Comment un retraité hollandais a aidé à localiser un tableau volé par les nazis en Argentine
En travaillant à partir des journaux de guerre de son père, Paul Post a retrouvé la trace d'un tableau pillé pendant la Shoah en Argentine, en possession de la fille d'un haut fonctionnaire nazi
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MAR DEL PLATA (Reuters) — Paul Post, spécialiste néerlandais en systèmes informatiques, avait déjà vu les carnets contenant les journaux intimes de son père datant de l’époque nazie. Mais lorsqu’il les avait redécouverts dans un grenier, il y a 15 ans, ce jeune retraité avait enfin décidé de prendre le temps de les examiner attentivement.
Post, 74 ans, ne se doutait alors pas que ces carnets le conduiraient jusqu’en Argentine où, au mois de septembre, la fille d’un haut fonctionnaire nazi a été accusée d’avoir dissimulé un tableau du 18e siècle qui avait été pillé pendant la Shoah.
Dans ses carnets, le père de Post décrivait son travail au bureau néerlandais du diamant lorsque celui-ci avait été repris par les nazis. Dès que Post avait entamé des recherches sur ces événements, un nom avait particulièrement retenu son attention : celui de Friedrich Kadgien, un fonctionnaire nazi.
Kadgien était chargé de superviser le pillage, par les nazis, des collections de diamants et d’or dans les pays occupés. Après la guerre, Post s’était lancé sur les traces de Kadgien, dans l’espoir de résoudre le mystère des diamants qui, selon les historiens, étaient toujours portés disparus. Il avait ainsi appris, par hasard, que Kadgien avait également possédé des œuvres d’art pillées.
C’est cette chasse au trésor qui l’avait finalement conduit, ainsi que des journalistes néerlandais, dans le paisible quartier résidentiel de la ville balnéaire de Mar del Plata, dans la province de Buenos Aires, où résidait Patricia Kadgien, 60 ans. La femme avait accroché le « Portrait d’une dame » bien en évidence dans son salon. Et c’est ainsi que les journalistes l’avaient repéré, en août, apparaissant sur une photo dans une annonce immobilière.
L’avocat de Patricia Kadgien, Carlos Murias, déclare à Reuters que sa cliente n’a jamais été au courant des allégations qui laissaient entendre que le tableau avait été volé par les nazis dans la collection du marchand d’art juif Jacques Goudstikker, ajoutant qu’elle niait avoir cherché à le cacher.
De telles découvertes liées aux nazis émergent parfois en Argentine. Après la guerre, le pays avait en effet accueilli à la fois des survivants de la Shoah et des dizaines de criminels de guerre nazis, parmi lesquels Adolf Eichmann et Josef Mengele.
En février, le président argentin Javier Milei a rencontré des représentants du Centre Simon Wiesenthal, venus pour lui demander de leur permettre d’accéder à certains documents dans le cadre d’une enquête sur les activités bancaires nazies en Argentine. En mai dernier, la Cour suprême a annoncé avoir trouvé des milliers de carnets d’adhésion à des organisations de travail nazies dans ses archives souterraines.
Le rôle inattendu joué par Post dans la découverte du tableau illustre parfaitement la complexité des recherches actuelles pour retrouver les œuvres d’art pillées par les nazis. On estime que 600 000 œuvres ont été volées à des familles juives. Plus de 100 000 d’entre elles n’ont jamais été restituées.
« Je suis un simple amateur. Je ne suis pas historien, pas du tout », fait remarquer Post. « Mais je savais que j’avais vu juste au sujet de Kadgien. »
Les journaux de guerre d’un père refont surface
En 2010, Post et sa famille nettoyaient la maison de sa mère à Driehuis, une ville située en périphérie d’Amsterdam. Dans le grenier, ils avaient trouvé trois journaux écrits par son père, décédé en 1976 à l’âge de 60 ans.
