Vallée du Jourdain : la barrière de Tsahal balaie les terres des Palestiniens
Conçue pour empêcher la contrebande, cette barrière de 20 km prive les agriculteurs de l'accès à leurs champs et pourrait causer 200 millions de dollars de pertes annuelles
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Ces deux dernières semaines, les soldats de Tsahal ont creusé des terres appartenant à Thaer Basharat, un agriculteur du village de Ras al-Ahmar, dans le nord de la vallée du Jourdain.
Des images prises sur place donnent à voir une tranchée d’un mètre environ de large pour un mètre de profondeur qui traverse les terres agricoles de Basharat. Sur certaines parties du tracé, la tranchée est flanquée de monticules de terre surmontés de poteaux métalliques.
Les travaux s’étendent sur plusieurs kilomètres, balafrant les terres qui appartiennent à Basharat et à d’autres habitants de Ras al-Ahmar, une communauté agricole de plusieurs centaines de personnes qui exploitent des dizaines d’hectares de champs, serres et vergers.
Basharat explique que des responsables de l’armée sont venus au mois de décembre dernier informer les habitants de leur intention de construire une route militaire dans cette zone.
« Mais ce n’est pas une route militaire, c’est du vol de terres », déclare-t-il au Times of Israel.
Selon l’armée, qui a annoncé le projet ce même mois, ces travaux marquent le début de la construction d’une barrière destinée à contrecarrer la contrebande d’armes et les attaques terroristes.
Cette barrière sera constituée d’une route de patrouille asphaltée pour les véhicules militaires, « d’obstacles naturels » qui seront positionnés le long de cette route et, si nécessaire, de tranchées et autres remblais de terre, explique Tsahal.
En réponse aux questions du Times of Israel, l’armée explique que le projet est conçu pour empêcher les contrebandiers ou les assaillants à bord de véhicules de circuler entre la vallée du Jourdain et le centre de la Cisjordanie et Israël.
Pour les besoins de l’édification de cette barrière, l’armée a émis des ordres de saisie portant sur 116 hectares situés dans le nord de la vallée du Jourdain. Ces ordres autorisent l’armée à saisir des terres, même si elles sont privées.
Selon Dror Etkes, de l’ONG israélienne Kerem Navot, qui suit la propriété des terres de Cisjordanie, plus de 85 % des terres — soit 99 hectares — appartiennent à des Palestiniens. Le reste est classé comme terres d’État ou terres dont le statut de propriété est inconnu.
Les ordres de saisie indiquent que la barrière s’étendra sur une vingtaine de kilomètres, depuis une zone proche du village de Bayt Hassan jusqu’à proximité de Tayasir, au nord de Tubas.
Quasi parallèle à la route 578, un axe nord-sud majeur de la Cisjordanie connu sous le nom de route Allon, cette barrière comportera de nombreux virages, suivant un tracé en zigzag qui passera par plusieurs villages agricoles.
La majeure partie du tracé se situe en zone C, sur laquelle Israël exerce le contrôle civil et de sécurité en vertu des accords d’Oslo, mais une partie passe en zone B, sur laquelle Israël contrôle la sécurité, l’Autorité palestinienne administrant les affaires civiles.
Quand bien même il serait possible de contourner la barrière, quand bien même les agriculteurs seraient en mesure d’accéder à des points de passage contrôlés, ce qu’assure l’armée, cet obstacle va occasionner des difficultés majeures aux personnes qui vivent à proximité.
Les riverains craignent que les travaux de construction endommagent leurs terres agricoles – voire les en exproprient – et qu’une fois terminée, cette barrière les empêche d’accéder à leurs champs et de communiquer avec leurs voisins.
« Pas de pitié »
En avril dernier, la Cour Suprême a accédé à la demande des autorités de commencer les travaux sur certaines parties du tracé, malgré le recours qui avait été déposé au nom de 100 Palestiniens et des municipalités de Tubas et Tammun.
La Cour n’a pas encore statué sur ce recours, qui soutient que le projet causera des dommages considérables, mais entre-temps, les travaux ont commencé.
