Rencontrez la championne juive qui a mis échec et mat aux privilèges masculins
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Interview

Rencontrez la championne juive qui a mis échec et mat aux privilèges masculins

Depuis qu'elle a brisé le plafond de verre, Susan Polgar, une championne hongroise, est une joueuse engagée et entraîne des équipes pour les mener à la victoire

Susan Polgar, grand maître d'échecs avec Mikhail Gorbachev, à sa gauche, et le traducteur Pavel Palazhchenko. (Crédit : autorisation)
Susan Polgar, grand maître d'échecs avec Mikhail Gorbachev, à sa gauche, et le traducteur Pavel Palazhchenko. (Crédit : autorisation)

En tant que joueuse d’échecs professionnelle, Susan Plogar a bravé la barrière des genres, a battu des records, et a même participé à bâtir des ponts après la Guerre froide. Elle s’investit désormais dans la formation de la prochaine génération.

Polgar est une juive hongroise qui vit aux États-Unis. C’est la première femme à avoir remporté le titre masculin de Grand maître, a avoir entrainé l’équipe de joueurs d’échecs de Webster University (Missouri) pour son cinquième tournoi consécutif en première division. C’est la septième victoire consécutive pour Polgar, qui a déjà entrainé l’équipe de Texas Tech, qui a remporté deux victoires d’affilée.

« J’ai eu 7 équipes différentes, et elles sont toutes très différentes, mais c’est très remarquable », a déclaré Polgar. « Je suis très fière de cette réussite. »

Elle a pris le temps de s’entretenir avec le Times of Israel et de revenir sur ce qui a été et qui continue d’être une carrière spectaculaire sur un plateau d’échecs.

Zsuzsanna Polgar est née en pleine Guerre froide en Hongrie, et a été initiée très jeune aux échecs.

« J’étais une enfant très active », se souvient-elle. « Je cherchais quelque chose de nouveau et d’intéressant, et je suis tombée sur des pions d’un jeu d’échecs. Ma curiosité a été titillée. »

Son père, psychologue, est rentré un soir à la maison après le travail et « m’a présenté au monde des échecs », raconte-t-elle. « J’avais presque 4 ans. »

Elle décrit son père comme un « excellent professeur », qui parlait des pions à la façon d’un conte de fées, le roi, la reine, les tours et les chevaliers.

Susan Polgar avec un pion géant, une reine. (Crédit : autorisation)
Susan Polgar avec un pion géant, une reine. (Crédit : autorisation)

« C’était très existant », poursuit-elle. « Il mettait l’accent sur la beauté du jeu. C’est très important à ce stade. »

Âgée d’à peine quatre ans et demi, elle était déjà une enfant prodige, et a remporté le tournoi de l’école primaire pour filles de Budapest, avec le score parfait de 10 à 0.

« Bien sûr, c’était ma première réussite, et les sourcils se levaient », confie-t-elle.

Sa famille a donc pensé qu’il « valait la peine de continuer », poursuit-elle. « J’aimais cela et je m’améliorais. J’y passais de plus en de temps. ; Je crois que depuis très, très jeune, c’était évident que je voulais avancer et progresser. Heureusement pour moi, la réussite était au rendez-vous. C’est directement lié. Plus vous fournissez d’efforts, plus vous devenez passionnés, et plus les résultats sont susceptibles d’être bons. »

Polgar n’est pas simplement devenue meilleure. Elle est devenue la meilleure.

En 1984, à l’âge de 15 ans, elle a été classée première joueuse mondiale. Et deux ans plus tard, en 1986, elle est devenue la première femme qualifiée pour le championnat du monde d’échecs. Mais sa qualification a suscité une certaine opposition.

« Ils disaient que c’était un championnat du monde pour hommes, et que les femmes n’avaient pas le droit de participer. »

« Je n’avais pas le droit de représenter la Hongrie et de jouer dans ce championnat du monde », dit-elle. « Ils disaient que c’était un championnat du monde pour hommes, et que les femmes n’avaient pas le droit de participer. »

Elle raconte que cette opposition a été récurrente au début de sa carrière.

« J’étais une pionnière dans l’univers du jeu d’échecs », dit-elle. « Dans les années 70 et au début des années 80, il y avait très peu de femmes qui jouaient aux échecs. De plus, on disait que les femmes ne pouvaient pas être bonnes aux échecs. »

Malgré cela, son succès a attiré l’attention du monde entier. Son compatriote, grand maître et compositeur de problèmes d’échecs Pal Benko « a publié ses premières entrées dans un magazine d’échecs américain alors qu’elle n’était qu’adolescente », se souvient le maître d’échecs Noam Elkies, le plus jeune professeur d’Harvard.

Susan Polgar lors d'un évènement Chess for Peace en Octobre 2005, à la Karpov Chess School,à Lindsborg, Kansas. (Crédit : Jim Turner)
Susan Polgar lors d’un évènement Chess for Peace en Octobre 2005, à la Karpov Chess School,à Lindsborg, Kansas. (Crédit : Jim Turner)

En grandissant en Hongrie, Polgar a dû faire face à un autre obstacle : l’antisémitisme.

