Une éditorialiste juive quitte le NYT, des collègues l’ont qualifiée de « nazie »
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Une éditorialiste juive quitte le NYT, des collègues l’ont qualifiée de « nazie »

Dans une lettre de démission cinglante, Bari Weiss déclare avoir été publiquement rabaissée par ses collègues, qui se sont moqués de "mon travail et de mon caractère"

Bari Weiss à son bureau dans les locaux du New York Times à Manhattan. (Crédit : Josefin Dolsten)
Bari Weiss à son bureau dans les locaux du New York Times à Manhattan. (Crédit : Josefin Dolsten)

JTA – Bari Weiss, une éditorialiste et journaliste juive qui a été une espèce de  paratonnerre pour les critiques de gauche, a démissionné du New York Times.

Auteure d’un récent livre très controversé sur l’antisémitisme, Bari Weiss a annoncé sa démission dans une lettre à l’éditeur du New York Times, A.G. Sulzberger, publiée sur son site web mardi matin. Elle écrit que le journal était devenu un lieu où « la curiosité intellectuelle – sans parler de la prise de risque – est désormais un handicap » et affirme avoir été victime d’intimidation de la part de collègues qui n’étaient pas d’accord avec les idées qu’elle avançait dans ses éditos et sur Twitter.

« Ils m’ont traitée de nazie et de raciste ; j’ai appris à repousser les commentaires sur le fait que j’écrive ‘une fois de plus sur les Juifs' », dénonce-t-elle. « Plusieurs collègues perçus comme étant amicaux avec moi ont été harcelés par des collègues. Mon travail et mon caractère sont ouvertement dévalorisés sur les chaînes Slack de l’entreprise… Je ne suis pas une experte juridique. Mais je sais que c’est mal ».

Cette démission est la dernière d’une série de changements dans la section « Opinion » du Times qui a commencé le mois dernier lorsque le journal a publié une tribune du sénateur républicain de l’Arkansas Tom Cotton, appelant à une réponse militaire aux protestations largement pacifiques qui réclament la justice raciale. L’article a suscité une résistance inhabituelle de la part des journalistes de la salle de rédaction du quotidien et a finalement conduit à la démission du rédacteur en chef de la section Opinion, James Bennet, qui a admis qu’il n’avait pas lu l’article avant sa publication.

James Bennet s’est attaché à faire appel à des voix conservatrices, dont Bari Weiss et Bret Stephens, dont les éditos ont également été critiqués, et l’intéressée a laissé entendre dans sa lettre que le départ du rédacteur en chef avait aggravé sa situation professionnelle.

« Ne croyez jamais un rédacteur ou un éditeur qui vous pousse à aller à contre-courant », écrit-elle. « Finalement, l’éditeur cédera à la foule, le rédacteur en chef sera licencié ou réaffecté, et vous deviendrez le bouc-émissaire ».

Cette photo du 10 octobre 2012 montre le bâtiment du New York Times à New York. (AP Photo/Richard Drew, File)

Mme Weiss n’a pas indiqué ce qu’elle prévoyait de faire ensuite et n’a pas répondu immédiatement à une demande de commentaires. Katie Kingsbury, rédactrice en chef par intérim de la page éditoriale du Times, a expliquait dans une déclaration qu’elle s’engageait en faveur d’une section Opinions intellectuellement et politiquement diversifiées.

« Nous apprécions les nombreuses contributions que Bari a apportées à la rubrique Opinions du Times« , a commenté Mme Kingsbury auprès de NBC News. Elle a ajouté : « Je m’engage personnellement à faire en sorte que le Times continue à publier des voix, des expériences et des points de vue de tout l’éventail politique ».

Depuis ses débuts en 2018 en tant qu’éditorialiste et journaliste pour le NYT, Mme Weiss s’est fait connaître par ses commentaires sur des questions telles que l’antisémitisme, Israël, le mouvement #MeToo et l’appropriation culturelle. Ses écrits critiquent souvent ce qu’elle considère comme des hypocrisies chez les progressistes, ce qui lui a valu à la fois des éloges et des calomnies.

