Dans les vagues, les survivants de la frontière de Gaza affrontent leurs peurs en apprenant à surfer
A Nir Oz, un tiers des survivants du massacre surfent avec HaGal Sheli, qui s'occupe des milliers d'habitants de la frontière de Gaza et a récemment ouvert un centre sur la plage de Zikim
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En cette journée orageuse, des mois après avoir passé 12 heures terrée dans une pièce sécurisée avec son partenaire et leurs deux jeunes enfants, pour se protéger des terroristes du Hamas, Rotem Lev Ari est sur la plage, avec sa planche de surf.
En pleine phase d’apprentissage, elle ne se laisse pas intimider par la pluie. Mais lorsque son professeur lui dit de faire une pause, elle prend alors conscience de quelque chose d’essentiel dans sa façon de gérer ce qu’elle a vécu le 7 octobre 2023.
« Je luttais contre les vagues, comme si je voulais les battre », confie-t-elle au Times of Israel.
« Un des profs m’a dit : ‘Tu sais, tu peux sortir de l’eau et y retourner plus tard’ … Je suis sortie et je me suis dit : ‘Je ne suis plus dans la pièce protégée, personne ne me tire dessus.’ Le fait de sortir de l’eau m’a aidée à m’en remettre, à comprendre que la vie n’était pas qu’une lutte et que l’on pouvait passer à autre chose. »
Pour Lev Ari et les autres survivants du 7-Octobre, la reconstruction est passée par l’apprentissage du surf avec l’association à but non lucratif HaGal Sheli (Ma Vague), qui propose une thérapie de gestion du traumatisme via le surf.
Fondée à l’origine pour aider les jeunes à risques, l’organisation a aidé des milliers de résidents de la frontière de Gaza à gérer l’impact du 7-Octobre, dès les premiers jours qui ont suivi le pogrom. Elle s’est dotée d’infrastructures de plus grande capacité dans le sud et y a inauguré un nouveau centre de surf sur la plage de Zikim, lieu du massacre qui a rouvert aux baigneurs le mois dernier.
« Surfer sur les vagues permet d’être dans l’instant présent et de comprendre qu’après chaque chute, on se relève », explique Yaron Waksman, le cofondateur de l’ONG.
« Il y a toutes les raisons de pleurer et de ne plus rien faire, de se dire ‘Pourquoi moi ?’, et c’est légitime, mais les vagues continuent d’arriver, comme des opportunités, et il faut alors choisir, les saisir, agir, essayer. »
Lev Ari, 38 ans, assistante sociale, est devenue l’une des plus ardentes défenseures de l’organisation.
Évacuée après le 7-Octobre et relogée dans le moshav Netiv Haasara, frontalier de Gaza, où des terroristes ont assassiné 17 personnes, elle a eu du mal à retrouver l’envie de retourner travailler.
Quelques mois plus tard, cela a changé, après avoir pris des cours de surf avec HaGal Sheli sur la côte d’Ashkelon, dans le sud d’Israël.
Aujourd’hui, il n’est pas rare qu’elle commence ou termine sa journée en mer au large d’Ashkelon, « mais seulement avec une planche de surf », assure-t-elle.
« Cette expérience m’a incroyablement fortifiée. Cela m’a redonné un élan que j’avais perdu le 7-Octobre », ajoute-t-elle. « Il y a quelque chose dans la mer qui te permet de te réparer. C’est calme même quand il y a la tempête. Cela m’a permis de comprendre des choses sur moi-même. »
Aujourd’hui, elle a repris le travail — et elle fait découvrir les vagues aux autres. Elle travaille avec des survivants du kibboutz Nir Oz, l’une des communautés proches de la frontière de Gaza la plus durement touchée le 7-Octobre, avec un quart de ses habitants — 117 personnes sur près de 400 – pris en otage ou tués.
HaGal Sheli anime aujourd’hui huit groupes de surf pour Nir Oz, avec 15 personnes par groupe. Les participants ont entre 6 et 64 ans.
« Quand je suis arrivé à Nir Oz, j’ai compris que je devais faire venir tout le monde à HaGal Sheli, ce que j’ai fait », explique Lev Ari.
« Un habitant sur quatre a été assassiné le 7-Octobre. Et aujourd’hui, un survivant sur trois surfe. Des familles entières surfent ensemble. C’est fou. »
Lev Ari a déjà accompagné un groupe de 15 hommes originaires de Nir Oz lors d’un voyage de surf de neuf jours au Sri Lanka. Les hommes avaient suivi deux parcours ensemble à HaGal Sheli, et ils continuent de surfer régulièrement en groupe. Elle projette d’organiser un voyage similaire avec un groupe de femmes de Nir Oz en février prochain, avec des veuves du 7-Octobre et des proches d’otages.
HaGal Sheli a été cofondée par Waksman et Omer Tulchinsky, deux étudiants en éducation qui ont décidé de combiner leurs passions pour le surf et le travail auprès des jeunes à risque.
Ce qui a commencé par un petit projet pilote, à Tel Aviv, en 2012, est aujourd’hui fort de 12 centres répartis le long de la côte méditerranéenne, entre Zikim, au sud et Nahariya, au nord, en partenariat avec plus de 500 municipalités.
