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Analyse

Face à la résurgence du Hezbollah, Israël va établir une nouvelle zone tampon au Liban

Tsahal a passé 18 ans dans le sud-Liban ; les Israéliens s'étaient juré de ne plus jamais s'enliser dans la boue libanaise et voilà que leurs dirigeants se targuent d'un maintien indéfini dans une nouvelle zone tampon

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Des soldats de la 769ᵉ brigade "Hiram" de l'armée israélienne en opération dans le sud du Liban, sur une photo diffusée le 29 mars 2026. (Crédit : Armée israélienne)
Des soldats de la 769ᵉ brigade "Hiram" de l'armée israélienne en opération dans le sud du Liban, sur une photo diffusée le 29 mars 2026. (Crédit : Armée israélienne)

Après les longues et coûteuses interventions américaines en Irak et en Afghanistan, un consensus bipartite clair s’était dégagé, s’opposant fermement à l’envoi de troupes américaines sur le terrain dans une nouvelle guerre au Moyen-Orient.

Le président américain Donald Trump semble toutefois prêt à enfreindre ce tabou, bien qu’il s’y soit opposé avec véhémence pendant sa campagne électorale, en déployant des milliers de soldats d’infanterie américains au Moyen-Orient, en prévision d’une éventuelle incursion sur le territoire iranien.

Mais les Américains ne sont pas les seuls à vouloir rouvrir de vieilles blessures dans la lutte contre l’Iran et ses proxys.

Les hauts dirigeants israéliens ont ainsi ouvertement fait part de leur intention de créer une nouvelle zone tampon dans le sud du Liban.

Dimanche soir, le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’est félicité qu’Israël avait créé « trois zones de sécurité en profondeur dans le territoire ennemi » – à Gaza, en Syrie et au Liban – et qu’au Liban, il avait donné l’ordre « d’étendre davantage la zone de sécurité existante pour contrecarrer définitivement la menace d’invasion [du groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah] et pour repousser les tirs de missiles antichars loin de notre frontière ».

En mai 2000, Israël avait mis fin à son occupation traumatisante du sud du Liban, qui avait duré dix-huit ans. « Jamais plus », s’étaient engagés les Israéliens, ils ne s’enliseraient dans la « boue libanaise » qui avait coûté la vie à plus de vingt soldats de Tsahal en moyenne chaque année.

Des soldats israéliens patrouillant sur une route sous contrôle israélien, dans le sud du Liban, le 31 mars 1996. (Crédit : Yaron Kaminsky/AP)

Aujourd’hui, Israël semble retomber dans ce bourbier. Et bien que plus d’un quart de siècle se soit écoulé depuis le retrait d’Israël de la zone de sécurité, le pays combat le même ennemi, il mène des opérations selon une logique très similaire – et il risque d’aboutir au même résultat.

À LIRE : Katz annonce qu’Israël démolira les villages frontaliers libanais et créera une zone tampon 

La création d’une zone tampon

Dans les années 1980, les dirigeants israéliens n’avaient pas l’intention de créer une zone de sécurité sous contrôle de Tsahal. Cette situation avait plutôt été le fruit de solutions imparfaites et d’une vision à court terme, qui avait fini par être considérée comme immuable.

Depuis avant la reconnaissance de l’État d’Israël, les autorités juives avaient entretenu des liens avec les villages chrétiens maronites du sud du Liban.

Dans les années 1970, alors que le Liban sombrait dans une guerre civile aux multiples facettes, Israël, de concert avec l’Iran, avait soutenu les milices chrétiennes opposées à l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), en leur fournissant des armes, du matériel, une formation et une aide médicale.

Mais Israël avait expressément exclu de s’engager dans ce conflit. « Nous ne combattrons pas pour eux. Nous les aiderons… afin qu’ils puissent se battre [pour] eux-mêmes », avait déclaré à l’époque le chef du Commandement du Nord, Rafael Eitan.

Ce qui n’avait été au départ qu’une coopération discrète s’était transformé en un soutien militaire direct à la fin des années 1970, après l’entrée des forces syriennes au Liban et la série d’attaques choquantes qui avaient été perpétrées par des terroristes de l’OLP en Israël.

Illustration : Des enfants assis avec des soldats phalangistes, à Klea, un village maronite du sud du Liban, le 1ᵉʳ avril 1978. (Crédit : Moshe Milner/Bureau de la presse gouvernementale israélien)

En 1978, après le détournement d’un bus Egged par des terroristes palestiniens, qui avait fait 35 morts parmi les Israéliens, Tsahal avait riposté par l’Opération « Litani », qui avait compris des frappes aériennes massives et une incursion terrestre.

