Des graines anciennes réécrivent l’histoire des échanges commerciaux avec l’Arabie à l’époque biblique
Selon la nouvelle datation au carbone 14 de la forteresse d'Ein Hatzeva, située sur une ancienne route commerciale dans l'Arava, elle aurait été construite il y a 2 800 ans par le Royaume d'Israël, comble dit la Bible
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L’histoire biblique est en train d’être réécrite grâce à une récente datation au carbone 14 de quelques grains de céréales.
Une récente étude de l’Autorité israélienne des antiquités s’est servi de la datation au C14 pour dater des échantillons organiques prélevés dans l’une des deux anciennes forteresses de l’Arava, dans le sud d’Israël. Les résultats suggèrent qu’elles ont été construites par le royaume biblique d’Israël il y a de cela près de 2 800 ans, et non par l’empire assyrien plusieurs décennies plus tard.
Cette étude, publiée le mois dernier dans la revue à comité de lecture Levant, apporte un nouvel éclairage sur la manière dont Israël contrôlait le commerce international avec l’Arabie et sur son hégémonie dans la région, comme en témoignent les textes bibliques, explique l’auteur principal de l’étude, le Dr Doron Ben-Ami, chercheur senior à l’Autorité israélienne des antiquités.
« C’est là toute la beauté de l’archéologie », explique-t-il au Times of Israel lors d’un entretien téléphonique. « Pendant des années, tout tourne autour d’une hypothèse, même si l’on ne dispose pas de preuves irréfutables, mais on essaie de tout faire cadrer, suite à quoi on se rend compte qu’on avançait à tâtons. Tout ça grâce à quelques grains de céréales. »
L’étude porte sur les forteresses d’Ein Hatzeva, dans le sud de la mer Morte, et de Tell el-Kheleifeh, dans l’actuelle Jordanie, à quelques kilomètres seulement de la frontière israélienne et de la ville d’Eilat.
Elles sont toutes deux situées sur d’anciennes routes associées au commerce, très lucratif, entre le Levant et l’Arabie saoudite. Selon Ben-Ami, ce type de structure jouait un rôle symbolique, montrant qui contrôlait le commerce, et servait à protéger les marchands et les voyageurs, tout en leur fournissant des services.
« [Hatzeva] est une forteresse gigantesque, la plus grande du sud du Levant, mais elle a été négligée pendant de nombreuses années », déplore le chercheur.
Le site a été fouillé par des archéologues de l’Autorité israélienne des antiquités dans les années 1990, mais les résultats n’ont jamais été publiés, ce que Ben-Ami s’efforce de faire depuis plusieurs années.
En l’absence de données ou d’informations systématiques sur lesquelles s’appuyer, le consensus parmi les chercheurs était que la forteresse, construite sur un carré parfait de 100 mètres de côté, avait été érigée à la toute fin de l’âge du fer, rappelle le chercheur en parlant de la période comprise entre 1200 et 586 avant notre ère.
Compte tenu des similitudes architecturales frappantes, les experts ont toujours pensé qu’il existait un lien évident entre Hatzeva et Kheleifeh.
« Tous les chercheurs qui s’intéressent à ces [forteresses], y compris moi-même, sont d’avis qu’un seul architecte est à l’origine des deux et qu’elles ont été construites à la même époque », a déclaré Ben-Ami.
Selon cette nouvelle étude, les similitudes portent sur le plan carré, les tours d’angle dont les quatre coins sont orientés vers les quatre points cardinaux, la vaste zone ouverte à l’intérieur de la forteresse et la porte à quatre chambres. Par ailleurs, certains éléments architecturaux caractéristiques de ces forteresses étaient associés aux Assyriens.
« [Les forteresses] ont été construites sur un vaste champ de fondations qui a créé une haute plate-forme artificielle entourée de murs de soutènement », explique Ben-Ami. « Ces éléments sont considérés comme des indicateurs de l’architecture assyrienne. »
Selon le chercheur, les informations provenant de Kheleifeh n’ont pas non plus été publiées de la manière la plus exhaustive qui soit (le site a été fouillé pour la première fois dans les années 1930).
