Une reine des échecs revient sur son ascension, dénonçant antisémitisme et sexisme
Dans ses nouveaux mémoires, Rebel Queen, la grande maître hongroise juive Susan Polgar raconte en détail comment elle a contré les forces qui ont tenté de la mettre en échec dans sa quête du titre mondial
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Susan Polgar serait prête à aller au bout du monde pour promouvoir le jeu d’échecs. Elle a ainsi participé en Floride à un événement où elle a disputé 326 parties simultanément, établissant un record mondial, et pris part à un tournoi organisé dans les grottes de Carlsbad, au Nouveau-Mexique, marqué par l’irruption d’un essaim de chauves-souris et devenu depuis le tournoi d’échecs disputé à l’altitude la plus basse au monde.
Rien d’étonnant, en réalité, à ce qu’elle se soit lancée dans de telles aventures. La grande maître juive hongro-américaine a dû pousser loin ses limites, au sens propre comme au figuré, pour jouer, mais surtout pour gagner, au plus haut niveau.
Elle raconte ce parcours dans ses mémoires publiés en mars, Rebel Queen: The Cold War, Misogyny, and the Making of a Grandmaster (Reine rebelle : la guerre froide, la misogynie et la formation d’une grande maître), parus chez Grand Central et présentés comme « un véritable Queen’s Gambit dans la vie réelle », en clin d’œil à la série à succès de Netflix.
« J’ai dû affronter le sexisme, l’antisémitisme, l’injustice et toutes les épreuves que je décris dans le livre, mais j’ai réussi à les surmonter tous », confie Polgar au Times of Israel lors d’un entretien téléphonique.
« Si vous êtes passionné, que vous travaillez dur, que vous persévérez et allez jusqu’au bout, rien n’est impossible », ajoute-t-elle, parlant d’un « message simple, mais puissant ».
Née Zsuzsa Polgar en 1969, elle a grandi dans la Hongrie de la guerre froide, petite-fille de survivants de la Shoah. À 4 ans, elle commence les échecs et se distingue très tôt, tout comme ses deux jeunes sœurs, sous la tutelle de leur père Laszlo, convaincu que le génie peut être inculqué aux enfants.
Elle connaît une ascension fulgurante et devient numéro 1 mondiale en 1984, à 15 ans, la plus jeune personne à atteindre ce rang. Mais la frustration suit. En 1986, bien qu’elle se soit qualifiée pour le Championnat du monde masculin, elle est exclue parce qu’elle est une femme.
Au final, personne ne pourra l’empêcher de forger un palmarès exceptionnel. Elle deviendra en 1991, la première femme à obtenir le titre de grand maître en remplissant les trois normes habituelles imposées aux joueurs masculins.
« Devenir grand maître était mon rêve depuis très longtemps, presque depuis mes débuts en compétition. Pour être honnête, j’ai été choquée d’apprendre qu’aucune femme n’avait jamais accompli cet exploit avant moi. »
Mais la famille a très vite fait face à l’hostilité des autorités hongroises, qui voyaient les Polgar comme réfractaires à la ligne officielle du pays en matière d’échecs. Le point de friction, écrit-elle, tenait à sa volonté de participer à des tournois masculins, estimant que la compétition y était plus relevée, faute d’un nombre suffisant de joueuses.
Les instances hongroises des échecs, elles, voulaient la cantonner aux tournois féminins, et qu’elle aurait très probablement remportés, afin de renforcer le prestige du pays en tant que puissance mondiale dans la discipline, une pratique courante dans les États du bloc de l’Est.
Polgar ajoute que certains « détracteurs » ont tenu à l’égard de sa famille des propos aux relents antisémites.
Ses sœurs Judit et Sofia ont suivi les traces de leur aînée et ont, elles aussi, mené des carrières exceptionnelles. Ensemble, le trio, surnommé « Polgaria », a remporté les trois quarts des médailles d’or de la toute première équipe féminine hongroise aux Olympiades d’échecs de 1988.
« Je suis très fière d’elles », confie Susan Polgar, rappelant qu’en plus d’être leur sœur, elle a également été leur entraîneuse.
L’un des moments les plus marquants de sa vie reste le jour où Judit est devenue championne nationale de Hongrie en 1991, battant au passage le record de Bobby Fischer en devenant la plus jeune grand maître de l’histoire.
« Mon combat, entamé à l’âge de quatre ans, toutes les difficultés que nous avons dû surmonter, tous les défis que mes parents et moi avons dû relever, n’auront pas été vains », déclare Polgar.
Les obstacles auxquels les joueuses d’échecs étaient confrontées allaient bien au-delà du sexisme. Polgar raconte notamment avoir été agressée à l’âge de 12 ans par un homme d’une vingtaine d’années lors d’un tournoi des moins de 21 ans en ex-Yougoslavie.
La remise en cause du cliché selon lequel les échecs seraient un sport réservé aux hommes a constitué l’un des fils conducteurs de ses débuts de carrière.
Elle cite plusieurs exemples de sexisme rencontrés au fil de sa carrière, et son livre rappelle notamment les propos de Garry Kasparov dans une interview accordée à Playboy, où il affirmait que les échecs « ne sont pas pour les femmes ». Invitée à évoquer ses matchs les plus mémorables, Polgar mentionne une partie disputée dans les années 1980, remportée contre un grand maître yougoslave qui avait publiquement critiqué la participation des femmes au tournoi. Ironie du sort, l’une de ses adversaires les plus coriaces en Hongrie était une joueuse plus âgée, Zsuzsa Voraci, qui a refusé à plusieurs reprises de l’affronter, raconte-t-elle dans son livre.
