Le 22 juillet, soit deux semaines après le lancement de l’opération Bordure protectrice, une roquette tirée depuis Gaza a atterri dans la banlieue de Tel Aviv, à Yehud, soit à environ 1,6 km de la clôture du périmètre de l’aéroport Ben Gurion.

La Federal Aviation Administration (FAA) américaine a immédiatement émis un avis aux aviateurs leur demandant qu’« en raison de la situation potentiellement dangereuse créée par le conflit armé en Israël et à
Gaza » toutes les opérations de vol dans et hors de Ben Gourion soient interdites jusqu’à nouvel ordre.

Les principales compagnies aériennes à travers le monde lui avaient emboîté le pas, et au cours de 36 heures, jusqu’à ce que la FAA retire son avis, une soixantaine de vols avaient été annulés.

En plus du préjudice économique et psychologique qui a suivi, qui a reçu relativement peu d’attention au cours de ce mois chaotique qui a causé près de 2 000 morts palestiniens (selon les sources du ministère de la Santé du Hamas), cela a également fait renaître les discussions sur les préoccupations de sécurité d’Israël dans un futur accord de paix avec les Palestiniens.

Si une seule roquette tirée depuis la bande de Gaza peut stopper le trafic aérien international d’Israël, a-t-on pu soutenir, comment Israël pourrait céder le contrôle de la Cisjordanie aux Palestiniens ?

Après tout, il a été estimé que la frontière occidentale de la future « Palestine » serait beaucoup plus proche de Ben Gurion que celle de Gaza, et compte tenu de la topographie montagneuse de la Cisjordanie, il serait simple pour des terroristes de tirer des roquettes sur l’aéroport. Cet argument a été porté la plupart du temps, mais pas seulement, par des observateurs de droite.

« Le Hamas a livré un message fort au monde » a déclaré Dani Dayan, du conseil de Yesha [qui représente la population des implantations] le lendemain du tir sur Yehud. « Avec une roquette de Gaza, ils ont fermé notre aéroport. Avec un Etat indépendant à portée des trois quarts de la population d’Israël, on pourrait fermer l’ensemble du pays. Cet incident scelle donc le sort d’un Etat palestinien », a-t-il déclaré avec une satisfaction non feinte.

Le ministre de l’Economie Naftali Bennett a refusé de commenter la question, mais il a mis en garde dans le passé qu’un retrait de Cisjordanie ferait de l’aéroport Ben Gurion une cible majeure pour les tirs de roquettes à partir de l’est. Pour une source proche de Bennett, « si c’est ce qui arrive avec une roquette de Gaza, nous pouvons imaginer ce qui se passerait avec les terroristes sur les montagnes surplombant l’aéroport ».

Le ministre de l'Économie, Naftali Bennett, lors de la 7ème édition de la conférence annuelle de l'INSS à Tel Aviv, le 28 janvier 2014 (Crédit : Flash90)

Le ministre de l’Économie, Naftali Bennett, lors de la 7ème édition de la conférence annuelle de l’INSS à Tel Aviv, le 28 janvier 2014 (Crédit : Flash90)

Alan Dershowitz, un des avocats pro-israéliens les plus importants aux Etats-Unis, a également déclaré qu’il estimait que l’attaque du Hamas à l’aéroport Ben Gurion « peut très bien avoir mis fin à toute perspective réelle d’une solution à deux Etats ».

Dans un article pour le Gatestone Institute, un think-tank sur la politique étrangère, Dershowitz a supposé qu’Israël « va maintenant être plus réticent que jamais à renoncer au contrôle militaire de la Cisjordanie, qui est encore plus proche de l’aéroport Ben Gurion que la frontière de
Gaza ».

« La nouvelle réalité causée par le Hamas avec ces tirs de roquettes peut justifier la demande israélienne de maintenir le contrôle militaire de la Cisjordanie dans tout accord sur deux Etats », a ajouté Dershowitz.

Le Hamas veut vraiment empêcher un accord de paix entre l’Autorité palestinienne et Israël, a-t-il soutenu. « La charte du Hamas rejette catégoriquement la solution à deux Etats, tout comme l’aile militaire du Hamas. À cet égard, le Hamas a déjà réussi. En envoyant ses roquettes en direction de l’aéroport Ben Gurion, le Hamas pourrait bien avoir sabordé des perspectives réalistes pour une solution à deux Etats ». a-t-il conclu. « On ne peut l’autoriser à réussir ».

À ce jour, il n’y a pas eu de tirs de roquettes sur Israël depuis la Cisjordanie parce qu’Israël contrôle les frontières – mais si cela devait changer, Jérusalem ne pourrait plus garantir la sécurité de l’aéroport, a déclaré Dore Gold, le président du Centre de Jérusalem pour les Affaires publiques et conseiller principal du Premier ministre Benjamin Netanyahu.