« Les données issues de ces fouilles qui ont été publiées ne permettaient pas de tirer des conclusions chronologiques claires », précise Ben-Ami. « Néanmoins, selon l’hypothèse la plus admise, Kheleifeh était considérée comme une forteresse établie par les Assyriens. »
Les Assyriens sont devenus une puissance régionale après avoir conquis et détruit le royaume d’Israël, en 732 avant notre ère.
Des informations tirées de graines
Au cours de son travail d’analyse et de publication des résultats des fouilles de Hatzeva, Ben-Ami a envoyé quelques graines provenant du grenier de la forteresse au laboratoire de datation au carbone 14
D-REAMS de l’Institut Weizmann des sciences, à Rehovot.
Les archéologues utilisent différentes méthodes pour dater les sites, comme par exemple la stratigraphie, les sources historiques et la culture matérielle, qui comprend le style architectural et les artefacts. Les méthodes scientifiques telles que l’analyse au carbone 14 fournissent une datation indépendante qui est comparée aux méthodes plus traditionnelles.
Lorsqu’il a reçu les résultats du C14, Ben-Ami a été extrêmement surpris, car ils montraient que la forteresse n’avait pas pu être érigée par l’empire assyrien.
« Par mesure de sécurité, nous avons envoyé d’autres échantillons au laboratoire », précise Ben-Ami.
Selon la professeure Elisabetta Boaretto, directrice du laboratoire D-REAMS et co-auteure de l’étude, l’analyse à deux reprises des échantillons provenant de la même zone a permis à la fois de confirmer la datation et d’établir une fourchette chronologique plus précise (l’analyse au carbone 14 ne donne pas d’année spécifique, mais une fourchette chronologique pouvant s’étendre sur quelques années, des décennies, voire plus d’un siècle).
« Au cas présent, [la datation] couvre les années comprises entre 791 et 772 avant notre ère », explique Mme Boaretto au Times of Israel.
Une histoire israélite
M. Ben-Ami souligne qu’une fois la datation confirmée, il a fallu repenser la manière d’interpréter le site.
« Si les vestiges archéologiques pouvaient parler, ils criaient désormais haut et fort que la construction de la forteresse n’avait rien à voir avec les Assyriens », explique-t-il. « Il a fallu trouver une autre explication. »
Ben-Ami rappelle que dans la première moitié du VIIIe siècle, il n’existait qu’une seule entité viable capable d’édifier un bâtiment aussi monumental.
« A cette époque, le seul candidat en termes de puissance politique était le royaume d’Israël, même s’il se trouvait plus au nord, compte tenu des deux autres entités politiques dans la partie sud de la région, les royaumes de Juda et d’Édom », explique-t-il.
« Pourquoi Israël ? Parce que la plupart des chercheurs sont d’avis qu’à cette époque, Israël a retrouvé son hégémonie sur la région, comme l’attestent également les récits bibliques et les preuves archéologiques », souligne-t-il.
Les chercheurs connaissaient déjà l’intérêt d’Israël pour le commerce avec l’Arabie du Sud grâce à un autre site, connu sous le nom de Kuntillet Ajrud, situé dans le Sinaï, qui était clairement associé aux Israélites. Il était toutefois difficile de comprendre pourquoi le royaume aurait construit une forteresse dans un endroit qui semblait si isolé et déconnecté de son territoire.
« Nos recherches comblent une partie de ce vide concernant le contexte historique et géographique de cette période », affirme Ben-Ami. « Le royaume d’Israël contrôlait les deux [axes] sortant de la vallée de l’Arava grâce à ces deux forteresses, Hatzeva au nord et Kheleifeh au sud. »
Le chercheur ajoute que les marchands venus d’Arabie saoudite devaient s’arrêter à Kheleifeh, après quoi ils pouvaient emprunter l’une des deux routes menant vers le nord : celle de l’est, le long de la vallée du Jourdain, qui rejoignait Hatzeva, ou celle de l’ouest qui passait par Kuntillet.
