À Rafah, une école gérée par un clan armé tente de bâtir un avenir sans le Hamas
Le clan Abu Shabab affirme avoir créé une zone où il fournit électricité, secouristes et éducation à des milliers de Gazaouis déplacés sous la protection de Tsahal
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Nurit Yohanan est la correspondante du Times of Israel pour le monde arabe et palestinien.

Depuis près de deux ans, les écoles de la bande de Gaza sont en grande partie fermées.
Mais à l’est de Rafah, une rare exception a vu le jour : une petite école qui accueille aujourd’hui plus de 100 enfants, de la maternelle à la cinquième, et qui opère dans une zone contrôlée par le clan Abu Shabab, un groupe armé anti-Hamas au passé douteux, soupçonné d’avoir des liens avec Israël.
L’école évite d’utiliser les manuels scolaires de l’Autorité palestinienne (AP), qui prévalaient auparavant à Gaza. Les enseignants auraient été recrutés parmi les Palestiniens déplacés vivant dans une partie de Gaza sous contrôle israélien et enseigneraient à leurs élèves des idées de pluralisme et de tolérance.
« Nous voulons créer une génération de jeunes qui ont soif de connaissances, pas des terroristes », a expliqué Mohammed, un haut responsable du clan Abu Shabab, lors d’un entretien téléphonique avec le Times of Israel.
(Mohammed et toutes les autres personnes qui se sont confiées au Times of Israel pour cet article ont demandé à ce que seuls des noms fictifs soient utilisés afin de préserver leur anonymat, par crainte de représailles du groupe terroriste palestinien du Hamas.)
Une autre école a également vu le jour dans le centre de Gaza, avec une mission similaire : éduquer les enfants dans un esprit d’ouverture et non de haine.
Ces deux initiatives semblent répondre aux préoccupations de longue date d’Israël concernant l’éducation des enfants palestiniens, qui inclut des contenus incitant à la haine des Israéliens et des Juifs, alimentant ainsi la méfiance et le conflit au lieu de la coexistence.
Infrastructures civiles sous l’autorité du clan
Selon des images publiées en ligne, dont certaines par le clan Abu Shabab, et selon des membres de ce groupe qui se sont entretenus avec le Times of Israel, les forces de Yasser Abu Shabab ont mis en place non seulement des structures de sécurité, mais aussi des infrastructures civiles pour plusieurs milliers de Palestiniens vivant dans une zone de Rafah placée sous le contrôle total de Tsahal.
Ces infrastructures comprennent l’électricité, l’eau, un hôpital et l’école elle-même, qui accueille environ 130 enfants.
Le chef du clan, Yasser Abu Shabab, est un Palestinien bédouin de Rafah quasiment inconnu à Gaza ou en Israël avant le 7 octobre. Les médias arabes l’ont lié à des activités criminelles, notamment à des vols et au trafic de drogue, le présentant comme le chef d’une milice familiale.
Selon Al Jazeera, Abu Shabab aurait été emprisonné à un moment donné par le Hamas. Une information qu’Abu Shabab a démenti, affirmant au Sunday Times en juillet qu’avant la guerre, il n’était qu’un simple ouvrier du bâtiment sans expérience militaire.
Le Hamas a accusé la milice Abu Shabab de détourner l’aide humanitaire pour la revendre. Une note interne de l’ONU, divulguée par le Washington Post en novembre 2024, le décrivait comme « la figure principale et la plus influente derrière le pillage systématique des convois d’aide ».
Certaines preuves suggèrent que ce groupe, recherché par le Hamas, opère désormais sous l’égide ou avec le consentement tacite d’Israël dans les zones de Gaza contrôlées par Tsahal, mais cela n’a pas été confirmé.
Une vidéo publiée le 3 juin sur la page Facebook officielle d’Abu Shabab montrait des membres du clan accueillant des familles déplacées dans des tentes, surveillant des camions d’aide humanitaire et distribuant des colis alimentaires. On ignore toutefois si le groupe agissait sous mandat officiel ou si l’aide avait été saisie.
