« Un monopole millénaire » : Quand l’Israël biblique importait de l’ivoire d’Afrique
L'analyse de 1 500 artefacts prouve des importations depuis la Nubie entre 1600 et 600 avant notre ère et l'existence d'un réseau commercial entre l'époque cananéenne et celle des royaumes d'Israël et de Judée
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Selon les conclusions d’une récente étude portant sur plus de 1 500 artefacts et fragments découverts dans 46 sites, de l’ivoire originaire d’Afrique subsaharienne a été importé en Terre d’Israël entre 1600 et 600 avant notre ère, malgré les soubresauts géopolitiques de ces deux zones géographiques.
« Ce fut un millénaire très mouvementé, mais si une chose est demeurée constante, c’est bien le commerce de l’ivoire, toujours [importé] d’Afrique », explique le Dr Harel Shochat, membre de l’Université de Haïfa, auteur principal de l’article publié dans le numéro de novembre 2025 du Journal of Archaeological Science.
Selon Shochat, les résultats de cette étude attestent de l’existence d’un commerce et de réseaux d’échange avec le sud, conformément à certains récits bibliques de l’époque, à commencer par la légendaire histoire de la visite de la reine de Saba au roi Salomon, à Jérusalem, et ses splendides cadeaux. La plupart des chercheurs estiment que le royaume de Saba correspond au Yémen moderne.
Ils postulent également l’existence d’un commerce international dynamique à l’époque des Royaumes d’Israël et de Judée, alors que les chercheurs sont peu convaincus de l’existence d’un commerce entre régions éloignées.
En l’espace d’un millier d’années, la terre d’Israël est passée d’un statut fragmenté, composé de cités-États cananéennes (d’abord indépendantes, puis sous domination égyptienne), à la fin de l’âge du bronze, vers 1600-1200 avant notre ère, à l’établissement des royaumes bibliques.
À la fin du VIIIe siècle avant notre ère, Israël fut conquis et détruit par l’empire assyrien, la Judée devint un État vassal avant de subir le même sort aux mains des Babyloniens, cette fois en 586 avant notre ère.
« Le commerce d'[ivoire] n’a pas bougé d’un iota malgré toutes les fluctuations géopolitiques et autres changements dans la structure sociale », souligne Shochat pour le Times of Israel lors d’une interview téléphonique. « Nous démontrons que nous détenions alors une sorte de monopole millénaire. »
Cet ivoire était utilisé pour fabriquer divers objets.
Dans les cités-États cananéennes, des objets furent découverts dans un cadre cultuel ou royal, notamment des artefacts luxueux tels que des boîtes pour les cosmétiques, des peignes ou des objets votifs.
Sous la domination égyptienne, l’ivoire est resté associé aux élites cananéennes et au cours des siècles suivants, on l’a utilisé pour fabriquer des objets du quotidien, comme des fuseaux, des poignards ou des manches de couteaux. Dans la seconde moitié de l’âge du fer, dans les centres politiques importants, on incrusta des sculptures en ivoire très ouvragées pour décorer le mobilier.
La notoriété de l’ivoire se retrouve par ailleurs dans la Bible, qui parle de ce matériau à plusieurs reprises, en l’associant à une opulence extrême, comme le « grand trône d’ivoire » du roi Salomon (I Rois 10:18), le palais du roi Achab orné d’ivoire (1 Rois 22:39) ou les mises en garde du prophète Amos pour que les hommes cessent de s’étendre sur des lits et canapés incrustés d’ivoire (Amos 6:4).
Plusieurs fragments d’ivoire découverts dans un bâtiment monumental de la Cité de David, à Jérusalem, qui datent des VIIIe ou VIIe siècles avant notre ère, font partie des éléments analysés pour les besoins de cette étude.
Des implications bibliques
Shochat explique que ces résultats ont aussi des conséquences importantes pour la compréhension de l’Israël biblique.
