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Nécrologie

Décès de Joe Lieberman, premier Juif candidat à la vice-présidence aux États-Unis

Ce vétéran de la politique était devenu l'un des modèles les plus visibles de l'observance juive dans les hautes sphères et était connu pour ses tentatives de rapprochement dans un Washington de plus en plus polarisé

L'ancien sénateur du Connecticut Joe Lieberman saluant les membres des médias alors qu'il quitte l'aile ouest de la Maison Blanche, à Washington, le 17 mai 2017. (Credit : Pablo Martinez Monsivais/AP Photo/Archives)
L'ancien sénateur du Connecticut Joe Lieberman saluant les membres des médias alors qu'il quitte l'aile ouest de la Maison Blanche, à Washington, le 17 mai 2017. (Credit : Pablo Martinez Monsivais/AP Photo/Archives)

JTA – Joseph Lieberman, un sénateur de longue date du Connecticut qui, en tant que colistier d’Al Gore en 2000, était devenu le premier membre juif à faire partie d’un programme présidentiel majeur, est décédé mercredi, à 82 ans.

Un communiqué envoyé à d’anciens collaborateurs et largement diffusé indique que Lieberman avait souffert de complications à la suite d’une chute.

Démocrate modéré – certains diraient conservateur – devenu indépendant, Lieberman était connu pour ses tentatives de rapprochement dans un Washington de plus en plus polarisé, perdant parfois de vieux amis et alliés en cours de route.

Il est également devenu l’un des modèles les plus visibles d’observance juive dans les hautes sphères, contrairement aux politiciens juifs largement laïcs qui l’avaient précédé sur la scène publique. En 2011, il a écrit The Gift of Rest: Rediscovering the Beauty of the Sabbath (« Le don du repos : Redécouvrir la beauté du Shabbat »). Il y raconte comment, le vendredi soir, il parcourait à pied les quelque quatre kilomètres qui séparaient le Capitole de son domicile à Georgetown après un vote tardif, afin de ne pas enfreindre le Shabbat – au grand étonnement et à l’admiration de la police du Capitole.

En annonçant qu’il ne se représenterait pas aux élections de 2012, Lieberman avait parlé avec émotion de ce que cela signifiait pour un petit-fils d’immigrés juifs d’être considéré pour un rôle proche de la présidence.

« Je ne peux m’empêcher de penser à mes quatre grands-parents et au chemin qu’ils ont parcouru il y a plus d’un siècle », avait-il déclaré. « Même eux n’auraient pas pu rêver que leur petit-fils deviendrait sénateur des États-Unis et, accessoirement, candidat à la vice-présidence. »

Le candidat démocrate à la présidence, le vice-président Al Gore, à gauche, et son suppléant, le candidat à la vice-présidence Joe Lieberman, du Connecticut, saluant leurs partisans lors d’un meeting de campagne à Jackson, dans le Tennessee, le 25 octobre 2000. (Crédit : Stephan Savoia/AP Photo)

Cet honneur, être le premier candidat juif sur une liste majeure, est l’héritage de Lieberman qui surpasserait tous les autres, avait déclaré à l’époque Ira Forman, l’ancien directeur du National Jewish Democratic Council (Conseil national des Démocrates juifs).

« Ce fut un moment électrique », s’était souvenu Forman à propos du choix de Lieberman par Gore en 2000. « Il a galvanisé le sentiment que tout vous est ouvert. »

Les convictions religieuses de Lieberman ont également joué un rôle lorsqu’il s’est imposé comme la voix des valeurs traditionnelles au sein d’un parti dont il craignait qu’il n’ait cédé le terrain moral aux Républicains.

En 1998, il avait prononcé un discours dans lequel il excoriait le président Bill Clinton pour sa liaison avec une stagiaire, Monica Lewinsky. Il avait qualifié son ancien ami « d’immoral » et avait déclaré que Clinton avait « affaibli » la présidence.

Le discours avait provoqué une onde de choc – les réseaux d’information avaient interrompu leurs émissions pour se rendre au Sénat – mais cela avait également permis d’éviter les appels à la destitution de Clinton. Il avait permis de sauver la présidence lorsque le Sénat avait rejeté la demande de mise en accusation de la Chambre des représentants des États-Unis. En excoriant un président démocrate, Lieberman avait, semble-t-il, suffisamment puni Clinton.

