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Interview

La conquête de Gaza-City pourrait coûter 100 milliards de shekels à Israël – expert

Selon Esteban Klor, les coûts militaires, l’aide civile et un possible désinvestissement global alourdiraient la dette et réduiraient la qualité de vie des Israéliens

Sharon Wrobel

Sharon Wrobel est journaliste spécialisée dans les technologies pour le Times of Israel.

Des soldats de Tsahal en opération dans la bande de Gaza, sur une image publiée par l'armée le 8 août 2025. (Crédit : Armée israélienne)
Des soldats de Tsahal en opération dans la bande de Gaza, sur une image publiée par l'armée le 8 août 2025. (Crédit : Armée israélienne)

Le plan récemment approuvé visant à conquérir la ville densément peuplée de Gaza-City risque de coûter cher à l’économie israélienne et à la qualité de vie de ses habitants, selon un économiste de l’Université hébraïque de Jérusalem.

Ce projet, qui prolongerait un conflit qui dure depuis près de deux ans et pourrait aboutir à la prise de contrôle totale de la bande de Gaza, est déjà largement condamné par la communauté internationale et rejeté par une grande partie de la population israélienne.

Mais si Israël allait de l’avant avec ce plan pour Gaza-City, la facture pourrait atteindre environ 100 milliards de shekels, soit 5 % du PIB national, a estimé Esteban Klor, professeur d’économie à l’Université hébraïque. Cette somme inclut les dépenses militaires supplémentaires, les coûts civils et une baisse potentielle significative des investissements et des exportations.

« Si Israël prend le contrôle total de Gaza-City, il devra non seulement supporter des coûts directs, mais aussi des coûts indirects liés à un boycott des entreprises israéliennes », a expliqué Klor au Times of Israel.

« Cette éventualité est très inquiétante ; je doute que l’économie israélienne puisse absorber un tel choc sur le long terme », a-t-il ajouté.

Au cours des 22 derniers mois, Israël a été confronté à la guerre la plus longue et la plus intense de son histoire, contre le groupe terroriste palestinien du Hamas, tout en menant des opérations militaires contre l’Iran et ses mandataires régionaux. Ce conflit sur plusieurs fronts a déjà coûté environ 300 milliards de shekels, alourdissant fortement les emprunts publics et la dette nationale.

L’armée a mobilisé des centaines de milliers de réservistes dès le déclenchement de la guerre entre Israël et le Hamas, après le pogrom perpétré par les terroristes du groupe le 7 octobre 2023 dans le sud d’Israël, au cours duquel plus de 1 200 personnes ont été assassinées et 251 autres enlevées puis emmenées en otages dans la bande de Gaza.

Des Palestiniens déplacés marchent dans un camp de fortune le long de la plage de Gaza-City, le 10 août 2025. (Crédit : Jehad Alshrafi/AP)

De nombreux réservistes ont été mobilisés pendant des mois d’affilée tout au long du conflit, ne bénéficiant que de brèves permissions pour voir leur famille et se rendre sur leur lieu de travail. Cette absence prolongée de main-d’œuvre, dans un secteur clé de la croissance économique israélienne, a perturbé l’activité, en particulier celle des petites entreprises, et freiné leur capacité à lever des fonds.

Klor, chercheur senior à l’Institut israélien d’études sur la sécurité nationale (INSS), a estimé que le coût initial de la conquête de Gaza-City se situerait entre 25 et 50 milliards de shekels, incluant les dépenses liées à la mobilisation des réservistes, au relogement et à l’approvisionnement en produits de première nécessité d’une large part de la population civile de Gaza.

Esteban Klor, professeur d’économie à l’Université hébraïque de Jérusalem. (Crédit : Jen Klor)

« Cela va coûter très cher à l’économie israélienne, mais l’ampleur exacte dépendra de l’opération que mènera l’armée, du nombre de soldats mobilisés, y compris les réservistes, et de la durée de leur engagement – ce qui reste incertain », a déclaré Klor. « Israël peut conquérir Gaza en trois mois, mais pour reloger environ un million de personnes, il devra probablement fournir des tentes et continuer à assurer les besoins humanitaires de base, notamment en matière d’alimentation, de soins de santé, d’eau et d’électricité. »

Selon lui, absorber les coûts militaires et civils élevés liés au nouveau plan pour Gaza contraindra le gouvernement à faire des choix difficiles, comme augmenter les impôts ou réduire les services publics tels que l’éducation, la santé et les infrastructures.

La nouvelle offensive, ainsi que le maintien d’un contrôle sécuritaire et d’une administration civile dans la bande de Gaza pendant potentiellement cinq mois ou plus, imposeraient un lourd fardeau militaire et financier à un moment particulièrement difficile pour les finances publiques israéliennes, déjà mis à rude épreuve, et pour une économie confrontée à un déficit élevé en raison de la guerre.