Au fil des années, Polgar a battu de nombreux records. Lorsqu’elle a remporté les titres de championne du monde dans les trois formats majeurs des échecs (standard, blitz et bullet), elle a réalisé ce qu’aucun joueur, homme ou femme, n’avait accompli avant elle. Il en a été de même lorsqu’elle a décroché les six principaux titres mondiaux. Ces dernières années, son parcours a été consacré par son entrée au Panthéon américain des échecs, puis au Panthéon mondial.
Après avoir pris sa retraite de la compétition, Polgar s’est illustrée comme entraîneuse de deux équipes universitaires masculines aux États-Unis : Texas Tech et Webster University (Missouri). À Webster, dans la banlieue de Saint-Louis, elle a établi un record au cours de ses neuf années sur place, devenant l’entraîneuse d’échecs universitaire la plus titrée de tous les temps.
Elle a dirigé les programmes de Texas Tech et de Webster sous l’égide du Susan Polgar Institute for Chess Excellence (SPICE). Elle possède par ailleurs sa propre fondation éponyme. L’an dernier, la Fédération mondiale des échecs l’a reconnue comme la plus grande entraîneuse d’échecs de l’histoire.
Une pléiade de champions apparaît dans le livre. Michael Tal, avec lequel la jeune Polgar a joué à Moscou. Anatoly Karpov, qui s’est associé à elle pour un événement « Chess for Peace » à Lindsborg, au Kansas, auquel a également participé l’ancien président soviétique Mikhaïl Gorbatchev, non sans une anecdote mystérieuse autour du thé de ce dernier. Viswanathan « Vishy » Anand, que l’autrice décrit comme un ami proche. Et, bien sûr, le controversé Bobby Fischer.
C’est la victoire de Fischer sur Boris Spassky en 1972, une bataille de la guerre froide disputée sur les soixante-quatre cases de l’échiquier, qui a contribué à populariser les échecs à travers le monde.
Des dizaines d’années plus tard, en 1993, Polgar rencontrait Fischer clandestinement, en Yougoslavie, après qu’il est devenu persona non grata pour le gouvernement américain. (Il y avait affronté de nouveau Spassky lors d’une exhibition, en violation des sanctions américaines imposées au pays.) Elle l’a ensuite conduit à Budapest pour une visite, sillonnant la ville dans sa Passat en compagnie de deux autres grands maîtres.
Dans son livre, elle raconte que même à cette époque, elle était troublée par les remarques occasionnelles de Fischer sur « une conspiration juive mondiale » (Fischer était lui-même juif). En 1994, elle a toutefois estimé devoir prendre ses distances en raison de ses propos ouvertement antisémites. Elle sera ensuite stupéfaite par les propos haineux qu’il tiendra sur les États-Unis, les Juifs et Israël à la suite des attentats terroristes du 11-Septembre.
« Il a tenu ces propos scandaleux soutenant les atrocités du 11-Septembre », raconte Polgar. « C’était pénible à entendre… À mon avis, il est difficile de juger une personne mentalement instable. »
Israël apparaît à plusieurs reprises dans le livre. Polgar, dont le premier mari était Jacob Shutzman, un Israélien, s’est rendue de nombreuses fois dans l’État hébreu depuis 1988.
« J’aime évidemment Israël », dit-elle. « C’est un pays magnifique. J’espère simplement qu’un jour, la paix y régnera. » Elle qualifie le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas dans le sud d’Israël le 7 octobre 2023 de « tragédie ».
Polgar est aujourd’hui mariée au joueur d’échecs à la double nationalité vietnamienne et américaine Paul Truong. Elle lui attribue non seulement l’acronyme SPICE, mais aussi le mérite d’avoir su apaiser les tensions lorsque les membres de l’une de ses équipes universitaires se sont disputés.
« Je lui suis très reconnaissante », confie Polgar. « Je me sens chanceuse de l’avoir à mes côtés, y compris pour le livre. Il m’a conseillée, rappelé des faits, aidée à remettre les choses en perspective. » Elle dit qu’il est « l’amour de sa vie ».
Comme on peut s’y attendre, une large partie du livre est consacrée à ce que signifie jouer aux échecs au plus haut niveau. Parties de neuf heures, combats de cent coups, endurance mentale, tout y est. Le lecteur y découvre les ouvertures, la notation et des termes techniques comme « zugzwang », qui désigne une situation où « aucune option n’est bonne », lorsque chaque coup possible ne peut qu’aggraver la position du joueur, (et évoquée dans le film Mr. Nobody, 2009).
Et cette notion trouve parfois un écho dans la vie réelle. Lors de l’événement Chess for Peace, Polgar recevait Gorbatchev et Karpov. Une seule tasse de thé était disponible, et elle fut servie à Gorbatchev. En gentleman, il proposa à Polgar d’y goûter. Si elle acceptait, il ne lui resterait presque plus de thé. Si elle refusait, elle risquait de froisser un prix Nobel de la paix. Karpov a plaisanté en disant que c’était « un parfait zugzwang. »
Il se prête aussi bien à une tasse de thé qu’à une partie jouée entre deux chapitres.
« Pour moi, ce n’a jamais été un travail », explique Polgar à propos de sa carrière. « C’est vraiment ma passion. Je considère les échecs avant tout comme une quête permanente de vérité. C’est pourquoi les échecs sont vus non seulement comme un sport, mais aussi comme une science et un art. Au fond, même si vous avez un adversaire, il n’est là que pour rendre le jeu plus intéressant. »
Rebel Queen: The Cold War, Misogyny, and the Making of a Grandmaster par Susan Polgar
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