Les Juifs d’Arménie espèrent un élan bilatéral après la reconnaissance du génocide par Israël
La vie juive prospère en Arménie, sur fond de relations tendues avec Israël, en raison des ventes d'armes à l'Azerbaïdjan et aux relations d'Erevan avec l'Iran
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EREVAN, Arménie (JTA) — Vendredi soir, 13 Juifs majoritairement russophones et trois Arabes musulmans se sont réunis pour Shabbat sous un cerisier, à côté du café Common Grounds, à Erevan, capitale du plus ancien pays chrétien au monde.
Fils d’un Chrétien arménien et d’une Juive d’Azerbaïdjan, Samson Karapetyan a récité la traditionnelle bénédiction sur le vin sur un verre de merlot casher géorgien Palavani.
Du haut de ses 29 ans, il avait pris place, avec d’autres convives, autour d’une table chargée de houmous, falafels, pita, feuilles de vigne farcies, caviar d’aubergine et autres délices du Moyen-Orient fournis par un traiteur libanais des environs.
Ensuite, tout le monde, même les trois invités arabes, ont repris en chœur avec enthousiasme « Lecha Dodi », aidés en cela par des translittérations imprimées en anglais pour ceux qui ne connaissaient pas cette fameuse mélodie juive traditionnelle.
« Je suis très heureuse que nous ayons une communauté ici », confie Ekaterina Goldschmidt, 32 ans, architecte paysagiste tatouée venue au dîner de Shabbat en compagnie de Teya, son petit chien Kokoni noir.
Le dîner était organisé par Yerevan Jewish Home, un réseau social créé par le journaliste et blogueur d’origine russe, Nathaniel Trubkin, suite à l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine en 2022.
Cette guerre, qui se poursuit, a provoqué un exode massif depuis les deux pays et amené près de 2 000 Juifs en Arménie — ce qui a décuplé la minuscule population juive de cette ex-république soviétique et amené un sang neuf à une communauté jusqu’alors stagnante et vieillissante, surtout composée de retraités.
Cet essor de la vie juive s’est fait à un moment de relations tendues entre l’Arménie et Israël, pays qui a accueilli le plus grand nombre de Juifs ukrainiens et russes depuis le début de la guerre.
Ce refroidissement de la relation est à mettre sur le compte des très bonnes relations qu’entretiennent l’Arménie et l’Iran, son voisin, ainsi que du refus d’Israël de s’aliéner la Turquie en qualifiant de génocide le massacre d’1,5 million d’Arméniens lors de la Première Guerre mondiale.
Il existe une autre raison, à savoir le ressentiment suite aux ventes d’armes israéliennes à l’Azerbaïdjan, pays contre lequel l’Arménie a livré plusieurs guerres frontalières dans la région du Haut-Karabakh.
Or, il se pourrait que tous les irritants de la relation bilatérale soient en passe de disparaître.
L’an dernier à Washington, l’Azerbaïdjan, majoritairement musulman, et l’Arménie, majoritairement chrétienne, ont signé un traité de paix à l’instigation du président américain Donald Trump, pour le plus grand plaisir des dirigeants juifs des deux pays.
Et le 29 juin de cette année, en Conseil des ministres, le gouvernement israélien a adopté à l’unanimité une résolution reconnaissant le génocide de 1915. Cette résolution doit désormais être votée par la plénière de la Knesset : malgré l’intense lobbying de la Turquie et de l’Azerbaïdjan, on s’attend à ce qu’elle soit ratifiée, ce qui fera d’Israël le 36e pays à franchir ce pas.
« La communauté juive d’ici est heureuse qu’Israël ait enfin reconnu ce génocide », confie Trubkin à la Jewish Telegraphic Agency.
« Tout Juif qui se respecte sait ce qui est arrivé aux Arméniens, même si bien sûr de nombreux Arméniens demandent : « Pourquoi avoir attendu tout ce temps ? » C’est une question politique. »
Karapetyan ajoute : « Tout le monde sait que nos deux pays ont un vécu similaire, un destin semblable. Il est impossible, quand on parle de la Shoah, de ne pas parler aussi du génocide arménien. Si on étudie l’un d’eux, on se doit d’étudier l’autre. »
La Turquie et son allié, l’Azerbaïdjan, n’ont pas attendu pour condamner le vote du Conseil des ministres israéliens et le grand rabbin de la congrégation ashkénaze d’Azerbaïdjan à Bakou, Shneur Segal, a demandé à Israël de revenir sur sa décision.