« Cette nouvelle vague de combats à Gaza n’était pas prévue dans le budget 2025, et aucune réserve n’a été constituée à cet effet », a souligné Klor. « Israël devra financer ces dépenses soit en augmentant encore les impôts, soit en creusant le déficit, l’option la plus probable à l’approche d’une année électorale. »

Hypothéquer l’avenir

Israël a financé la guerre en cours en recourant à l’emprunt, ce qui a accru sa dette publique. Le ratio dette/PIB est ainsi passé d’environ 60 % avant le conflit à près de 70 %.

Rien que pour le service de cette dette, Israël verse près de 60 milliards de shekels d’intérêts par an, a indiqué Klor. « Il ne serait pas surprenant que l’intensification des combats à Gaza entraîne une nouvelle dégradation de la note de crédit d’Israël, ce qui signifierait que nous devrons payer des taux d’intérêt encore plus élevés sur une dette déjà accrue », a-t-il ajouté.

« Chaque shekel qu’Israël consacre aux intérêts est un shekel de moins pour l’éducation, l’amélioration des routes, la construction d’hôpitaux ou la baisse des impôts. »

« En définitive, une dégradation de la note de crédit d’Israël se traduit par une baisse de notre qualité de vie », a-t-il averti.

Des Gazaouis se précipitant pour récupérer l’aide humanitaire larguée par parachute à Gaza-City, dans le nord de la bande de Gaza, le 7 août 2025. (Crédit : Jehad Alshrafi/AP)

Une baisse de la notation entraîne également une hausse du coût du crédit pour les entreprises et les ménages souhaitant financer un prêt immobilier ou tout autre type d’emprunt. En septembre, l’agence de notation internationale Moody’s a abaissé la note de crédit d’Israël de deux crans, de A2 à Baa1, invoquant une « baisse de la qualité des institutions et de la gouvernance israéliennes » dans leur capacité à gérer les finances publiques, ainsi que l’augmentation des dépenses en période de guerre.

En juillet, l’agence avait maintenu une perspective négative sur la note d’Israël, laissant la porte ouverte à de nouvelles dégradations, et averti sur l’impact de la hausse des dépenses de défense et de l’affaiblissement des perspectives budgétaires et de croissance économique.

L’économie israélienne avait rebondi début 2024 après une contraction de 20,8 % au dernier trimestre 2023, le déclenchement de la guerre avec le Hamas ayant fortement freiné la consommation, le commerce et l’investissement. En 2024, la croissance s’est établie autour de 1 %, contre 1,8 % en 2023 et 6,3 % en 2022, avant le début des hostilités.

Moody’s prévoit une croissance de 2 % en 2025 et de 4,5 % en 2026, des prévisions inférieures à celles, révisées, de la Banque d’Israël, qui table sur une hausse du PIB de 3,3 % en 2025 et de 4,6 % en 2026.

Au début du mois, le ministère des Finances a également abaissé ses prévisions de croissance pour 2025, de 3,6 % à 3,1 %, en partant de l’hypothèse que l’intensité des combats à Gaza ne se prolongera pas au-delà de septembre.

« Le nouveau plan de guerre à Gaza retardera le retour de l’économie sur la voie de la reprise, après près de deux années de conflit », a averti Klor.

Des manifestants brandissent une banderole sur laquelle on peut lire « BDS » (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) lors d’un rassemblement anti-Israël en soutien aux Palestiniens de la bande de Gaza, à Madrid, en Espagne, le 1ᵉʳ mars 2024. Illustration (Crédit : Thomas Coex/AFP)

Un nouveau coup porté à l’opinion publique

Plus inquiétant encore, cette décision risque d’alimenter un climat négatif parmi les entreprises qui ne souhaitent plus faire de commerce avec des sociétés israéliennes, et parmi les investisseurs réticents à placer leur argent dans le pays. Le fonds souverain norvégien, le plus important au monde avec 2 000 milliards de dollars d’actifs, a annoncé lundi son intention de céder ses participations dans plusieurs entreprises israéliennes, dans le cadre d’une révision de ses investissements liée à la situation à Gaza et en Cisjordanie.

Ces pertes imprévues en matière de commerce et d’investissement, auxquelles s’ajoutent des dépenses militaires initiales pouvant atteindre 50 milliards de shekels pour la conquête de Gaza-City, portent le coût total estimé par Klor à 100 milliards de shekels.

« En Europe notamment, qui compte parmi les principaux partenaires commerciaux d’Israël, nous pourrions voir se multiplier les appels à des sanctions contre les entreprises israéliennes et à des désinvestissements », a déclaré Klor.

« Même un boycott discret ou des sanctions ciblant les entreprises israéliennes pourraient provoquer une baisse du PIB de deux à trois points de pourcentage, soit des pertes supplémentaires d’environ 60 milliards de shekels. »

« C’est un facteur déterminant qui pourrait déclencher un effet domino : certaines personnes quitteraient le pays parce qu’elles ne pourraient plus y mener leurs activités et choisiraient de s’installer ailleurs. J’espère que nous n’en arriverons pas là », a-t-il ajouté.

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