Dans ses carnets, Wim Post racontait comment, en 1942, les nazis avaient ordonné aux diamantaires du pays de leur remettre leurs pierres précieuses, privant ainsi la Bourse du diamant d’Amsterdam de quelque 71 000 carats.
Paul Post, alors jeune retraité après une carrière chez Hewlett-Packard, avait décidé de se rendre aux archives nationales des Pays-Bas pour y faire des recherches sur la confiscation des pierres précieuses. C’est là qu’il avait pour la première fois découvert le nom de Kadgien.
Peu avant la capitulation de l’Allemagne en mai 1945, Kadgien avait fui vers la Suisse. Sur place, les autorités avaient reçu une notification qui les avertissait que l’homme avait effectué d’importants transferts de diamants, selon Regula Bochsler, historienne à Zurich. Mais en 1950, Kadgien avait obtenu un visa pour le Brésil, avant de finalement rejoindre Buenos Aires.
Post avait contacté le journal néerlandais Algemeen Dagblad. Il souhaitait alors partager le récit de son père sur le vol de diamants. En 2015, le journaliste d’investigation Cyril Rosman avait publié un article sur les journaux intimes. Post avait ensuite écrit un livre sur le sujet : « The Diamond Heist ».
En 2020, Post avait remarqué que l’Agence du patrimoine culturel des Pays-Bas avait répertorié en ligne Kadgien comme potentiel propriétaire du « Portrait d’une dame », de l’artiste italien Giuseppe Ghislandi — bien que les historiens de l’art aient déclaré que l’auteur de la toile pourrait aussi être le contemporain de Ghislandi, Giacomo Ceruti — ainsi que d’une nature morte d’Abraham Mignon.
Il avait alors pris contact avec Perry Schrier, chercheur au sein de l’agence, à qui il avait confié avoir retrouvé la trace de la famille Kadgien à Mar del Plata. Mais Schrier, qui a confirmé avoir rencontré Post, s’était révélé incapable de l’aider.
« Je lui ai dit : ‘Je pense savoir où se trouve la toile, et c’est en Argentine' », se souvient Post. Mais il m’a répondu : Oui, c’est possible, mais comment est-ce que nous pouvons être sûrs que le tableau se trouve sur les murs de leur maison ? »
En juin 2024, Post avait contacté Yael Weitz, l’avocate de la famille Goudstikker. Une conversation par e-mail consultée par l’agence Reuters révèle qu’il lui avait proposé de lui fournir des pistes sur les deux tableaux disparus en échange d’informations sur Kadgien. Elle lui avait finalement répondu que son équipe n’avait rien à partager.
Post s’était alors à nouveau tourné vers les journalistes. En avril dernier, il avait contacté Rosman, et il lui avait transmis davantage d’informations sur les déplacements de Kadgien après la guerre. Après qu’ils ont essayé de contacter les filles de Kadgien en Argentine pendant des années, Rosman avait demandé à Peter Schouten, un journaliste indépendant à Buenos Aires, de reprendre les recherches.
« Nous ne recherchions pas spécifiquement les tableaux », indique Rosman. « À cette époque, nous pensions surtout aux diamants pillés. Nous voulions savoir ce qu’ils étaient devenus. »
En août, lorsque Schouten avait sonné à la porte de Patricia Kadgien, personne n’avait répondu. C’est alors qu’il avait remarqué une pancarte « À vendre », dans le jardin. Les journalistes avaient donc consulté l’annonce immobilière, et ils avaient repéré le tableau sur l’une des photos. Ils n’en avaient pas cru leurs yeux, peinant à réaliser ce coup de pouce de la destinée.
« Je me suis dit : ‘OK, ça me semble presque trop facile, un tableau disparu depuis 80 ans qui se trouve juste ici, dans le salon, au-dessus d’un canapé ?' », se rappelle Rosman.
Le lendemain de la parution d’un article sur la découverte du tableau, la police avait perquisitionné le domicile. Mais à la place de ce dernier, il y avait une tapisserie représentant des chevaux. Huit jours plus tard, l’avocat de Kadgien avait remis la peinture aux autorités.