Leur programme pour adolescents utilise le surf pour apprendre à relever les défis et faire face aux échecs répétés, ce que l’équipe utilise ensuite pour apprendre aux jeunes à faire face à des situations réelles.
Le programme de thérapie du traumatisme, qui existait depuis quatre ans lorsque le 7-Octobre a frappé, repose sur un concept similaire : il utilise l’activité physique – l’apprentissage du surf – pour aider les participants, avec une partie de gestion des émotions, à surmonter le traumatisme.
Le programme s’est considérablement développé depuis le 7-Octobre et intervient à la demande de la Division de la guérison du ministère de la Défense.
« Le 7-Octobre, nous avions déjà les connaissances nécessaires », rappelle Waksman. « Nous avons cartographié les lieux d’évacuation des communautés frontalières de Gaza, tenu une réunion Zoom le lendemain avec nos 450 membres et le 9 octobre, nous lancions un programme de surf avec des habitants de Kfar Aza relogés dans le kibboutz Shefayim », dans le centre d’Israël.
Depuis le 7-Octobre, HaGal Sheli a travaillé avec plus de 4 000 personnes issues de presque toutes les communautés frontalières de Gaza – familles endeuillées, proches d’otages, ex-otages, survivants de Nova et membres des équipes de sécurité communautaires.
L’ONG a également formé et aidé les premiers secours, les professionnels de santé, les jeunes vulnérables, ainsi que les personnels de Tsahal – actifs et vétérans -, y compris les amputés.
HaGal Sheli a été distingué par la présidence, l’an dernier, pour sa contribution au pays lors de la guerre contre le Hamas.
Il y a peu, la Première Dame, Michal Herzog, est venue dans les nouvelles installations de Zikim pour exprimer son soutien. Des membres de HaGal Sheli se sont par ailleurs rendus à la Maison Blanche.
« Il y a un sentiment d’accomplissement et de joie quand on chevauche une vague », explique Waksman. « Je vois des gens qui, pour la première fois, sourient et lèvent le poing en signe de victoire. Ils réalisent qu’ils peuvent à nouveau ressentir la joie. »
Selon une étude menée l’an dernier par l’Université Ben-Gurion, 76 % des survivants de traumatismes qui ont pris des cours de surf ont fait état d’une diminution des cauchemars, des pensées difficiles et des flashbacks et 82 % ont déclaré que cela leur avait permis de ne plus chercher à tout prix à éviter les lieux associés aux traumatismes tout en leur redonnant confiance pour sortir, rencontrer du monde et se faire des relations.
Selon une deuxième enquête menée cette année, 67 % des personnes interrogées rapportent une diminution des pensées intrusives, 74 % une raréfaction des conduites d’évitement et de moindres pensées et humeurs négatives. Et 61 % ont rapporté une baisse de l’hypervigilance, des crises de panique, de l’irritabilité et des troubles du sommeil ou de la concentration. Ces pourcentages ont tous augmenté chez les personnes présentant les symptômes les plus graves.
De manière à pouvoir accueillir des milliers de participants, HaGal Sheli a fondé l’an dernier un centre de surf à Ashkelon, où les groupes de Nir Oz surfent.
Aujourd’hui, son centre de Zikim comprend trois salles de classe, un bureau, une kitchenette, ainsi que des vestiaires et des toilettes. Des contenants aux couleurs vives abritent les planches de surf et les combinaisons de plongée.
Le centre Zikim, explique Waksman, ambitionne de voir passer 7 500 personnes lors des cinq prochaines années. Chaque groupe de surfeurs, qui se réunit chaque semaine pendant six mois, coûte 16 000 dollars. Un tiers des fonds nécessaires provient du gouvernement, les participants payant une redevance symbolique de 50 NIS.
La plage a elle-même son histoire tragique associée au 7-Octobre.
Ce jour-là, des terroristes du Hamas ont débarqué et massacré 19 personnes, principalement des civils. Parmi eux se trouvaient les surfeurs Or Tasa et Tal Keren, tous deux âgés de 17 ans.
Lev Ari est personnellement liée aux deux victimes : en effet, jusqu’au 7-Octobre, les parents de Tassa vivaient à côté de Lev Ari. Le 7-Octobre, le père de Tasa, Gil, a lui aussi été assassiné. Aujourd’hui, ce sont les parents de Keren qui sont les voisins de Lev Ari.
La semaine passée, elle a franchi un cap personnel, sur la voie de la guérison, en acceptant de se rendre — et même de surfer — au large du centre Zikim de HaGal Sheli.
Zikim était la plage de Lev Ari jusqu’en octobre 2023 mais depuis la tragédie, elle n’avait pas pu y revenir, du moins jusqu’à ce que Shir Kahlon, directrice du district sud de HaGal Sheli, l’y invite ce mercredi.
Lev Ari espère que le centre de surf de Zikim pourra accueillir les résidents du moshav Netiv Haasara, ce qui rejoint les grandes ambitions de Waksman pour ce lieu.
« Nous allons continuer à vivre avec le traumatisme », résume-t-il. « Nous ne pouvons pas ramener nos proches. Mais Zikim est le lieu idéal pour continuer à vivre, par delà le traumatisme. Nous n’avons qu’un seul Israël et nous espérons pouvoir venir en aide au plus grand nombre possible de personnes. »
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