La réputation de Lieberman en matière d’ouverture vers l’autre camp avait défini sa carrière au Sénat, où il était arrivé en 1989, après avoir été élu procureur général du Connecticut. La rupture qu’il avait opérée avec les rangs démocrates en soutenant la première guerre du Golfe persique en 1991 l’avait aidé plus tard dans la décennie, lorsqu’il avait rallié les Républicains pour soutenir les actions militaires de Clinton au Kosovo.

En 1992, alors que la campagne de Clinton se montrait frileuse à l’égard des Américains d’origine arabe, la communauté avait tendu la main à Lieberman, malgré des divergences marquées sur les questions israélo-palestiniennes, en raison de sa réputation d’impartialité.

Scott Svonkin, vice-président de la commission des assurances du comté de Los Angeles, portant une kippa Gore-Lieberman en écoutant le candidat à la vice-présidence, le sénateur Joe Lieberman (D-Conn.), s’exprimer lors d’un déjeuner du Conseil des dirigeants démocrates, à Los Angeles, le 17 août 2000. (Crédit : M. Spencer Green/AP Photo)

James Zogby, président de l’Institut arabo-américain, s’est souvenu de l’indignation de Lieberman et du fait qu’à la suite d’un appel téléphonique du sénateur, le siège de Clinton à Little Rock (Arkansas) avait ouvert ses bureaux aux Arabes.

Pourtant, c’est à son apogée – sa candidature à la vice-présidence – que sont apparus les signes de ce qui allait se passer au cours de la décennie suivante. Lors du débat avec Dick Cheney, le colistier de George W. Bush, il se montre inefficace, voire déférent. Pendant le recomptage des voix, il a réduit à néant l’un des meilleurs arguments de Gore – les bulletins de vote contestables des militaires – en déclarant à l’émission « Rencontre avec la presse » de la chaîne NBC qu’ils devaient être honorés.

Le véritable tournant s’est produit après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, lorsque l’administration Bush a lancé une campagne politique et diplomatique pour justifier la guerre contre l’Irak.

Comme beaucoup d’autres Démocrates, Lieberman avait fermement soutenu la guerre. Mais alors que nombre de ses collègues démocrates en étaient venus à regretter leur décision, il s’y était tenu et en avait même fait la pièce maîtresse de sa campagne présidentielle de 2004. Il fut amer lorsque Gore, qui s’opposait à la guerre, avait soutenu la candidature de Howard Dean à la présidence cette année-là.

Le sénateur américain John McCain (R-Ariz), à gauche, et Joe Lieberman (I-Conn), s’exprimant lors d’une conférence de presse, à l’ambassade des États-Unis à Tbilissi, en Géorgie, le 6 septembre 2012. (Credit : Zurab Kurtsikidze/AP Photo/Pool)

Le soutien catégorique de Lieberman à la guerre a provoqué une insurrection dans le Connecticut. Les Démocrates libéraux avaient envahi l’État pour soutenir son adversaire anti-guerre, Ned Lamont, et l’avaient aidé à remporter les primaires. Le fait qu’à ce stade avancé, alors que l’échec de la guerre en Irak était devenu une évidence, Lieberman ait écrit une tribune dans le Wall Street Journal pour soutenir les stratégies de Bush n’avait pas aidé.

Les Démocrates de l’establishment, dont un sénateur de l’Illinois nommé Barack Obama, avaient soutenu Lieberman dans les primaires, mais n’avaient pas trouvé le moyen de le soutenir une fois que Lamont l’avait emporté. Lieberman s’était présenté en tant qu’indépendant et, le parti républicain ayant refusé de soutenir son candidat, il avait gagné avec les voix du parti démocrate et des indépendants.

Lors de cette élection, les Démocrates juifs avaient été déchirés entre leur loyauté envers le parti et envers Lieberman. Le Conseil national des Démocrates juifs s’était notamment tenu à l’écart de la bataille.

Cette loyauté avait permis à Lieberman d’obtenir un quatrième mandat et de prouver qu’il avait encore des liens avec le parti démocrate.