Après avoir reçu le résultat des datations au carbone 14, les auteurs de l’article ont ré-examiné le style architectural des bâtiments, ce qui leur a permis de voir que de nombreux éléments étaient compatibles avec l’architecture israélite de l’époque.
« Quand on creuse davantage l’histoire de ces éléments, on constate qu’ils étaient déjà bien connus dans le royaume d’Israël au IXe siècle avant notre ère, sous la dynastie omride », explique Ben-Ami, avant d’ajouter que ces caractéristiques n’étaient pas connues en Judée ou à Édom.
« Il est désormais clair comme de l’eau de roche que le royaume d’Israël était présent et actif le long de la frontière sud de la Judée, comme en témoignent plusieurs versets de la Bible », ajoute-t-il.
Faire la lumière sur une énigme biblique
Le deuxième livre des Rois laisse entendre que, du temps de Jéroboam II, les frontières d’Israël s’étendaient jusqu’à l’Arava.
« Le roi Jéroboam, fils de Joas d’Israël, régna à Samarie pendant 41 ans », peut-on lire dans ce passage (14:23, 25 ; traduction de la JPS). « C’est lui qui rétablit le territoire d’Israël depuis Lebo-Hamath jusqu’à la mer de l’Araba. »
Ben-Ami rappelle que la mission de l’archéologie n’est pas d’essayer de coller au récit biblique, mais qu’au cas précis, leurs nouvelles découvertes sont de nature à faire la lumière sur une période (le règne de Jéroboam) que la Bible elle-même ne couvre que très brièvement.
Lors des décennies précédentes, la Judée avait été en guerre et avait vaincu les Édomites, mais lorsqu’une guerre éclata entre elle et Israël, alors dirigé par Joas, le père de Jéroboam, elle fut vaincue par Israël, dont elle devint une sorte de royaume vassal, comme le relate II Chroniques 25.
« Tout le monde voulait mettre la main sur le commerce avec l’Arabie du Sud », souligne Ben-Ami. « La Judée était en train de gagner, mais elle a fini vaincue. C’est un fait bien connu et établi. Cependant, pour des raisons inconnues, la Bible ne dit presque rien des relations entre Israël et la Judée du temps de Jéroboam. C’est exactement là que nos recherches archéologiques trouvent leur place, en termes de chronologie. »
Selon Ben-Am, si la nouvelle datation précise la période de construction des forteresses, ces structures ont continué à être utilisées tout au long de l’âge du fer.
« Je dirais que la culture matérielle que nous connaissons de ces forteresses appartient à leur période tardive, sous la domination des Assyriens, et qu’elle présente des traits évidents de la culture matérielle édomite et parfois aussi judéenne », explique-t-il.
L’interprétation de Ben-Ami et de ses collègues est confortée par le professeur Israel Finkelstein, qui n’a pas pris part à l’étude mais qui, par le passé, a mené des recherches sur ces forteresses, en particulier celle de Kheleifeh. (Ses travaux sont cités dans l’article récemment publié.)
« Il s’agit d’une étude très intéressante, qui fait considérablement avancer l’étude du sud en particulier et de l’histoire de l’Israël antique (y compris l’exégèse biblique) en général », explique le professeur Finkelstein, directeur de l’École d’archéologie et des cultures maritimes de l’Université de Haïfa, dans un e-mail adressé au Times of Israel.
Finkelstein estime que deux structures peuvent être identifiées à Kheleifeh.
« Deux phases peuvent être observées à Tell el-Kheleifeh : d’une part, un fort casemate primitif, datant du début du VIIIe siècle avant notre ère et qui devrait être associé au Royaume du Nord à l’époque de Jéroboam II et d’autre part, une forteresse plus récente et plus grande, construite par les Assyriens à la fin du VIIIe siècle », précise-t-il.
Selon Finkelstein, le seul point de désaccord tient au fait que les auteurs de l’article estiment que l’extension la plus grande est attribuable à Israël. Malgré tout, il est d’avis que le tableau général décrit dans cette étude est exact et correspond à sa propre interprétation.
« Au début du VIIIe siècle, le Royaume du Nord dominait les routes commerciales du sud, peut-être avec l’aide de la Judée, son vassal », conclut-il.
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