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84 ans après le massacre de Babi Yar, les noms de 1 000 victimes ont été révélés

Malgré l'invasion russe, les chercheurs ont numérisé des artefacts de la vie juive en Ukraine, avec de nouvelles informations sur l'assassinat de 33 771 Juifs à Kiev en septembre 1941

Sur cette photo fournie par le bureau de presse présidentiel ukrainien, le président ukrainien Volodymyr Zelensky assiste à une cérémonie lors de la Journée de commémoration de la Shoah au monument aux victimes juives des massacres nazis du ravin de Babi Yar, à Kiev, en Ukraine, le 27 janvier 2025. (Bureau de presse présidentiel ukrainien via AP)
Sur cette photo fournie par le bureau de presse présidentiel ukrainien, le président ukrainien Volodymyr Zelensky assiste à une cérémonie lors de la Journée de commémoration de la Shoah au monument aux victimes juives des massacres nazis du ravin de Babi Yar, à Kiev, en Ukraine, le 27 janvier 2025. (Bureau de presse présidentiel ukrainien via AP)

Ce lundi, lorsque les institutions commémoratives de la Shoah se sont réunies à l’occasion du 84e anniversaire du massacre de Babi Yar, au cours duquel les nazis et leurs collaborateurs ont exécuté plus de 33 000 Juifs en l’espace de deux jours, les noms d’un millier de victimes jusque-là non identifiées ont, pour la toute première fois, été lus grâce aux découvertes faites dans de nouveaux documents d’archives.

Depuis février 2022, date du début de l’invasion russe, l’Ukraine a largement ouvert ses archives gouvernementales, par ailleurs cibles de bombardements russes, explique au Times of Israel Natan Sharansky, président du Centre commémoratif de la Shoah de Babi Yar. Cela a permis à une équipe internationale de chercheurs de rassembler des données éparses et de découvrir ces noms, poursuit-il.

« L’Ukraine est riche de centaines d’années d’histoire juive, sans compter ses plus de 20 millions de documents sur la vie juive », poursuit Sharansky, ancien refuznik russe et politicien israélien par ailleurs président de l’Institut pour l’étude de l’antisémitisme et de la politique mondiale (ISGAP) et du Mouvement de lutte contre l’antisémitisme.

« En partenariat avec la Bibliothèque nationale d’Israël, nous avons déjà numérisé plus de 7 millions de pages issues de plusieurs fonds. Cela nous donne des informations non seulement sur la Shoah mais aussi sur les mariages, les décès, les procédures judiciaires et tous les aspects de la vie juive. »

Lundi, le Centre commémoratif de la Shoah de Babi Yar et la Marche internationale des vivants ont lu 1 031 noms découverts il y a peu sur le site du massacre à Kiev, lors d’une cérémonie qui a fait la part belle à un Kaddish.

À la Bibliothèque nationale de Jérusalem, une lecture similaire a eu lieu suivie d’une discussion sur la question de la mémoire de la Shoah en temps de guerre avec Sharansky, le président de Yad Vashem, Dani Dayan, le président de la Bibliothèque nationale, Sallai Meridor, et l’ambassadeur d’Ukraine en Israël, Yevgen Korniychuk.

La base de données du Centre commémoratif de la Shoah de Babi Yar contient à ce jour 29 671 noms de victimes, d’un âge compris entre neuf mois et 102 ans, avec des détails tels que l’adresse, les parents, la profession et les circonstances du décès.

Babi Yar, ce ravin situé dans la capitale ukrainienne, est le plus grand champ de bataille de la Shoah en dehors des camps de concentration nazis et le site de l’un des massacres les plus sanglants de la guerre.

Une photo d’archive de 1944 d’une partie du ravin de Babi Yar, dans la périphérie de Kiev, en Ukraine, où l’Armée rouge a déterré les corps de 14 000 civils tués par les nazis en fuite, en 1944. L’Einsatzgruppe C est responsable de l’un des massacres les plus notoires, la fusillade de près de 34 000 personnes à Babi Yar, un ravin situé au nord-ouest de la ville ukrainienne de Kiev, les 29 et 30 septembre 1941. (Photo AP, fichier)

Les 29 et 30 septembre 1941, à la veille de Yom Kippour, 33 771 Juifs ont été assassinés en l’espace de deux jours.

Durant 36 heures, les Juifs des environs ont reçu l’ordre de se diriger vers le ravin, où ils ont été déshabillés, abattus et enterrés. De nombreuses victimes – essentiellement des femmes, des enfants et des personnes âgées – ont été forcées de s’allonger face contre terre sur d’autres cadavres ensanglantés afin que leurs assassins n’aient pas à les déplacer.