Les procureurs fédéraux ont depuis inculpé Patricia Kadgien, à la tête d’une petite entreprise de prêt-à-porter, et son mari, Juan Carlos Cortegoso, mécanicien, pour dissimulation aggravée. Ils enquêtent sur plus d’une vingtaine de dessins et de gravures, ainsi sur que deux portraits qui avaient également été saisis dans leurs habitations et chez la sœur de Patricia, à Mar del Plata.
« L’intention était de cacher le tableau », dit à Reuters le procureur chargé de l’affaire, Carlos Martinez. « Nous pensons que tout cela ne correspond pas à quelqu’un qui aurait effectivement été dans l’ignorance de ce qu’il possède ».
Plusieurs revendications sur le tableau
La famille de Goudstikker se bat depuis des décennies pour récupérer ses tableaux.
Le collectionneur d’art était mort en tombant dans la cale d’un bateau alors qu’il fuyait l’avancée des nazis avec sa famille en mai 1940. Mais dans un petit carnet noir, il avait répertorié « Portrait d’une dame » parmi les plus de mille œuvres qui composaient alors sa collection.
Dans ce que les historiens ont pu décrire comme une vente forcée après sa mort, le haut responsable nazi Hermann Goering avait acheté environ 800 tableaux de Goudstikker. Weitz, l’avocat qui représente la famille du collectionneur, explique que l’associé de Goering, Alois Miedl, avait vendu « Portrait d’une dame » à Kadgien en 1944.
La famille a jusqu’à présent récupéré entre 300 et 350 œuvres d’art, dont 200 qui étaient exposées, dans leur majorité, dans des musées et que les Pays-Bas avaient accepté de restituer en 2006.
Charlene von Saher, petite-fille de Goudstikker, qui vit à Greenwich, dans le Connecticut, raconte que sa famille avait confié à Kadgien vouloir absolument récupérer « Portrait d’une dame » après que les journalistes ont diffusé leur article.
Paolo Plebani, conservateur à l’Accademia Carrara de Bergame, déclare que la peinture vaut plus de 100 000 dollars – mais les avocats de la famille Goudstikker estiment, pour leur part, qu’il est impossible de déterminer sa valeur avant d’avoir examiné son état et avant d’avoir confirmé l’identité de l’artiste.
« J’espère simplement que ce seront des personnes qui auront envie de faire ce qui est juste et de corriger une injustice historique », dit von Saher à Reuters, qui ajoute que cette découverte s’est produite « comme dans un film ».
De son côté, Patricia Kadgien ne veut pas céder. Elle a porté plainte devant un tribunal civil, affirmant que la belle-sœur de son père avait acheté le tableau au musée Wallraf-Richartz de Cologne en 1943. Elle a affirmé que la peinture était « une possession légitime » de son père et qu’elle en avait hérité après sa mort. Le musée a indiqué à Reuters que l’œuvre d’art n’a jamais fait partie de sa collection.
La plainte précise qu’elle a retiré le tableau de son domicile « pour des raisons de sécurité », pensant être victime d’une « escroquerie virtuelle » quand elle a commencé à recevoir les appels téléphoniques d’un journaliste en août.
Quant à Post, il souhaite toujours savoir ce qu’il est advenu des diamants liés à Kadgien. Martinez, le procureur, a annoncé que les autorités n’avaient trouvé aucun bijou de valeur ou datant de la période de la guerre dans la maison de Mar del Plata.
Saskia Coenen Snyder, professeure néerlandaise d’Histoire juive moderne à l’université de Caroline du Sud, note qu’il est très difficile de prouver que les nazis avaient emporté des diamants avec eux en Amérique du Sud. « Je lui reconnais au moins le mérite d’avoir passé des années à rechercher et à découvrir des histoires et des vérités que tout le monde ne voulait pas ou n’était pas été capable de découvrir », commente-t-elle en évoquant Post. « C’est un peu un pitbull. »
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