son public cible comme « la majorité épuisée et réduite au silence » qui rejette les opinions politiques binaires de Fox News et MSNBC.
Au cours de l’interview, elle a déclaré qu’elle pensait qu’il existait un « immense » public « qui veut qu’on lui dise la vérité, même lorsque cette vérité ne lui convient pas », ajoutant que les gens veulent comprendre « le monde tel qu’il est réellement, car c’est ainsi que l’on prend des décisions concrètes sur, notamment, l’endroit où déménager, la manière d’élever sa famille, où envoyer ses enfants à l’école, dans quoi investir ».
C’est cette philosophie qui a entraîné The Free Press sur un terrain controversé. En 2022, quand Elon Musk a invité une poignée de journalistes à examiner les documents internes de Twitter, Weiss était parmi eux, publiant alors différents articles sur la censure de la plateforme qui révélaient « comment une poignée d’entreprises privées peuvent exercer une influence profonde sur le discours public ».
En 2023, Weiss a appelé à démanteler les programmes institutionnels de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI), écrivant que ce mouvement « menace non seulement les Juifs, mais aussi l’Amérique elle-même ». Le mois dernier, The Free Press a publié une interview d’un expert médical qui, s’il a affirmé ne pas croire que les vaccins causaient l’autisme, a toutefois souligné que « le milieu scientifique qui défend aveuglément le calendrier vaccinal américain a tort ».
« Nous nous concentrons sur les sujets qui sont ignorés ou mal interprétés au profit d’un discours idéologique », a écrit Weiss à propos de la mission de The Free Press. « Pour nous, la curiosité n’est pas un handicap. C’est une nécessité. »
La farouche indépendance de Weiss a permis d’attirer des soutiens de premier plan, notamment les capital-risqueurs Marc Andreessen et David Sacks, l’ancien PDG de Starbucks Howard Schultz et le magnat des fonds spéculatifs Paul Marshall. En 2024, un tour de table de 15 millions de dollars a valorisé The Free Press à 100 millions de dollars. La société s’est développée au-delà de sa newsletter, incluant notamment des podcasts, parmi lesquels son programme phare Honestly with Bari Weiss, ainsi que des événements en direct.
Cet été, durant une réunion avec des journalistes, Ellison a salué l’héritage de la chaîne, qui a vu naître Walter Cronkite, le présentateur qui a fidèlement accompagné les Américains lors de l’assassinat de JFK et durant la guerre du Vietnam, tout en s’engageant à investir à l’avenir.
« Être une entreprise de confiance, une entreprise de vérité et une entreprise de faits est quelque chose qui est extrêmement important pour moi », a souligné Ellison. « C’est un élément primordial de notre démocratie. »
La question qui définira le mandat de Weiss est de savoir si sa curiosité pourra coexister avec les exigences d’une chaîne de télévision traditionnelle, avec ses contrats syndicaux, ses obligations réglementaires et son audience en baisse – mais toujours importante. Weiss a bâti sa carrière en remettant en question les institutions depuis l’extérieur. Elle va désormais devoir en diriger une de l’intérieur.
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