Au début des années 1980, au cours du deuxième mandat de Menachem Begin en tant que Premier ministre, Israël avait cherché à expulser la Syrie et l’OLP et à confier le contrôle du Liban aux Maronites.

Après des centaines d’attaques de roquettes Katyusha qui avaient été menées par l’OLP contre le nord d’Israël entre le mois d’août 1981 et le mois demai 1982 – ainsi qu’une tentative d’assassinat palestinienne contre l’ambassadeur d’Israël au Royaume-Uni – Israël avait lancé l’Opération « Paix pour la Galilée » en juin 1982.

Ariel Sharon, alors ministre de la Défense, avait tenté d’orchestrer la mise en place d’un gouvernement favorable à Israël à Beyrouth, mais cette initiative avait été réduite à néant par un attentat à la bombe qui avait coûté la vie au président libanais élu Bachir Gemayel en 1982.

Le Premier ministre de l’époque, Menahem Begin (à droite), et le ministre de la Défense, Ariel Sharon (au centre), en visite à la forteresse de Beaufort, dans le sud du Liban, le deuxième jour de la Guerre du Liban, le 7 juin 1982. (Crédit : Eran Yanai/Porte parole de l’armée israélienne/CC BY-SA)

Trois ans plus tard, après que l’OLP et la Syrie ont été chassés – le groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah émergeant dans le vide ainsi créé – Israël avait retiré ses forces de la majeure partie du Liban, s’installant dans une zone de sécurité destinée à tenir les terroristes palestiniens à l’écart de la frontière.

Cette zone tampon devait à l’époque être gérée et sécurisée par l’Armée du Liban du Sud (ALS), une milice chrétienne soutenue par Israël, avec une présence minimale de Tsahal – une présence constituée d’environ 50 conseillers.

Mais lorsque l’ALS avait commencé à s’effondrer sous les attaques du Hezbollah, Israël avait été entraîné dans le conflit.

Les quinze années de conflit qui avaient suivi contre le Hezbollah avaient coûté la vie à des centaines d’Israéliens – et elles avaient laissé un traumatisme qui avait perduré jusqu’à ce qu’il soit remplacé par un autre : le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas, le 7 octobre 2023.

Le général Antoine Lahd, chef de l’Armée du Sud-Liban (au centre), et le général de division Gabi Ashkenazi, chef du Commandement du Nord d’Israël (à droite), examinant des armes utilisées par le groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah lors d’une cérémonie de remise des diplômes aux combattants de l’ASL à la base d’entraînement de Majadia, dans la zone frontalière libanaise occupée par Israël, à cinq kilomètres au nord-est de la ville israélienne de Metula, le 25 novembre 1999. (Crédit : Ruth Fremson/AP Photo)

L’occupation du Liban avait été la conséquence de la volonté d’Israël de façonner la région et d’intervenir dans la politique intérieure d’un pays arabe. Les cicatrices de cette occupation de dix-huit ans auront finalement laissé aux dirigeants israéliens une aversion instinctive pour toute initiative susceptible de les entraîner dans tout ce qui pourrait bien ressembler, de près ou de loin, au « bourbier libanais ».

« Nous étions entrés au Liban en 1982 avec de très grandes ambitions. Nous essayions de changer le Moyen-Orient. Nous étions une puissance militaire, et nous allions redéfinir la dynamique régionale », avait déclaré Matti Friedman, auteur de Pumpkinflowers, un récit sur le terrain des expériences et des émotions des soldats qui y avaient servi au milieu et à la fin des années 1990.

Retour au Liban

Le lendemain du 7-Octobre, le Hezbollah a également ouvert le feu sur Israël. Concentrée sur Gaza, l’armée israélienne a toutefois riposté, frappant le groupe terroriste chiite libanais jusqu’en juillet 2024, date à laquelle une roquette du Hezbollah a tué douze enfants sur un terrain de football, sur le plateau du Golan.

Nuages au Pumpkin, en 1998. (Crédit : Matti Friedman)

Le 17 septembre, des milliers de bipeurs ont explosé simultanément dans la banlieue sud de Beyrouth et dans d’autres bastions du groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah à travers le Liban, faisant des milliers de victimes.