« Nous le ressentions clairement dans les années 70, et même dans les années 80 », raconte-t-elle. « Il y avait des gens qui n’aimaient pas les juifs, y compris moi et ma faille. Nous adoptions l’attitude qui consistait à « laisser nos actions parler d’elles-mêmes ». Il n’y avait pas grand-chose que nous puissions faire. Les gens ont des préjugés. C’est très, très dur de changer. J’espère qu’un jour, ce genre de préjugés, ou toutes les discriminations, finirons par disparaitre. »

« Il n’y avait aucun grand maître femme. Je n’ai jamais compris pourquoi. Ce n’est pas de la course, ni de l’athlétisme, ni de la boxe. C’est un jeu purement intellectuel. »

« Ce n’était vraiment pas facile », raconte-t-elle au sujet du début de sa carrière. « Je devais me battre sur plusieurs fronts. Sur la discrimination dont je faisais l’objet parce que j’étais juive, sur le fait d’être une fille dans un milieu majoritairement masculin. »

Quand Polgar a commencé à jouer professionnellement, elle se souvient qu’il « n’y avait aucun grand maître femme. Je n’ai jamais compris pourquoi. Ce n’est pas de la course, ni de l’athlétisme, ni de la boxe. Il n’y a aucune force physique ni vitesse. Les hommes ne sont pas avantagés aux échecs. C’est un jeu purement intellectuel. Je ne vois pas pourquoi les femmes ne pouvaient pas être des grands maîtres, ou être potentiellement aussi bonnes que des hommes. Au départ, je m’étais donné cela comme mission.

En janvier 1991, 5 ans après qu’on lui a refusé de participer au championnat du monde, Polgar est devenue la première femme à décrocher le titre de grand maître.

Susan Polgar, grand maître d'échecs et entraîneur avec son équipe de Webster University, lauréate du championnat en 2017. (Crédit : autorisation)
Susan Polgar, grand maître d’échecs et entraîneur avec son équipe de Webster University, lauréate du championnat en 2017. (Crédit : autorisation)

« J’ai fait beaucoup d’efforts pour prouver au monde, à tout le monde, qu’ils se trompaient », dit-elle. « Je pense que ce n’était pas nécessairement contre les femmes ou contre moi. Depuis, il y a eu de nombreuses femmes qui sont excellentes aux échecs.

Judit et Sofia, les deux jeunes sœurs de Sofia, sont également des joueuses d’échecs accomplies. Judit Polgar a également remporté le titre de grand maître en 1991.

De 1996 à 1999, Susan Polgar était championne en titre du championnat du monde féminin, et est la seule championne du monde, hommes et femmes confondus, à avoir remporté le championnat du monde de Blitz.

« Susan Polgar est exceptionnelle dans sa façon de perpétrer la tradition des champions du monde d’échecs qui compose également des études de finales qui sont à la fois artistiques et instructives », affirme Elkies.

Susan Polgar avec Mikhail Gorbachev lors d'un évènement Chess for Peace en octobre 2005. (Crédit : Jim Turner)
Susan Polgar avec Mikhail Gorbachev lors d’un évènement Chess for Peace en octobre 2005. (Crédit : Jim Turner)

Polgar considère que le fait d’avoir brisé la barrière des genres chez les grands maîtres est sa plus grande réussite.

« Je suis confiante, et un jour, une femme gagnera le championnat du monde », dit-elle.

S’atteler à un obstacle de taille n’est pas nouveau pour Polgar. Elle a établi un record du monde avec 326 parties simultanées, sur 17 heures.

Elle a joué avec les plus grands, comme Bobby Fischer, Garry Kasparov et Anatoly Karpov, et le champion du monde l’Indien Viswanathan Anand, « l’un de mes rivaux les plus coriaces », dit-elle.

« Je suis confiante, et un jour, une femme gagnera le championnat du monde. »

Il n’est pas surprenant que Polgar a utilisé les échecs pour rapprocher des camps autrefois hostiles.

Elle a participé au projet Chess for Peace, qui a organisé des évènements avec l’ancien leader soviétique Mikhail Gorbatchev aux États-Unis et en Russie entre 2004 et 2006.

À cette époque, elle était installée à New York avec celui qu’elle avait épousé en 1994. Ensemble, ils ont eu deux fils, qui jouent aux échecs, en amateurs.

Elle s’est associée à 2 différents ambassadeurs des Nations unies pour des matchs contre des joueurs d’échecs – garçons et filles – d’écoles différentes.

« Ce type d’activité culturelle, d’activité sociale, peut potentiellement rapprocher les pays, permettre de mieux se comprendre », dit-elle. « Je dis toujours : ‘battez-vous sur le plateau d’échecs, pas en dehors’ ».

Cette année, Polgar marque le dixième anniversaire du Susan Polgar Institute for Chess Excellence (SPICE), qui faisait initialement partie de l’université Texas Tech.

Le programme a commencé « de zéro » au départ, explique Polgar, mais a rapidement eu du succès quand Texas Tech a remporté deux fois le titre national en première division. Polgar et SPICE sont passés à Webster, et depuis, l’université du Missouri tient la tête du classement des universités.

Polgar voudrait voir plus de femmes jouer aux échecs, et plus de jeunes, de manière générale. Elle a également indiqué que les joueurs d’échecs ne sont pas assez représentés médiatiquement. Plus de 700 millions de personnes jouent aux échecs dans le monde, dont 45 millions aux États-Unis.

« Les échecs peuvent apprendre énormément de compétences aux jeunes », dit-elle. « Penser avant de prendre une décision. Penser avant de bouger, à propos de son rival. Prendre en compte leurs projets, leurs déplacements. La gestion du temps, la créativité, apprendre à perdre et à gagner. Et j’en passe… »

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