Dans sa décision provisoire du 16 avril, la Cour a déclaré qu’elle avait autorisé le début des travaux parce que les routes des deux côtés de la barrière prévue restaient ouvertes à la circulation palestinienne. La Cour a également noté qu’il était prévu que la barrière comprenne des passages contrôlés permettant aux agriculteurs d’accéder en voiture à leurs terres.
Tsahal explique au Times of Israel que la construction est menée conformément à la décision de la Cour et sous réserve de certaines restrictions, notamment en ce qui concerne la démolition de structures situées le long du tracé.
Lorsqu’elle avait annoncé la construction de cette barrière au mois de décembre dernier, l’armée avait dit qu’elle mesurerait une vingtaine de mètres de large, avec des zones tampons de part et d’autre.
Tous les bâtiments situés à 20 mètres à l’est ou à l’ouest de la barrière seront détruits afin de ne pas poser de menace de sécurité pour la barrière et pour les militaires qui en assureront la garde, souligne le chef du commandement central de Tsahal, le général de division Avi Bluth.
L’avocat Tawfiq Jabareen, qui représente les auteurs du recours, explique au Times of Israel que l’impact indirect de la barrière s’étendra bien au-delà de la centaine d’hectares couverte par les ordres de saisie de l’armée.
Selon Jabareen, c’est en fait une bonne cinquantaine de kilomètres carrés de terres palestiniennes privées qui pourraient in fine s’avérer être inexploitables si les agriculteurs perdaient l’accès à leurs champs.
Basharat ajoute que les travaux de construction ont déjà un impact sur les terres sur lesquelles il cultive bananes et autres fruits ou légumes.
« [L’armée] a coupé les conduites d’eau » qui traversaient les terres où la barrière est construite, témoigne-t-il. « Ils ont confisqué des voitures et des tracteurs. On ne peut même plus s’approcher. »
Sans eau et faute de pouvoir s’approcher avec des véhicules d’irrigation, Basharat n’a d’autre solution que de faire venir de l’eau la nuit, lorsque les forces de l’ordre ne sont pas là.
Il affirme que les soldats empêchent les Palestiniens de s’approcher à moins de 300 mètres de la barrière, et ce alors même que les ordres de saisie ne concernent qu’un corridor d’une cinquantaine de mètres de large.
Tsahal nie catégoriquement ces faits, un porte-parole déclarant au Times of Israel que « l’ordre de saisie est mis en œuvre conformément aux mesures autorisées, rien de plus ».
Le communiqué indique que des véhicules ont bien été confisqués par les forces de l’ordre, mais seulement « après avoir obtenu l’autorisation des autorités compétentes ».
Selon Basharat, les agriculteurs et éleveurs de Ras al-Ahmar sont tous affectés. La tranchée, précise-t-il, empêche de déplacer les troupeaux vers l’ouest, vers des zones de pâturage.
« Ils n’ont aucune pitié », dit-il en parlant de Tsahal.
Jabareen estime que la barrière va occasionner un manque à gagner pour les producteurs palestiniens de l’ordre de 200 millions de dollars, dans une région qui abrite plusieurs grandes exploitations agricoles industrialisées.
« Des milliers d’ouvriers travaillent dans ces vergers et serres de la région. Ils y cultivent des bananes, des fraises et du raisin », précise-t-il. « Nous parlons de grandes entreprises agricoles et d’installations de conditionnement qui soutiennent toute cette industrie — pas d’une personne propriétaire d’un peu de terre. »
Selon l’armée, qui a baptisé le projet « Fil écarlate », l’idée de la barrière est venue suite à un attentat terroriste survenu au carrefour voisin de Mehola, en août 2024, au cours duquel Yonatan Deutsch, âgé de 23 ans, a été abattu par des terroristes palestiniens.
Selon les autorités militaires, l’obstacle et la route de patrouille sont essentiels pour garantir que les personnes qui font de la contrebande d’armes ou qui souhaitent mener des attaques dans la vallée du Jourdain ne puissent pas s’enfuir vers l’ouest en direction de Tubas ou des villes voisines.
« Le projet Fil écarlate repose sur un besoin militaire clairement établi de réguler et de surveiller le trafic de véhicules entre la vallée [du Jourdain] et les cinq villages, et le reste de la Judée et de la Samarie », avait commenté Tsahal auprès du Times of Israel au mois de décembre dernier.