Sa revendication la plus controversée concerne peut-être ce qu’elle considère comme un effort des jeunes progressistes pour étouffer la liberté d’expression dans ce qui a été décrit par les conservateurs comme « la culture de l’annulation » [cancel culture].

Le mois dernier, elle a écrit sur Twitter que la saga Cotton reflétait une « guerre civile au sein du New York Times » entre ce qu’elle a décrit comme « la vieille garde » souscrivant au « libertarianisme civil » et « la nouvelle garde … dans laquelle le droit des gens à se sentir émotionnellement et psychologiquement en sécurité l’emporte sur ce qui était auparavant considéré comme des valeurs libérales fondamentales, comme la liberté d’expression ». Cette semaine, Bari Weiss était parmi les 150 intellectuels de diverses orientations politiques à signer une lettre publique défendant la valeur du débat ouvert et du libre échange d’idées, les qualifiant de « force vitale d’une société libérale ».

Dans sa lettre de démission, elle affirme que la peur de susciter des réactions critiques façonne de plus en plus ce qui est publié au Times.

« Des articles d’opinion qui auraient facilement été publiés il y a deux ans à peine causeraient aujourd’hui de sérieux problèmes à un rédacteur en chef ou à un auteur, s’ils n’étaient pas licenciés », écrit-elle. « Si un article est perçu comme susceptible de susciter des réactions négatives en interne ou sur les réseaux sociaux, le rédacteur ou l’auteur évite de le présenter. S’il est suffisamment convaincu de le suggérer, il est rapidement dirigé vers un terrain plus sûr. Et si, de temps en temps, il réussit à faire publier un article qui ne promeut pas explicitement des causes progressistes, cela n’arrive qu’une fois que chaque ligne ait été soigneusement massée, négociée et mise en garde ».

Aly Raisman, à gauche, est interviewée par Bari Weiss le 14 janvier 2019 lors d’une conférence des Fédérations juives d’Amérique du Nord, à Los Angeles, (Crédit : JFNA/Michele Sandberg/via JTA)

Bari Weiss a critiqué la façon dont un certain nombre d’articles ont été traités, dont plusieurs concernaient des thématiques juives.

« Il a fallu deux jours et deux emplois au journal pour dire que l’article de Tom Cotton ‘n’était pas à la hauteur de nos attentes’. Nous avons joint une note de l’éditeur sur un récit de voyage concernant Jaffa peu après sa publication parce qu’il ‘n’abordait pas des aspects importants de la composition de Jaffa et de son histoire’. Mais il n’y a toujours pas d’annexe à l’interview de Cheryl Strayed avec l’écrivaine Alice Walker, une fière antisémite qui croit aux reptiliens illuminatis », dénonce-t-elle.

Bari Weiss a toujours critiqué les espaces progressistes qui ont exclu les Juifs s’identifiant comme sionistes. Elle a écrit sur les accusations selon lesquelles les organisatrices de la Marche des femmes n’ont pas abordé l’antisémitisme et sur un rassemblement de lesbiennes de Chicago qui a exclu les Juifs portant des bannières avec une étoile de David parce que l’événement était « antisioniste » et « pro-palestinien ».

« Ce qui me préoccupe, et c’est en quelque sorte ce qui se cache derrière mon article sur la Marche des femmes ou la Marche des gouines [de Chicago], c’est un progressisme qui oblige les Juifs à faire vérifier leur identité juive, pro-Israël ou sioniste à la porte afin d’être de bons progressistes », avait-elle déclaré à la JTA en 2018.

Avant de travailler au Times, l’éditorialiste écrivait pour le Wall Street Journal, où elle dit avoir vécu des frustrations similaires. (Avant cela, elle travaillait pour Tablet, un magazine juif en ligne).

« Je ne pouvais plus écrire pour la page d’opinion parce que je me heurtais à des obstacles, parce qu’on me disait que mes articles étaient trop critiques à l’égard des partisans de Trump et de Trump », avait-elle fait savoir en 2018.

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