Cette attaque coordonnée a porté un coup fatal au Hezbollah et a déclenché une escalade qui s’est poursuivie avec l’élimination de la quasi-totalité de ses dirigeants, y compris de son secrétaire général Hassan Nasrallah. Une incursion terrestre israélienne limitée a aussi eu lieu dans le sud du Liban.

Le Hezbollah, considérablement affaibli, a accepté un cessez-le-feu en novembre 2024. Selon les termes de cette trêve, le groupe terroriste chiite devait se retirer du sud du Liban, où il devait être remplacé par les Forces armées libanaises (LAF).

Israël devait également se retirer – mais l’État juif s’est réservé le droit de répondre aux menaces. Il a également maintenu ses troupes sur cinq sites stratégiques à l’intérieur du pays.

Des soldats libanais rassemblés devant un magasin de téléphonie endommagé après l’explosion d’un talkie-walkie à l’intérieur, dans la ville portuaire de Sidon, au Liban, le 18 septembre 2024. (Crédit : Mohammed Zaatari/AP)

Les efforts livrés par le Liban pour désarmer le Hezbollah ont été bien en deçà des attentes d’Israël, et Jérusalem a publiquement averti que l’Iran aidait le groupe terroriste chiite à reconstituer ses capacités.

Le 2 mars, le groupe terroriste s’est immiscé dans la guerre américano-israélienne contre la république islamique d’Iran en tirant des roquettes sur le nord d’Israël. Israël a riposté en envoyant des milliers de soldats au Liban, dans le cadre d’une opération qui ne cesse de s’étendre.

Israël insiste sur le fait que la zone démilitarisée qu’il est en train de créer serait différente de la zone tampon. Selon les responsables de Tsahal, cette zone serait principalement contrôlée par la surveillance et la puissance de feu, ainsi que par des troupes au sol dans les zones jugées stratégiquement nécessaires.

Cette affirmation n’est pas particulièrement convaincante.

Des soldats de la 810ᵉ brigade régionale des « Montagnes » opèrent du côté libanais du mont Dov, dans le sud du Liban, sur une photo diffusée le 5 mars 2026. (Crédit : Armée israélienne)

« Nous faisons la même chose dans les mêmes conditions, et le résultat sera le même », commente Haïm Har-Zahav, auteur de Lebanon: The Lost War, un récit de référence sur l’expérience de la zone de sécurité.

Tsahal serait en mesure d’empêcher efficacement le Hezbollah de s’approcher de la frontière et des villes israéliennes. Mais elle serait moins efficace face à la principale menace que représente le groupe terroriste chiite libanais.

« Des roquettes tomberont sur le nord, car les roquettes se moquent bien de savoir qui contrôle le terrain », ajoute-t-il.

« Elles survolent tout. »

Des traînées de roquettes tirées par le groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah depuis le sud du Liban en direction d’Israël, photographiées depuis la ville méridionale de Tyr, le 25 mars 2026. (Crédit : Kawnat Haju/AFP)

Une présence militaire limitée a tendance à s’étendre avec le temps, créant de nouvelles cibles pour l’ennemi.

« On ne peut pas maintenir des forces en territoire ennemi sans soutien logistique », fait remarquer Har-Zahav.

« Si vous disposez d’un soutien logistique, celui-ci a besoin d’être protégé. Si vous avez des gardes, ils ont besoin d’un poste de garde, et si vous avez un poste de garde, celui-ci a besoin d’une clôture. Puis, soudain, vous vous retrouvez avec un avant-poste, et cet avant-poste devient une cible. »

Dans les années 1990, les convois logistiques constituaient des cibles faciles et attrayantes pour le Hezbollah, ce qui avait contraint Israël à utiliser des hélicoptères pour le déplacement des troupes et l’approvisionnement.

Des soldats de l’armée israélienne sécurisant la frontière israélo-libanaise après que le groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah a attaqué un convoi militaire israélien, tuant deux soldats, le 28 janvier 2015. (Crédit : Ariel Schalit/AP)

Une mesure qui avait indirectement conduit à l’accident d’hélicoptère survenu en vol en 1997, qui avait coûté la vie à 73 soldats, et qui avait déclenché le mouvement populaire qui avait mis fin à la zone tampon.

Le groupe terroriste chiite libanais s’en prendrait probablement à nouveau aux convois.

« Peu importe où l’on trace la frontière, il y aura toujours des tensions à cet endroit », dit Friedman.