Ces « cinq villages » font référence à un groupe de centres de population palestiniens dans la région, dontTubas et Tammun.
« Il s’agit d’empêcher la contrebande d’armes, de contrecarrer les attentats et d’éviter que ceux qui s’y livrent ne s’enfuient une fois leur forfait accompli. »
Malgré tout, Jabareen estime que le véritable but de cette barrière est de couper les Palestiniens de leurs terres.
« Compte tenu de ce qui se passe, je suis persuadé que le but de cette barrière est d’empêcher les Palestiniens d’atteindre la vallée du Jourdain — de les couper de leurs terres », assure-t-il.
Encerclés
Une des parties les plus problématiques de ce tracé contourne le petit hameau palestinien de Khirbet Yarza, lequel sera totalement encerclé par la barrière. Neuf familles, soit une cinquantaine de personnes, y vivent en ce moment.
On ignore la raison pour laquelle le tracé prévoit d’encercler cette communauté tout comme on ignore de quelle manière ses habitants vont faire pour continuer à vivre une fois la construction terminée.
Lors d’une audience de la Cour Suprême, en avril dernier, l’État a déclaré que le village serait bordé d’un côté par la tranchée et le remblai de terre, et de l’autre par la route de patrouille militaire.
Tsahal n’a pas répondu à la demande de commentaire du Times of Israel concernant cette partie de la barrière.
Les travaux de construction ne sont pas encore parvenus à Khirbet Yarza mais Rami Odeh, un de ses habitants, assure déjà en ressentir les effets car il ne peut déjà plus s’approcher de Ras al-Ahmar avec son véhicule.
« Je gagne ma vie en élevant des moutons et je vais chercher l’eau pour mon troupeau à Ras al-Ahmar », explique Odeh au Times of Israel. « Désormais, je ne peux plus le faire. J’apporte de l’eau la nuit pour qu’ils ne confisquent pas les tracteurs et les voitures. »
Odeh ajoute qu’en plus de la construction de la barrière, dont il craint qu’elle ne finisse par rendre la vie au village impossible, les habitants sont harcelés par les résidents d’implantation, qui tentent selon lui de les forcer à partir.
Il évoque un incident survenu le 3 juillet dernier, au cours duquel, selon ses dires, des résidents d’implantation armés ont ouvert le feu.
Odeh explique au Times of Israel qu’il rentrait chez lui, avec son père, ses frères et sœurs et plusieurs voisins, lorsqu’un résident d’implantation venu d’un avant-poste situé à proximité a tenté de les empêcher de passer par Khirbet Yarza.
Ils ont poursuivi leur chemin malgré tout, explique-t-il, suite à quoi sept à huit hommes masqués et armés sont arrivés et ont commencé à tirer – en l’air ou en direction du groupe, il ne saurait le dire précisément.
Selon Odeh, les hommes masqués ont agressé son père et ses sœurs une fois qu’il a quitté les lieux. Quatre personnes auraient été blessées.
En réponse au Times of Israel, Tsahal a déclaré que des soldats avaient été dépêchées sur place après avoir reçu l’information que des Palestiniens avaient été agressés par des civils israéliens.
« À leur arrivée sur place, les soldats ont effectué des recherches sans trouver de civil israélien. Le récit de l’incident et les constatations faites sur place ont été transmis à la police israélienne », précise l’armée.
La police israélienne a déclaré en réponse à la demande de commentaire du Times of Israel avoir « ouvert une enquête qui est toujours en cours. L’enquête étant active, nous ne sommes pas en mesure de fournir plus de détails à ce stade. »
Lors d’une audience devant la Cour Suprême le 13 avril dernier, l’État s’est penché sur les inquiétudes concernant Khirbet Yarza et a rejeté les allégations selon lesquelles les habitants risquaient l’expulsion, affirmant que malgré la construction de la barrière, aucune restriction n’avait été imposée à la vie dans le village.
Le jour de son entretien avec le Times of Israel, le 5 juillet dernier, Odeh explique craindre que les travaux de construction n’atteignent les terres de sa famille d’ici quelques semaines, compte tenu du rythme des travaux.
« Il y a une immense peur de l’avenir », conclut-il.
« La situation est catastrophique. »
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