« En ce qui concerne l’archéologie des périodes bibliques, la véracité des événements repris par le récit qui évoque le roi Salomon fait débat, et il m’est impossible de trancher la question avec cette étude sur l’ivoire », admet Shochat.
« Toutefois, je peux dire que l’histoire de la reine de Saba et d’autres, mentionnées dans la Bible, comme le port d’Ezion-Geber, attestent de l’existence d’échange avec le sud, en plus des réseaux méditerranéens », ajoute-t-il.
Le livre des Ier Rois raconte notamment que Salomon a construit une flotte sur la mer Rouge, à Ésion-Geber, dans l’actuelle Eilat (I Rois 9:26).
« L’auteur de la Bible ou ses rédacteurs étaient au courant de l’existence de ce [réseau commercial avec le sud] », assure le chercheur pour lequel il est de surcroît évident que les royaumes d’Israël et de Judée étaient des éléments essentiels de ces réseaux commerciaux internationaux.
« Nous n’abordons pas cette question dans cet article, mais nous le ferons dans nos prochaines études », précise-t-il.
« La plupart des manuels disent qu’au début de l’âge du fer, une période de fortes turbulences sociales et d’apparition des royaumes bibliques, il n’y avait pas de devises étrangères, mais nous voyons bien que l’ivoire a continué d’arriver, signe que les gens continuaient de l’acheter », souligne Shochat. « Ces gens étaient des marchands. Les élites avaient disparu, ce qui n’a pas empêché les commerçants eux-mêmes d’utiliser cet ivoire, sans doute pour montrer leur réussite économique. »
« Israël et la Judée ont misé sur le commerce, du fait de leur emplacement unique, au carrefour de l’Égypte, de la Mésopotamie et d’autres régions, et non seulement en raison de leur agriculture », assure-t-il. « Le commerce extérieur était une importante source de revenus. »
Shochat explique que la deuxième plus importante découverte d’ivoire dans l’ancien Proche-Orient a été faite en Samarie, l’ancienne capitale du royaume d’Israël, l’actuelle Cisjordanie.
« Cela a beaucoup de sens et est conforme au texte biblique selon lequel Ahab s’est fait construire une maison en ivoire dans la capitale », poursuit-il.
En outre, ces nouvelles perspectives sur le royaume d’Israël ouvrent des perspectives sur la politique, au-delà de celles énoncées dans la Bible.
« La Bible ne décrit pas très bien le royaume d’Israël », note Shochat. « C’est le royaume des pécheurs, avec ses rois et son peuple qui pèchent contre Dieu. À part le fait qu’il y avait là des gens, des rois et des palais, nous en savons beaucoup moins qu’en ce qui concerne le royaume de Judée. Mais là, nous avons l’opportunité d’apprendre sur Israël des informations omises par les textes historiques. C’est on ne peut plus intéressant. »
Quand la science rencontre l’ivoire
Selon Shochat, jusqu’alors, les objets en ivoire étaient surtout étudiés pour leurs caractéristiques artistiques et leur importance, mais l’analyse scientifique était réduite à son strict minimum.
« Ces trente dernières années, des initiatives ont été prises pour lutter contre le trafic illégal d’ivoire moderne, et nous avons pensé qu’il serait intéressant d’appliquer les mêmes méthodes aux artefacts anciens », précise-t-il.
Les chercheurs ont examiné des artefacts provenant de différentes couches archéologiques et de différents sites dans le but de déterminer à la fois l’origine animale et géographique de l’ivoire.
« Nous avons développé un protocole en trois étapes », explique Shochat.
« D’abord, nous avons utilisé un microscope simple avec un grossissement allant jusqu’à 60 fois pour s’assurer que le matériau était bien de l’ivoire et non de l’os et pour différencier l’ivoire d’hippopotame de celui d’éléphant », ajoute-t-il.
Les chercheurs ont constaté que 85 % environ des artefacts étaient faits d’ivoire d’éléphant, et près de 15 % d’hippopotame (trois de ces objets étaient faits de défenses de sangliers).