Mais ce pont s’était rompu lorsqu’il avait fait savoir qu’il soutiendrait son vieil ami le sénateur républicain John McCain (Arizona), le candidat du parti, lors de l’élection de 2008. L’annonce de Lieberman avait donné lieu à une conversation tendue et discrète avec Obama au Sénat, au cours de laquelle ce dernier avait rappelé à Lieberman qu’il avait pris le temps de faire campagne pour lui contre Lamont.

Le fait que Lieberman ait accepté de soutenir McCain lors de la Convention nationale républicaine à Minneapolis a été particulièrement exaspérant pour les Démocrates. Ce dernier avait même envisagé d’en faire son colistier.

« Il s’est mis dans une position où ses partisans de longue date, en particulier les Démocrates purs et durs qui l’avaient soutenu pendant des années, ne pouvaient plus le défendre », avait rappelé en 2011 Marvin Lender, qui avait collecté des fonds pour Lieberman en 2006. « Je dis cela en reconnaissant qu’il était très loyal envers son vieil ami, mais il a franchi une ligne en faisant cela et a déçu une tonne de gens. »

Après l’élection, Obama avait clairement indiqué qu’il souhaitait que Lieberman reste de son côté. Il avait donc conservé la présidence de la commission de la Sécurité intérieure, tout en se rangeant du côté des Démocrates.

US Senators Joe Lieberman and Lindsay Graham meet with Defense Minister Ehud Barak in Jerusalem, in 2010 (photo credit: Ariel Hermoni/Ministry of Defence/Flash90)
Les sénateurs américains Joe Lieberman et Lindsay Graham avec Ehud Barak, alors ministre de la Défense, à Jérusalem, en 2010. (Crédit : Ariel Hermoni/Ministère de la Défense/Flash90)

Il lui restait encore un ou deux ponts à brûler. Sur la réforme du système de santé – un sujet phare pour les Démocrates juifs – Lieberman avait hésité jusqu’à la dernière minute, avant de voter en faveur de la réforme.

Ses relations avec Obama étaient restées cordiales mais tendues. Il avait pris l’initiative de critiquer l’approche d’Obama en matière de paix israélo-palestinienne, la jugeant trop conflictuelle, lors de sa rencontre avec les législateurs juifs en mai dernier.

Lieberman a conservé sa farouche indépendance jusqu’à la fin. En effet, dans les dernières semaines de 2010, il avait été félicité par les libéraux pour avoir permis l’abrogation au Sénat de la règle « don’t ask, don’t tell » (« ne pas demander, ne pas dire »), qui empêchait les homosexuels de servir ouvertement dans l’armée. Les militants homosexuels n’avaient pas manqué de remarquer que Lieberman avait maintenu le vote, même si c’était à Shabbat.

Quelques nuits plus tard, lorsque Lieberman avait assisté à une fête de la Coalition juive républicaine (RJC) célébrant la victoire du parti républicain (GOP) à la Chambre des représentants des États-Unis, au moins un donateur du GOP à la campagne de Lieberman en 2006 lui avait téléphoné pour lui dire qu’il ne lui donnerait plus jamais d’argent parce qu’il avait réussi à mener à bien l’abrogation du « don’t ask ».

Ashton Carter (à gauche) le choix du président Barack Obama pour diriger le Département de la Défense, et l’ancien sénateur du Connecticut Joe Lieberman, au Capitole, à Washington, le 4 février 2015. (Crédit : Susan Walsh/AP Photo)

Lieberman avait souri, et avait dit qu’il devait faire ce qu’il avait à faire et avait quitté le parti.

« Le sénateur Lieberman est un véritable homme et un grand Américain », avait déclaré le RJC dans un communiqué à l’époque. « Il a montré qu’il est possible de mener une carrière politique réussie tout en faisant ce que l’on pense être juste – même lorsque ce qui est juste n’est pas dans votre intérêt politique. »

L’année dernière, il était devenu l’un des co-présidents fondateurs de No Labels, un groupe indépendant qui prépare le terrain pour placer une « liste d’unité » centriste sur le bulletin de vote présidentiel de 2024. Après avoir écrit un article d’opinion dans le Wall Street Journal intitulé « No Labels Won’t Help Trump » (« Aucune étiquette n’aidera pas Trump »), peu de Démocrates avaient été convaincus.