Une analyse satellite publiée dans Haaretz a géolocalisé leurs activités dans une zone située entre le corridor de Morag et Rafah, sous contrôle israélien depuis avril.
Le 5 juin, Israël a reconnu avoir fourni des armes à « des groupes bédouins à Rafah afin d’affaiblir le Hamas », sans confirmer un soutien direct au clan Abu Shabab.
Selon Mohammed, Abu Shabab, qui se définit comme « les Forces populaires », aurait établi ces derniers mois une administration locale de facto dans la région.
« Les établissements médicaux et scolaires appartiennent aux Forces populaires », a-t-il déclaré. « Ils ont fait venir des enseignants, fourni des générateurs électriques et creusé des puits pour l’eau. »
Dans une publication du 10 août sur la page Facebook officielle du clan, Yasser Abu Shabab, accompagné de deux hommes présentés comme des responsables de ses forces, montre l’école, l’hôpital et une cuisine qui fournit chaque jour des repas aux familles déplacées.
« Cinq mille personnes déplacées vivent ici », a déclaré Mohammed. « Certaines familles comptent 20 membres, d’autres seulement deux après avoir perdu des proches dans la guerre. »
Un autre membre armé du clan, Issa, a confirmé au Times of Israel que le clan opérait dans la région depuis environ six mois. Il a déclaré que d’autres familles déplacées étaient attendues, mais que leur arrivée avait été retardée en raison de l’activité de Tsahal à proximité.
En juin, Yasser Abu Shabab a déclaré à la radio de l’armée qu’il ne collaborait pas avec Tsahal. « Nous ne travaillons pas avec Israël. Notre objectif est de défendre les Palestiniens contre le terrorisme du Hamas. Nos armes sont simples, elles ont été collectées localement », a-t-il déclaré.
Quelques semaines plus tard, la chaîne Kan a diffusé une autre interview d’un homme se présentant comme Abu Shabab, dans laquelle il affirmait collaborer avec Tsahal. Le clan a toutefois nié qu’il s’agissait de Yasser Abu Shabab.
Le fait que l’accès à la zone nécessite une coordination avec Tsahal suggère, à tout le moins, une approbation tacite de la part de cette dernière.
Tsahal n’a pas souhaité faire de commentaires lorsqu’elle a été contactée par le Times of Israel.
Une école des droits
L’un des projets phares du clan est la nouvelle école.
« Nous avons six salles de classe de 25 à 35 élèves chacune, de la maternelle à la cinquième », explique Mohammed.
Les enseignants, dit-il, ont été recrutés parmi les Palestiniens déplacés de la région.
Les écoles de Gaza sont fermées depuis le 7 octobre 2023, date du pogrom perpétré par le Hamas dans le sud d’Israël, qui a déclenché la guerre en cours dans l’enclave palestinienne, à l’exception de quelques établissements rouverts brièvement pendant le cessez-le-feu de deux mois en janvier et février.
Avant la guerre, une partie des écoles de Gaza, dont beaucoup placées sous la gestion de l’Office des Nations unies pour les réfugiés de Palestine (UNRWA), faisaient l’objet de critiques pour avoir transmis aux enfants des messages de haine envers les Israéliens et les Juifs.
Les programmes scolaires utilisés par l’UNRWA et les manuels de l’AP, qui ont continué d’être utilisés à Gaza après la prise de contrôle de l’enclave par le Hamas en 2007, ont été accusés de promouvoir la violence et le terrorisme contre Israël, alimentant la haine pour les générations futures, selon leurs détracteurs.
L’école de Rafah semble avoir choisi une autre voie, même si la source de son programme scolaire n’est pas claire.
« Nous voulons un programme qui remplace le terrorisme et la violence par le savoir », a déclaré Mohammed. Pour l’instant, les cours sont dispensés oralement, sans recours aux manuels jugés déficients de l’AP.