Dans un deuxième temps, Shochat et son équipe ont cherché à différencier l’ivoire provenant d’éléphants africains de celui provenant d’éléphants d’Asie. Une distinction d’autant plus importante que les deux espèces étaient considérées comme de possibles sources d’ivoire dans la région.
« Nous avons extrait la matière organique [des artefacts], et effectué une analyse moléculaire basée sur l’identification protéomique », a expliqué Shochat.
L’analyse protéomique examine la structure et la fonction des protéines dans un organisme ou un matériau biologique.
Les chercheurs se sont concentrés sur le collagène, qui est la protéine la plus abondante dans les tissus osseux. Ils ont ainsi identifié les différentes séquences d’acides aminés (ou molécules protéiques) caractérisant chaque espèce.
« Cette méthode est extrêmement utile en archéologie. Elle nous permet de déterminer l’espèce dont proviennent de petits fragments d’os dont la morphologie n’est plus discernable », a précisé Shochat.
Les éléphants avaient déjà disparu des régions qui constituent aujourd’hui Israël à l’époque visée par l’étude. Par le passé, toutefois, certains chercheurs ont émis l’hypothèse que les éléphants syriens, une sous-espèce de l’éléphant d’Asie qui peuplait encore l’Anatolie et l’Asie du Sud-Ouest à cette époque, auraient pu être à l’origine du commerce de l’ivoire dans la région. De plus, des marchandises étaient importées dans la région depuis le sous-continent indien et d’autres régions d’Asie, où la présence d’éléphants était courante.
Les chercheurs ont déterminé que tous les objets en ivoire d’éléphant analysés dans le cadre de l’étude provenaient d’éléphants d’Afrique.
Enfin, l’équipe a procédé à une analyse isotopique, afin de déterminer l’origine géographique des animaux. Elle a pris en compte les isotopes, notamment les isotopes de carbone et d’azote, présents dans le sol, la végétation et l’eau, qui sont absorbés par les animaux par l’intermédiaire de leur alimentation, puis encapsulés dans leurs dents ou leurs os, fournissant ainsi une « empreinte » des lieux où ils ont vécu.
L’ivoire importé en Terre d’Israël pendant la période concernée provenait très probablement du bassin du Nil Blanc, situé au sud de Khartoum, dans l’actuel Soudan, un territoire qui faisait partie de l’ancienne Nubie.
Pour Shochat et son équipe, les marchands nubiens auraient pu être des acteurs clés de ce commerce, qu’ils auraient pratiqué soit sous l’égide de l’Égypte, lorsque le royaume était puissant, au cours des premiers siècles de l’étude, soit par la suite, en profitant de sa faiblesse et de son morcellement.
« [Ces résultats] montrent la persistance de ce commerce et de ceux qui participaient à ce réseau d’échanges », a déclaré Shochat. « Ils dépeignent l’économie de l’Égypte antique, mais aussi celle du Levant, sous un jour différent. »
Selon le chercheur, les universitaires ont tendance à penser que, durant ses périodes de puissance, l’Égypte antique était très centralisée, avec une économie rigoureusement contrôlée. Toutefois, le fait que l’ivoire ait été importé depuis l’extérieur de ses frontières suggère que, dans une certaine mesure, les habitants de la région autorisaient d’autres acteurs à commercer sur leur territoire.
De plus, autrefois, les chercheurs pensaient que, l’Assyrie et Babylone étant devenues les puissances hégémoniques de la région, l’ivoire devait être importé d’Asie plutôt que d’Afrique.
« L’une des hypothèses générales avancées dans les précédentes études était que l’ivoire d’éléphant provenait à la fois d’Asie et d’Afrique, et que les réseaux d’échange dépendaient des conditions économiques et géopolitiques », a expliqué Shochat. « Ils pensaient qu’une fois le contrôle de l’empire assyrien établi dans la région, l’ivoire provenait d’Asie. Nous démontrons au contraire l’existence d’un réseau millénaire, qui n’a pas changé. »
Amanda Borschel-Dan a contribué à cet article.
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