La réaction du Premier ministre arménien Nikol Pashinyan a été froide.
Laissant entendre qu’Israël avait agi en raison de considérations géopolitiques, il a déclaré aux journalistes, le jour même: « Nous pensons qu’il est dans l’intérêt de la République d’Arménie de ne pas entrer dans la question de l’instrumentalisation du génocide arménien. Par conséquent, nous ne voyons pas la nécessité d’une réponse. »
D’autres facteurs externes semblent rapprocher Erevan deJérusalem.
À la fin du mois dernier, quelque 350 femmes représentant la fédération syndicale israélienne, l’Histadrout, se sont réunies au restaurant Megerian Carpet d’Erevan à l’occasion de la Journée internationale des femmes dans la diplomatie. La célèbre chanteuse géorgienne Kristi Japaridze y a repris des chansons en hébreu avant un spectacle de musique et de danse traditionnelles arméniennes.
Cette visite de l’Histadrout — la plus grande délégation israélienne de ce type à se rendre en Arménie depuis des années — a été organisée avec l’aide d’Israeli House, une ONG de Jérusalem créée en 2012 par Itsik Moshe, un ex-responsable de l’Agence juive, pour promouvoir la culture et les affaires israéliennes. L’organisation est aujourd’hui présente dans 30 pays, dont l’Azerbaïdjan et la Turquie.
Moshe, qui est également président de la Chambre de commerce Israël-Géorgie, explique qu’Israeli House ouvrira son avant-poste en Arménie au mois d’août ou septembre.
Consultant en éducation à l’Université nationale polytechnique d’Erevan, Andranik Arakelyan aide Moshe : pour l’heure, le lieu n’a pas été décidé. Dans sa forme finale, poursuit-il, Israeli House pourrait inclure un centre d’affaires destiné à faire la promotion du tourisme israélien tout autant que ses innovations dans l’agriculture et la médecine.
« A mes yeux, Israeli House est un premier pas pour renforcer les relations culturelles entre nos deux pays. Le reste dépend des politiciens et des diplomates », souligne Arakelyan, 36 ans, un Chrétien qui a passé quatre années à Glendale, en Californie, une banlieue de Los Angeles à forte population arménienne.
« C’est le meilleur moment pour que nos pays se rapprochent », estime Arakelyan, tout en reconnaissant qu’une « petite minorité » d’Arméniens a des opinions antisémites.
« De nombreuses personnes, ici, s’interrogent sur le moment choisi pour cette reconnaissance [du génocide] : ils y voient une manœuvre politicienne. Mais lorsque ce projet de loi deviendra une résolution à la Knesset, les Arméniens verront que c’est du sérieux. »
Selon Marina Kozliner, militante communautaire qui fait campagne depuis longtemps en faveur de cette reconnaissance, les réactions des quelque 10 000 Juifs et Chrétiens arméniens qui vivent en Israël sont mitigées.
« D’un côté, il y a un vrai bonheur. Notre communauté attend cela depuis des décennies », explique Kozliner, fille d’un Juif et d’une Arménienne athée, qui vit à Bat Yam, au sud de Tel Aviv. « De l’autre, beaucoup de personnes estiment que cela arrive au mauvais moment. Et de ce fait, ce qui aurait dû être une décision morale est perçu comme un outil politique, ce qui nous prive d’une partie de la joie. »
Elle ajoute : « Mais je préfère regarder vers l’avenir. L’Arménie ne menace pas ses efforts pour aller vers la paix et normaliser ses relations avec ses voisins, dont l’Azerbaïdjan. Ce qui donne à un grand nombre d’entre nous l’espoir d’un avenir plus stable dans la région. »
À Washington, DC, le jour-même où Trubkin et ses amis célébraient leur dîner de Shabbat à Erevan, Narek Mkrtchyan, l’ambassadeur d’Arménie aux États-Unis recevait la célèbre philanthrope pro-Israël et partisane de Trump, Miriam Adelson.
« Nous avons eu une conversation intéressante et importante au sujet des priorités du duo Arménie-USA, des opportunités d’investissement en Arménie et de son riche patrimoine historique et culturel », a écrit Mkrtchyan sur Facebook en ajoutant : « Mme Adelson s’est dite très intéressée par une visite en Arménie. »
Du point de vue d’Eric Hacopian, qui est analyste politique et a passé sa vie professionnelle à conseiller des candidats Démocrates dans le sud de la Californie, une telle réunion « n’aurait pas pu avoir lieu il y a de cela encore quelques mois ».