Joseph Isadore Lieberman est né à Stamford, dans le Connecticut, de Henry, qui tenait un magasin de spiritueux, et de Marcia (née Manger). Ses grands-parents paternels avaient émigré de Pologne et ses grands-parents maternels d’Autriche-Hongrie. Il est le premier membre de sa famille à obtenir un diplôme universitaire lorsqu’il obtient une licence en sciences politiques et en économie à l’Université de Yale en 1964. Il obtînt son diplôme de droit à la faculté de droit de Yale en 1967.

Lieberman a siégé pendant 10 ans au Sénat du Connecticut à partir de 1970. De 1983 à 1989, il a occupé le poste de procureur général du Connecticut, où il avait mis l’accent sur la protection des consommateurs et l’application de la législation environnementale.

Lieberman a été élu pour la première fois au Sénat des États-Unis en 1988, à la suite d’une forte surprise par rapport au républicain libéral sortant Lowell Weicker.

Après avoir quitté le Sénat, Lieberman était redevenu avocat et avait rejoint le groupe de réflexion conservateur American Enterprise Institute en tant que co-président de son projet sur l’internationalisme américain. Il avait également occupé la chaire Lieberman de politique publique et de service public à l’Université Yeshiva, où il avait donné un cours de premier cycle en sciences politiques.

En août 2015, Lieberman est devenu président de United Against Nuclear Iran, un groupe farouchement opposé aux efforts de l’administration Obama pour négocier l’accord avec l’Iran sur son programme nucléaire naissant – connu sous le nom de JCPOA.

« Les dirigeants iraniens sont peut-être prêts à faire quelques concessions tactiques sur leurs activités nucléaires, mais ils le feraient en espérant que cela leur donnerait le temps et l’espace nécessaires pour reconstruire leur force à l’intérieur du pays – libérés des sanctions paralysantes – tout en consolidant et en élargissant les gains qu’ils sont en mesure de faire en Irak, en Syrie, au Liban, au Yémen et en Afghanistan », avait-il écrit dans un article d’opinion en 2013.

Lieberman a été marié deux fois. Il a épousé sa première femme, Betty Haas, en 1965 et a eu deux enfants, Matt et Rebecca ; le couple a divorcé en 1981. En 1983, il a épousé Hadassah Freilich Tucker, qui était auparavant mariée au rabbin Gordon Tucker, l’ancien grand rabbin du Temple Israel Center à White Plains, dans l’État de New York. Le couple a eu une fille, Hana, qui vit aujourd’hui en Israël.

Il laisse dans le deuil son épouse, son fils, ses deux filles et un beau-fils, le rabbin Ethan Tucker.

L’ancien candidat démocrate à l’élection présidentielle, Al Gore, a fait l’éloge de son colistier, Joe Lieberman, « un homme de foi pieux et dévoué à sa famille ».

L’ancien sénateur du Connecticut Joe Lieberman prononçant un discours lors du sommet United Against Nuclear Iran, à New York, le 25 septembre 2019. (Crédit : Jason DeCrow/AP Photo)

« Joe était un homme d’une profonde intégrité qui a consacré sa vie à servir son pays. C’était un leader vraiment doué, dont la personnalité affable et la forte volonté faisaient de lui une force avec laquelle il fallait compter. C’est pourquoi nous n’étions pas surpris, nous qui le connaissions, lorsqu’il se mettait à chanter sa chanson préférée : My Way » de Frank Sinatra. Et faire les choses à la manière de Joe signifiait toujours donner la priorité à son pays et aux valeurs d’égalité et d’équité », a écrit Gore sur X.

« Son dévouement farouche à ces valeurs était évident même lorsqu’il était jeune homme. Alors qu’il s’apprêtait à se rendre dans le sud pour participer au mouvement des droits civiques dans les années 1960, il a écrit : ‘J’y vais parce qu’il y a beaucoup de travail à faire. Je suis un Américain. Et c’est une nation, ou ce n’est rien.’ Ce sont les mots d’un champion des droits civiques et d’un véritable patriote, et c’est pourquoi j’ai partagé cette citation lorsque j’ai annoncé que Joe était mon colistier », a ajouté Gore.

« Ce fut un honneur d’être à ses côtés lors de la campagne électorale. Je lui serai toujours reconnaissant pour ses efforts inlassables en vue de construire un avenir meilleur pour l’Amérique. »

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