« Imaginons que la nouvelle frontière soit le Litani. Cela éloignerait le Hezbollah de nos communautés civiles. Parfait. Mais cela signifie que des soldats au Liban seront confrontés à des tireurs embusqués, à des engins explosifs improvisés, à des roquettes antichars et à des mortiers. »

L’option décisive

La création d’une nouvelle zone de sécurité n’est qu’une des options à la disposition d’Israël, et ce n’est pas la meilleure.

Non seulement elle ne résoudrait pas la menace, mais elle servirait également les intérêts politiques du groupe terroriste chiite libanais. Le Hezbollah ne compte en effet que deux ministres au sein du gouvernement de 24 membres, ce qui témoigne de la faiblesse politique actuelle du mouvement qui a pourtant entraîné le pays dans une guerre avec Israël.

Selon le stratège militaire israélien Eran Ortal, une zone tampon israélienne « résoudrait les graves problèmes politiques du Hezbollah ».

« Une occupation israélienne prolongée aiderait à rallier à nouveau de larges pans de la population libanaise à sa cause, » explique-t-il.

Une autre option consisterait à cibler les infrastructures gouvernementales afin de contraindre l’État à désarmer le Hezbollah. Une approche qui se manifeste par le fait qu’Israël vise actuellement les ponts sur le Litani.

Cependant, le problème fondamental qui afflige le Liban depuis toujours est la faiblesse de l’État. Cette faiblesse a permis à des acteurs étrangers, comme l’OLP, la Syrie et l’Iran, d’utiliser le pays comme base pour menacer Israël.

Le gouvernement de Joseph Aoun, soutenu par l’Occident, qui a pris le pouvoir après le cessez-le-feu de 2024, ne souhaite rien de plus que le désarmement du Hezbollah, mais il n’a ni la volonté ni la capacité de le faire lui-même.

Le président libanais Joseph Aoun s’exprimant lors d’une cérémonie marquant la Journée de l’armée, au ministère de la Défense du pays, à Yarzeh, près de Beyrouth, au Liban, le 31 juillet 2025. (Crédit : Bureau de presse de la présidence libanaise via AP)

Israël attend toujours que le gouvernement agisse.

« Nos exigences envers le gouvernement libanais restent les mêmes : désarmer le Hezbollah, et ils peuvent commencer par limoger les ministres du Hezbollah au sein du gouvernement », indique un responsable israélien au Times of Israel.

Toutefois, alors qu’Israël appelle avec fermeté le gouvernement libanais s’occupe du Hezbollah, les habitants du nord d’Israël exigent qu’Israël règle le problème lui-même.

« Dans le monde d’après le 7-Octobre, les Israéliens ne sont, de manière tout à fait compréhensible, pas disposés à garantir leur sécurité sur la base de mythes », déclare Friedman.

Le chef d’état-major de l’armée israélienne, le lieutenant-général Eyal Zamir, dans le sud du Liban, le 27 mars 2026. (Crédit : Armée israélienne)

Une troisième option consisterait à mener une campagne terrestre agressive et décisive visant à vaincre le Hezbollah sans chercher à occuper et à maintenir des territoires.

Malgré les efforts livrés par le régime iranien pour réhabiliter le Hezbollah, ses unités d’élite n’ont été capables que de tirer occasionnellement des missiles antichars ou des roquettes. Il n’a pas non plus démontré avoir tiré les leçons de la guerre entre la Russie et l’Ukraine pour utiliser des drones afin de cibler les troupes au sol.

« Partout où nos forces sont entrées en contact étroit avec l’ennemi, la bataille s’est rapidement soldée en notre faveur », explique Ortal.

Si les dirigeants israéliens ne choisissent pas cette option, une présence à long-terme de l’autre côté de la frontière est à prévoir.

Le ministre de la Défense, Israel Katz, a affirmé, la semaine dernière, qu’Israël maintiendrait le contrôle d’une « zone tampon » dans le sud du Liban, jusqu’au Litani, jusqu’à ce que la menace du groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah soit écartée. Compte tenu de leur arsenal de roquettes et de missiles, cette menace persistera longtemps.

Les troupes israéliennes avaient pénétré au Liban en 1982 et elles s’en étaient retirées précipitamment 18 ans plus tard, alors que l’Armée du Liban du Sud s’effondrait autour d’elles.

Renvoyer les troupes sur place pour établir une zone tampon peut sembler une option relativement sensée et simple pour tenir le Hezbollah à l’écart de la frontière. Mais l’histoire nous enseigne que nous ne savons pas quand elles en ressortiront.

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