Mais s’agissant des relations arméno-israéliennes, il juge important d’adopter une vision à long terme de cette déclaration israélienne sur le génocide.
« Il y a de cela cinq ou dix ans, pareille chose aurait eu nettement plus de poids. Le sens est beaucoup moindre aujourd’hui », explique-t-il. « L’une des raisons en est que [le Premier ministre Pashinyan] est tout sauf nationaliste, surtout intéressé par la normalisation des relations avec la Turquie et l’Azerbaïdjan. Ils ne vont pas se rapprocher d’Israël. »
Pour autant, il prédit un changement sur le long terme.
« Je suis certain que d’ici 10 ou 15 ans, il y aura un net revirement et Israël aura de bien meilleures relations avec l’Arménie, et des relations plus problématiques avec l’Azerbaïdjan », explique Hacopian.
« Je vois les relations s’améliorer, surtout parce que les relations turco-israéliennes se détériorent, et les relations d’Israël avec l’Azerbaïdjan sont purement transactionnelles — du pétrole contre des armes et un accès à l’Iran. »
A considérer que le régime islamiste iranien disparaisse, du point de vue d’Israël, l’importance stratégique de l’Azerbaïdjan diminuera alors que celle de l’Arménie augmentera.
Selon Hacopian, l’économie arménienne est en plein essor. En 2018, le PIB par habitant était d’environ 4 500 dollars et cette année, il devrait dépasserles 10 000 dollars — en partie grâce aux géants des technologies de l’information, notamment AMD, Synopsis ou Nvidia.
« Le seul facteur que personne ne remarque concerne le secteur des technologies de l’information, en plein essor. Des entreprises informatiques israéliennes sont déjà là et des centres de données sont en cours de construction », précise-t-il. « Il est impossible de faire des choses dans le secteur informatique, ici, sans être plus ou moins lié à Israël. »
Pendant ce temps, la vie juive s’enracine en Arménie, en grande partie grâce à Trubkin et ses amis du réseau Yerevan Jewish Home.
Goldschmidt, l’architecte paysagiste tatouée veut avec son petit chien, est née et a grandi à Saratov, une grande ville située au sud-est de Moscou. Elle a quitté la Russie en 2023, un an environ après l’attaque contre l’Ukraine.
« Quand tout a commencé, j’ai dit à tout le monde ce que j’en pensais. Et finalement, j’ai dû partir ; sinon, j’aurais fini en prison », confie la jeune femme, qui est partie dans un premier temps pour Berlin avant de passer quatre ans à Limassol et Nicosie avec son ex-petit ami chypriote. Cela fait six moins qu’elle est en Arménie — elle porte fièrement un collier avec une étoile de David — et elle souhaite y ouvrir une galerie d’art.
Karapetyan, qui vient de passer un semestre à l’Institut européen d’études juives en Suède, voit dans l’arrivée de ces Juifs en Arménie l’avenir du judaïsme libéral.
« Les Juifs d’ici ne se reconnaissent pas dans le mode de vie orthodoxe. Ils aiment leur liberté et n’ont pas l’habitude d’avoir des places séparées pour les hommes et les femmes », explique-t-il.
Karapetyan ajoute avoir discuté de projets conjoints avec le rabbin Gershon Burshteyn, qui dirige depuis 1996 la seule et unique synagogue d’Erevan — le Centre religieux juif Mordechay Navi d’Arménie.
Trubkin affirme que son chat Telegram compte près de 600 personnes.
« Chaque semaine, je parle avec des personnes qui s’interrogent sur la vie juive en Arménie — des gens originaires de Russie, d’Israël, de Moldavie. Pour certains d’entre eux, il s’agit d’une deuxième émigration », précise-t-il avant d’ajouter qu’il souhaite matérialiser l’existence de Yerevan Jewish Home.
« Nous sommes également en train de creer une nouvelle organisation arméno-israélienne pour les affaires et la culture. »
L’optimisme est palpable, malgré l’inquiétude sourde que distille l’influence de la Turquie dans la région. Mais si Israël ne parvenait pas — quelle qu’en soit la raison — à reconnaître officiellement le génocide arménien, après tant d’attente, les cartes seraient profondément rebattues.
« J’espère sincèrement que le gouvernement israélien va aller au bout de ce processus et que la Knesset va adopter une résolution officielle reconnaissant le génocide arménien », conclut l’ex-membre de la Knesset, Alexander Tsinker, coprésident du Forum public Arménie-Israël.
« Ce serait, pour employer un langage diplomatique, totalement inacceptable. »
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