Dans une vidéo publiée sur Facebook, une enseignante anime une discussion en classe sur les droits humains. Une élève prénommée Jamila récite : « Les droits de l’homme appartiennent à tous et ne peuvent être restreints que lorsqu’ils entrent en conflit avec la loi. »
Le 12 août, le Center for Peace Communications, une organisation à but non lucratif basée aux États-Unis qui promeut le dialogue interethnique au Moyen-Orient, avait diffusé une autre vidéo de l’école.
"We will begin again and restore education in Gaza."
In eastern Rafah, anti-Hamas teachers are building Gaza's first schools for peace and tolerance.
WATCH: pic.twitter.com/zwecthVHU7
— Center for Peace Communications (@PeaceComCenter) August 12, 2025
Dans cette vidéo, une enseignante explique les notions d’hospitalité, d’égalité et de liberté.
« Puis-je prendre une fille et l’enfermer ? », demande-t-elle à la classe. « Non, elle a droit à la liberté. » Elle met également en garde contre la discrimination fondée sur la religion ou l’origine ethnique.
L’enseignante dans la vidéo se présente comme Samira Abu Mousa, diplômée de l’Université islamique et de l’Université Al-Aqsa. Elle explique que son opposition au Hamas vient de la discrimination dont elle a été victime lorsqu’elle cherchait un emploi sans disposer de connexions politiques.
« Moi et les gens comme moi aspirons à la paix, à l’espoir et à la sécurité », dit-elle à la classe.
Dans une publication ultérieure, le centre a précisé que la vidéo avait été tournée en juillet, qualifiant la zone contrôlée par le clan Abu Shabab de « projet pilote pour un avenir sans Hamas ».
On ignore s’il existe un lien direct entre le centre et Abu Shabab, l’organisation ayant refusé de commenter.
Mohammed a admis que les forces disposaient de « partenaires » avec lesquels elles tentaient de développer des activités civiles dans la région, y compris à l’école, sans donner davantage de détails.
Selon Issa, un autre membre du clan, du matériel scolaire est récemment arrivé via le passage de Kerem Shalom : ordinateurs et cahiers, qui auraient été donnés par des groupes étrangers et des citoyens arabes israéliens. Il a refusé de préciser davantage.
Dans le centre de Gaza, une initiative distincte a lancé une école accueillant 600 enfants déplacés à Deir al-Balah, une zone où la présence israélienne au sol est limitée, mais qui compte des centaines de milliers de réfugiés.
Cette école a été fondée par le Dr David Hassan, un médecin palestino-américain, avec le soutien de l’ONG israélienne SmartAID. Elle accueille des orphelins de la maternelle à la troisième et leur fournit deux repas par jour avec l’aide de l’organisation humanitaire World Central Kitchen. Son fondateur, José Andrés, a visité l’école lors de son voyage à Gaza le 15 août.
Contrairement à l’initiative du clan Abu Shabab, l’école de Deir al-Balah utilise toujours les manuels de l’AP, mais avec quelques modifications.
« Nous avons pris les manuels de l’AP et nous avons seulement changé quelques mots », a expliqué Hassan au Times of Israel par téléphone. « Nous ne voulions pas écrire quelque chose de nouveau, juste corriger les contenus problématiques. Nos enseignantes sont toutes des femmes, soigneusement sélectionnées pour s’assurer qu’elles n’ont aucun lien avec le Hamas. Notre objectif est d’atteindre 5 000 enfants. Si nous échouons, il n’y aura plus d’éducation sans haine. »
Selon Mohammed, outre l’école, la zone administrée par Abu Shabab comprend également un hôpital où travaillent des médecins et des infirmières déplacés.
« Nous surveillons les maladies chroniques, les urgences et fournissons des secouristes aux personnes âgées », a-t-il déclaré.
Le membre du clan a exprimé l’espoir que Gaza soit à l’avenir administrée par une « troisième option » qui ne soit ni le Hamas ni Israël.
« Nous n’aimons pas le Hamas, nous l’avons combattu et nous savons que la vie sera meilleure sans lui », a déclaré Mohammed. « Ce qui importe le plus ici à Rafah, c’est l’action humanitaire, car elle met fin au terrorisme et offre aux gens la possibilité de vivre en paix et en sécurité. »
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