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Jésus affamé ? Et si des bruits d’estomac étaient à l’origine de la fameuse « purification du Temple »

Une récente étude évaluée par des pairs propose une nouvelle explication de l'histoire de l'Évangile dans laquelle Jésus renverse la table des marchands et autres changeurs d'argent

« La purification du temple » par Giovanni Antonio Fumiani, en 1678. (José Luiz Bernardes Ribeiro /Wikipédia/ CC BY-SA 4.0)
« La purification du temple » par Giovanni Antonio Fumiani, en 1678. (José Luiz Bernardes Ribeiro /Wikipédia/ CC BY-SA 4.0)

La faim pourrait expliquer le fait que Jésus, contrarié, ait renversé la table des changeurs et marchands, à Jérusalem, peu avant Pâque, affirment des chercheurs dans un récent article publié dans la revue à comité de lecture Cogent Arts & Humanities en décembre dernier.

Cet incident, connu sous le nom de « purification du Temple », a souvent été utilisé par le discours chrétien comme un argument contre les dirigeants juifs et plus largement la société juive.

Selon le Dr Haggai Olshanetsky, chercheur à l’Université de Varsovie, le clergé et les chercheurs qui l’ont précédé ont maintes fois tenté de comprendre cet épisode, présent dans les quatre Évangiles, mais vu au travers du prisme de la nature divine de Jésus. Or, estime Olshanetsky, une lecture textuelle approfondie, associée à l’analyse des sources juives anciennes et aux connaissances archéologiques, suggère que c’est plutôt l’humanité-même et le caractère de Jésus qui font ici sens.

« Il y a de nombreuses contradictions dans cette histoire », explique au Times of Israel lors d’un appel vidéo Olshanetsky, l’un des co-auteurs de l’article. « Nous nous sommes demandé comment faire pour les résoudre. Il y a un élément que la plupart des chercheurs ont laissé de côté, même les chercheurs chrétiens, à savoir que Jésus a deux facettes, une humaine et une autre, divine. Tous ont tenté d’expliquer [cet incident] par son côté divin. Nous avons opté pour l’autre option. »

Chacune des versions de la scène est sensiblement différente des autres, mais l’histoire de Jésus qui renverse les tables est reprise dans les Évangiles de Marc, Matthieu et Luc, dont on pense qu’ils ont été rédigés à partir de l’an 65 de notre ère, ainsi que dans l’Évangile selon Jean, qui lui date des dernières années du Ier siècle de notre ère. Dans l’ensemble, les experts s’accordent sur l’historicité de cet épisode.

« Et il entra dans le Temple et commença à chasser ceux qui vendaient et ceux qui achetaient dans le Temple, et il renversa les tables des changeurs d’argent et les sièges de ceux qui vendaient des pigeons », lit Marc (11:15). « Et il n’autoriserait personne à porter quoi que ce soit à travers le Temple. Et il leur enseignait et leur disait : ‘N’est-il pas écrit : ‘Ma maison sera appelée maison de prière pour toutes les nations ?’ Mais vous en avez fait un repaire de voleurs.’ »

Le Dr Haggai Olshanetsky, de l’Université de Varsovie. (Avec l’aimable autorisation d’Olshanetsky)

On trouve des récits similaires dans Matthieu et Luc, qui le datent quelques jours avant le procès et la crucifixion de Jésus. En revanche, la version de Jean fait état d’une altercation plus violente au cours de laquelle le bétail est fouetté, survenue lors d’une fête de Pâque plus ancienne.

Olshanetsky souligne que plusieurs points de cette histoire sont difficiles à concilier.

« Jésus faisait ce que chaque homme juif espérait pouvoir faire à cette époque, à savoir visiter le Temple pendant la Pâque, et si possible, sacrifier un animal à Dieu », explique-t-il.

« Jésus était juif ; il n’a jamais prétendu fonder une autre religion, et le judaïsme de l’époque tournait autour du Temple », ajoute-t-il.

Selon le chercheur, pour que le Temple fonctionne correctement et permette à des dizaines de milliers de pèlerins d’accomplir leur devoir religieux, la présence des changeurs d’argent et des marchands était essentielle. Les gens venaient de loin – d’Israël, de l’Empire romain voire au-delà – et devaient payer leurs dépenses en monnaie locale et acheter les animaux nécessaires au sacrifice.

« L’idée que [Jésus] ne voulait pas d’eux dans le Temple pose problème car elle n’est pas vraiment mentionnée dans les Évangiles », poursuit Olshanetsky.

Des pèlerins chrétiens allument des bougies lors de la cérémonie du Feu Saint, en l’église du Saint-Sépulcre, le lieu où, selon la tradition, Jésus a été crucifié et enterré, dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 19 avril 2025. (Photo AP/Mahmoud Illean)

Il existe des passages des Évangiles dans lesquels Jésus critique les autorités religieuses juives et les prêtres, mais pas là.

« S’il avait vraiment voulu s’insurger contre cet état de fait, il s’en serait pris aux membres de haut rang des institutions du Temple », souligne Olshanetsky. « Selon ce que l’on sait de Jésus et de ses enseignements, il n’aurait pas exprimé sa colère envers [les marchands et changeurs d’argent] qui ne faisaient que leur travail. »

Par ailleurs, cet épisode ne remonte pas à la première visite de Jésus au Temple.

« Il était déjà venu au Temple plusieurs fois avant cela ; il savait ce qu’il y avait », assure Olshanetsky. « Pourquoi s’est-il mis en colère cette fois-ci ? »

Selon le chercheur, si l’esclandre avait été important, il aurait présenté un danger pour le public et la paix des lieux, ce qui aurait sans nul doute été remarqué par les autorités en charge de la police du Temple, qui seraient intervenues.