Dans les deux années qui ont suivi, ce ne sont pas moins de 70 000 personnes qui ont été assassinées dans ce ravin – Juifs, Roumains, nationalistes ukrainiens ou prisonniers de guerre soviétiques – ce qui porte le nombre de victimes assassinées par les Allemands et leurs collaborateurs locaux à plus de 100 000.

Les opérations de mise à mort ont été interrompues en 1943, lorsque Berlin a ordonné que tous les sites d’exécutions de masse soient fouillés afin que les cadavres soient détruits mais les nouvelles technologies ont récemment permis d’identifier l’emplacement exact de ces atrocités.

« Babi Yar est la plus grande fosse commune d’Europe, le symbole de la Shoah par balles », rappelle Sharansky en utilisant le terme consacré pour désigner les 1,5 million de Juifs tués à l’époque par les forces nazies ou leurs collaborateurs dans l’Union soviétique occupée et ses républiques.

Natan Sharansky à la synagogue symbolique fondée par le Centre commémoratif de Babi Yar (Centre commémoratif de Babi Yar)

Après la guerre, l’Union soviétique a tenté de murer la mémoire de Babi Yar, en exhumant les corps et en construisant par-dessus, poursuit Sharansky.

« Ils ont interdit aux gens d’y organiser des cérémonies commémoratives afin qu’ils ne connaissent pas l’histoire. Moi qui suis né là-bas et qui y ait grandi, quand on m’a approché il y a de cela 10 ans pour y ériger un centre commémoratif, cela m’a parlé », confie-t-il.

Pour l’heure, le site du Centre commémoratif de la Shoah de Babi Yar comprend des monuments en hommage à son passé, dont une synagogue originale, conçue pour s’ouvrir et se re fermer à la manière d’un livre, utilisée lors d’occasions spéciales. Plus de 300 000 personnes, dont des dirigeants étrangers et des citoyens ukrainiens, s’y sont rendus depuis le début de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, en 2022, selon l’institution.

Les travaux de construction de ce qui veut être un vaste musée, plus grand encore que Yad Vashem et d’autres mémoriaux internationaux, ont commencé il y a plusieurs années, mais la guerre les a mis entre parenthèses.

Pour autant, le Centre commémoratif de la Shoah de Babi Yar redouble d’efforts pour développer ses archives, aidé par l’accès aux archives gouvernementales.

Le Centre commémoratif de la Shoah de Babi Yar souhaite créer les archives les plus complètes du genre en Europe de l’Est, avec des chercheurs travaillant dans plus d’une dizaine d’endroits, souvent sous le feu des critiques, pour protéger les documents.

Au-delà des 1 031 nouveaux noms, plus de 2 000 documents ont été mis à jour et corrigés depuis le début de la guerre, souligne le Centre commémoratif de la Shoah de Babi Yar.

Parmi les documents récemment découverts figurent des demandes d’adoption d’enfants rendus orphelins par l’assassinat de leurs parents à Babi Yar, des pétitions de citoyens demandant la reconnaissance légale de la mort de parents à des fins d’héritage, de remariage ou d’aide financière, et des certificats de naissance des années 1920 et 1930 qui ont aidé à identifier les enfants assassinés en même temps que leurs parents.

Conséquences du massacre de Babi Yar à Kiev, en Ukraine, les 29 et 30 septembre 1941, où 33 771 Juifs ont été assassinés en deux jours. (Domaine public)

« Dans certains cas, on a trouvé des correspondances entre des certificats de naissance d’un endroit et des noms écrits dans les registres d’autres villes », explique Sharansky. « Les chercheurs d’Odessa et d’ailleurs sont entravés dans leur action par la guerre mais ils savent que c’est sans doute la dernière occasion de sauvegarder ces documents. »

En atteste ce dossier judiciaire de 1946 qui reprend in extenso le plaidoyer de Zindel Kravetsky, qui demande la reconnaissance de la mort de sa femme et de ses trois enfants – Aron, 8 ans, Zoya, 6 ans, et Vova, 4 ans – tous assassinés à Babi Yar. Un autre document évoque le cas de Rakhil Meirovna Kravets, née en 1863, qui a fui Korosten pour se rendre à Kiev au début de la guerre, avant d’y être assassinée dans le ravin de la mort.

Pour Sharansky et tant d’autres, la préservation de ces souvenirs est autant un acte d’autodéfense qu’une commémoration du passé.

« La mémoire est une arme morale contre le déni, l’oubli et la distorsion, [et] la guerre en Ukraine est une guerre idéologique tout autant qu’une guerre de territoire », conclut Sharansky.

« Nous faisons face à des tentatives flagrantes de distordre l’histoire et même de l’effacer. C’est justement en temps de guerre que l’obligation de défendre la vérité se fait plus forte. »

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