La vallée du Jourdain, à la frontière orientale de la Cisjordanie, est la barrière ultime d’Israël à l’infiltration et à la contrebande en provenance de l’étranger de missiles anti-aériens qui pourraient être tirés par des agents de diverses organisations terroristes, a déclaré Gold.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu scrutant le pont Allenby qui permet de franchir le Jourdain, séparant la Cisjordanie et le royaume Hachémite (Crédit : Kobi Gideon/Flash 90)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu scrutant le pont Allenby qui permet de franchir le Jourdain, séparant la Cisjordanie et le royaume Hachémite (Crédit : Kobi Gideon/Flash 90)

« Au cours des dernières années, le Hamas a fait de la contrebande de missiles anti-aériens dans la bande de Gaza » a déclaré Gold au Times of Israel. « Mais heureusement, aucun de ces missiles n’a pu entrer en Cisjordanie depuis qu’Israël contrôle le périmètre extérieur du territoire dans la vallée du Jourdain. Israël n’avait pas un tel contrôle dans le périmètre extérieur de la bande de Gaza depuis de nombreuses années dans la Route de Philadelphie [l’étroite bande de terre sur la frontière de Gaza et de l’Egypte], ce qui explique la différence entre les deux situations ».

Le fait que le trafic aérien international soit en grande partie paralysé pendant plusieurs jours montre que la menace de roquettes sur l’aéroport n’est pas « théorique » a-t-il confié.

Un deuxième haut fonctionnaire israélien, proche de Netanyahu, a déclaré la semaine dernière que la menace des missiles à Ben Gurion
« revient dans les conversations » de temps en temps, mais que le Premier ministre n’a pas encore fait le lien entre ce qui s’est passé en juillet et son argument selon lequel un futur Etat palestinien doit être démilitarisé. Cela pourrait certainement donner à son raisonnement un
« élan supplémentaire », a indiqué le responsable, s’exprimant sous le couvert de l’anonymat.

Le 11 juillet, dans une déclaration, Netanyahu avait averti qu’« il ne peut y avoir une situation, en vertu d’une entente, dans laquelle nous abandonnons le contrôle de la sécurité du territoire à l’ouest du
Jourdain » – une référence à la vallée du Jourdain et à la Cisjordanie.

« Le territoire adjacent a une importance cruciale » avait dit Netanyahu.
« À l’heure actuelle nous avons un problème avec le territoire appelé Gaza, sachant que la Cisjordanie fait 20 fois la taille de la bande de Gaza, nous ne sommes pas prêts à créer 20 autres Gazas en Cisjordanie » avait-il encore expliqué.

Mais certains experts israéliens en sécurité affirment que la crainte de roquettes ne doit pas servir de prétexte pour le refus d’accepter un Etat palestinien. L’ancien conseiller adjoint à la sécurité nationale Chuck Freilich, par exemple, a déclaré que le rejet de la création d’un Etat palestinien sur la base des tirs de roquettes sur Ben Gourion est un « argument fallacieux ».

Israël a évidemment des préoccupations sérieuses et justifiées quant à sa sécurité dans le cadre d’un futur Etat palestinien en Cisjordanie, a déclaré Freilich au Times of Israel.

« Mais la vraie question que les gens du Conseil de Yesha devraient se poser est surtout : voulons-nous vraiment intégrer le problème palestinien – la Cisjordanie – en Israël ? Voulons-nous faire en sorte que cela reste notre problème pour toujours ? Ou voulons-nous nous désengager des Palestiniens pour assurer notre avenir en tant qu’Etat juif et démocratique, et en même temps trouver des arrangements de sécurité qui permettraient une sécurité raisonnable (même si elle n’est pas à 100 %) ? ».

Il n’existe pas de sécurité à 100 % pour Freilich, qui est un ancien analyste du ministère de la Défense en Israël.

Par conséquent, le gouvernement devra insister sur les garanties de sécurité et sur la recherche de moyens de protéger l’aéroport Ben Gurion des roquettes, qui admet-il est une menace très sérieuse. « Mais gérer 2,7 millions de Palestiniens dans une partie d’Israël qui devrait rester permanente est une menace encore plus grande ».

Les gens de droite qui soutiennent que la possibilité de tirs de missiles sur l’aéroport d’Israël l’emporte sur la nécessité de mettre en œuvre une solution à deux Etats sont simplement « à la recherche de toutes les excuses pour justifier le contrôle politique en cours » sur la Cisjordanie, a estimé Freilich.

« Mais nous devons séparer entre ce qui relève de la sécurité et qui est une préoccupation légitime, et ne pas avoir à contrôler 2,7 millions de personnes qui ne partagent pas notre rêve d’un Etat juif et
démocratique ».

D’autres experts de la sécurité jugent le débat sur la menace des roquettes entièrement anachronique.

« Les roquettes de Gaza peuvent frapper l’aéroport ; elles peuvent venir de Cisjordanie, de Jordanie et même d’Irak – et alors ? » s’interroge Shaul Arieli, un colonel à la retraite (et ancien commandant de la Brigade du Nord de la division de Gaza de l’armée israélienne, qui s’est depuis fait un nom comme un expert du statu quo sur les frontières possibles entre Israël et un futur Etat palestinien).

« La proximité de la Cisjordanie avec l’aéroport n’a absolument aucune importance. Nous ne vivons plus dans les années 1920 ».

Contredisant l’affirmation de Netanyahu sur l’importance du « territoire adjacent », Arieli a fait valoir que, sachant que l’aéroport pourrait être attaqué en théorie de partout, la clé de la paix et de la sécurité ne réside pas dans la délimitation des frontières, mais dans la diplomatie.

« Vous avez besoin de relations diplomatiques et de dissuasion mutuelle entre les pays. Israël a besoin de parvenir à un accord avec les Palestiniens et de mettre fin à ce conflit ».