« L’une des questions laissée sans réponse est celle du décalage entre cet événement et le procès de [Jésus] », souligne Olshanetsky. « Selon les Évangiles, il est soit resté à prêcher dans le Temple, soit y est revenu le lendemain, mais il était déjà célèbre. [Les autorités] cherchaient des moyens de l’arrêter. S’il avait causé un esclandre, cela aurait été l’occasion rêvée. »

Représentation du Bassin de Siloé et du Chemin de Pèlerinage, à l’époque du Second Temple. (Shalom Kveller, Archives de la Cité de David)

Pourtant, il faudra quelques jours encore, et la trahison de Judas, pour que les autorités l’identifient et l’arrêtent, disent les Évangiles.

Un voyageur fatigué

L’étude suggère donc de lire cette histoire à travers le prisme de ce que Jésus lui-même a pu vivre à ce moment-là, en sa qualité de voyageur fatigué.

Les auteurs ont donc examiné les versets qui précèdent cette histoire.

« Et il entra à Jérusalem et entra dans le Temple », lit Marc (11:14). « Et quand il eut tout regardé, il était fort tard et il se rendit à Béthanie avec les douze. Le lendemain, lorsqu’ils revinrent de Béthanie, il avait faim. Et voyant au loin un figuier en feuilles, il alla voir s’il pouvait y trouver quelque chose. Une fois à sa hauteur, il ne trouva que des feuilles, car ce n’était pas la saison des figues. Et il lui dit : ‘Que plus jamais personne ne mange de tes fruits.’ »

Une vue depuis le mont des Oliviers à Jérusalem, avec la Vieille Ville et le Mont du Temple en arrière-plan, le 17 novembre 2025. Bethany était située sur le versant est du mont des Oliviers. (Zev Ébauche/Times of Israel)

L’histoire du figuier se passe juste après la purification du Temple dans Matthieu, mais pas dans Jean. Selon Olshanetsky, cela pourrait indiquer qu’il provient de récits antérieurs de la vie de Jésus qui ont ensuite été incorporés dans les Évangiles.

« Pourquoi Jésus va-t-il au Temple de nuit ? Il n’y avait rien à faire là-bas, sauf peut-être s’il cherchait des changeurs d’argent, comme nous le pensons. Il se peut qu’il ait simplement besoin d’un peu de monnaie », dit-il.

À cette époque, une pièce d’argent pouvait valoir des centaines de pièces de bronze, ce qui pourrait expliquer pourquoi il était préférable de voyager avec de l’argent et de l’échanger à Jérusalem.

La petite monnaie était indispensable pour régler les menues dépenses en ville, à commencer par la nourriture. Jésus et ses disciples n’étaient pas riches, comme en témoigne leur décision de passer la nuit à Béthanie, un village moins cher, près de Jérusalem.

« Le matin, nous voyons en fait que [Jésus] a très faim, car lorsqu’il voit un arbre sans fruits, il le maudit », explique Olshanetsky. « C’est on ne peut plus humain ; quand on a faim, on n’est pas de bonne humeur. Et quand il retourne au Temple chercher les changeurs d’argent, il se passe autre chose. »

Selon Olshanetsky, Jésus ne s’est pas emporté contre tous les marchands et changeurs d’argent, mais juste contre celui qu’il connaissait, peut-être parce qu’il s’est senti trompé ou lésé. Cela expliquerait son allusion aux voleurs — et aussi le fait que les autorités ne soient pas intervenues, ajoute Olshanetsky, signe selon lui que l’esclandre n’était pas aussi grave qu’il n’y paraît de prime abord.

Le Christ parmi les médecins, aux environs de 1560, par Paolo Veronese. (Wikipédia)

À l’époque, plusieurs monnaies avaient cours. La monnaie en argent comprenait le shekel tyrien, le tétradrachme antiochene et le tétradrachme billon égyptien. Cette dernière contenait beaucoup moins d’argent que les deux autres.

« Si [Jésus] s’est vu remettre une pièce égyptienne, dont la teneur en argent était de 30 %, mais qu’il croyait qu’elle valait autant qu’une pièce d’argent antiochene ou tyrienne, composée elle à 90 % d’argent, il a reçu en échange de sa pièce bien moins qu’il ne le pensait », souligne Olshanetsky.

La Michna — la première grande codification de la loi orale de la Torah, compilée aux alentours de l’an 200 de notre ère sur la foi de sources antérieures — accorde une grande importance aux problèmes d’authenticité des monnaies et d’échange des pièces, signe que leur valeur posait de réels problèmes. En revanche, les sources juives contemporaines ne disent presque rien du prix des animaux sacrificiels, ce qui laisse supposer que le problème n’était plus aussi prégnant.

Si l’histoire de la « purification du Temple » a servi pendant des siècles de symbole de la critique de Jésus envers les autorités juives et de terreau pour les stéréotypes chrétiens contre les Juifs, Olshanetsky assure ne pas en avoir trouvé la trace dans la littérature universitaire étudiée pour les besoins de sa recherche.

Il estime que l’histoire originale n’a rien à voir avec des sentiments anti-juifs.

« Ce texte résiste mieux au test d’historicité car il n’est pas embelli, il ne montre pas ce qu’il y a de divin en Jésus ; l’interprétation divine est venue bien plus tardivement et [sur la base] de considérations non écrites », souligne Olshanetsky.

« Ce n’est qu’une partie de l’histoire et de la vie de Jésus, un être humain comme un autre en Judée, une personne à la fois normale mais aussi une figure religieuse », conclut-il.

« La façon dont on l’a utilisée, plus tard, est une autre histoire. »

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