Comment Hannah Arendt a défié la tyrannie aux États-Unis, loin du procès Eichmann
Un documentaire explore la façon dont l'écrivaine et militante juive a transposé les leçons de l’Allemagne nazie dans l’Amérique de McCarthy, un écho aux tensions politiques actuelles
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L’une des premières scènes du film de Jeff Bieber montre un intervenant à l’écran, décrivant une figure politique menaçante qui, aux États-Unis, s’attaque aux universités et aux citoyens naturalisés. Non, il ne s’agit pas de l’Amérique d’aujourd’hui, mais de celle d’il y a plus de 70 ans, à l’époque du maccarthysme. Et la voix de la conscience qui s’élevait alors contre ces dérives était celle d’Hannah Arendt – une philosophe juive allemande qui connaissait, de première main, les dangers des abus de pouvoir étatiques.
Dans les années 1950, Arendt – aujourd’hui célèbre pour avoir forgé l’expression maintes fois citée de « banalité du mal » – vivait depuis près de dix ans aux États-Unis, où elle s’était réfugiée en 1941 après avoir fui l’Europe occupée. Elle y avait obtenu la nationalité américaine et publié, en 1951, son ouvrage acclamé Les Origines du totalitarisme, paru au moment même où le maccarthysme prenait de l’ampleur.
La réaction d’Arendt à la politique de sa patrie d’adoption est au cœur d’un documentaire, Hannah Arendt : Facing Tyranny.
L’idée du film est venue au réalisateur Jeff Bieber en réaction à un événement politique bien plus récent : l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021, lorsque des partisans du président Donald Trump ont perturbé la certification des résultats de l’élection présidentielle de 2020 par le Congrès.
« Après le 6 janvier, j’ai commencé à m’interroger sur ce qui se passait en politique, dans la société civile », a confié Bieber au Times of Israel lors d’un entretien sur Zoom. « Je lisais beaucoup d’auteurs, dont Hannah Arendt. Je m’interrogeais déjà sur ce qui pourrait constituer un documentaire intéressant et original. »
Son projet allait ainsi mettre en lumière ce qu’il considère comme un aspect méconnu de la vie d’Arendt : ses années aux États-Unis, à partir de son arrivée comme réfugiée européenne en 1941.
« Toutes ses œuvres majeures ont été écrites ici, à New York », souligne Bieber, ajoutant qu’elle a été influencée par « de nombreux événements marquants de l’histoire américaine : le maccarthysme, le mouvement étudiant, la publication des Pentagon Papers, le scandale du Watergate. Après le 6 janvier, je me suis dit qu’il y avait là une opportunité à saisir. »
Bieber est un cinéaste chevronné, lauréat de quatre Emmy Awards. En tant que producteur exécutif du magazine d’information politique Washington Week, il a couvert certains des événements majeurs du début du 21ᵉ siècle, du 11 septembre aux guerres en Afghanistan et en Irak. Il a également réalisé des films, notamment sur l’histoire du Musée mémorial de la Shoah des États-Unis. Ce Juif américain est le fils d’un ancien secouriste de l’armée qui a servi pendant la Seconde Guerre mondiale et qui était présent à Buchenwald quelques jours seulement après la libération du camp, dans le cadre de son service militaire.
Le réalisateur qualifie son dernier projet de « travail d’équipe », coréalisé avec Chana Gazit et coscénarisé avec Maia Harris, « en collaboration avec American Masters, qui a véritablement soutenu le film, ainsi qu’avec la société de production allemande LOOKS Film ». Il a également salué le travail de la monteuse Sabine Krayenbuhl.
À l’approche de la sortie du film, les parallèles avec l’actualité se sont multipliés. Trump a remporté un second mandat à la tête des États-Unis et, au cours de cette nouvelle présidence, son administration a engagé des poursuites contre les migrants sans papiers et ciblé des universités comme Harvard et Columbia, accusées d’antisémitisme présumé sur leurs campus. Certaines de ses mesures ont été suspendues par des décisions de justice, tandis que des manifestants organisaient des rassemblements « No Kings » (« Pas de rois »).
En outre, la crise israélo-palestinienne a brutalement refait surface, d’abord avec le pogrom meurtrier perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas en Israël le 7 octobre 2023, qui a déclenché la guerre dévastatrice menée par Israël contre le Hamas dans la bande de Gaza.
Une voix prémonitoire
La position d’Arendt sur la création d’une patrie juive au Moyen-Orient était nuancée. En 1935, elle a séjourné pendant trois mois en Palestine sous mandat britannique, où elle a contribué à l’Aliyah des jeunes, qui a permis à des enfants juifs réfugiés en Europe de trouver une terre d’accueil au Moyen-Orient. Elle imaginait la Palestine comme un État binational et fédéral, où Juifs et Arabes pourraient coexister.
« Elle avait vu ce qu’engendrait le concept d’État-nation, notamment en Allemagne », explique Bieber. « Il fallait être blanc et aryen. Tous les autres étaient des citoyens de seconde classe. Elle s’opposait à la création d’un État juif qui n’accueillerait pas les Arabes ou qui ne proposerait pas un système de gouvernance permettant aux Juifs et aux Arabes de travailler ensemble. Ses réflexions étaient véritablement prémonitoires. »
Dans l’Allemagne natale d’Arendt, elle a été une voix souvent isolée contre le totalitarisme, qu’elle a observé de près jusqu’aux années 1930 – des analyses qu’elle a ensuite intégrées dans Les Origines du totalitarisme.
Peu après l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler, le Reichstag a été ravagé par un incendie dont l’origine n’a jamais pu être établie. Cet événement a servi de prétexte à Hitler pour s’en prendre aux Juifs allemands, dans le cadre des politiques antisémites qu’il avait formulées des années auparavant dans Mein Kampf. Hitler s’est rapidement arrogé des pouvoirs dictatoriaux et a conduit l’Allemagne dans la Seconde Guerre mondiale, déclenchant la Shoah et la destruction de près des deux tiers des Juifs d’Europe.
Au cours de ses recherches sur le totalitarisme dans les années d’après-guerre, Arendt s’est intéressée à l’étude des citoyens ordinaires qui ont permis à un dictateur comme Hitler de poursuivre ses politiques meurtrières – des individus comme Adolf Eichmann, qui supervisait le transport des Juifs et d’autres groupes minoritaires vers les camps de la mort.
Lorsque l’État d’Israël a capturé Eichmann en Argentine et l’a ramené à Jérusalem pour y être jugé, Arendt a couvert le procès pour le New Yorker. Son constat journalistique : Eichmann n’était pas un monstre hors du commun, mais quelque chose de plus dérangeant encore – un homme ordinaire qui s’était abandonné à la cause impie du nazisme. C’est cette analyse qui a nourri l’article publié dans le magazine, devenu ensuite le livre Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal.
« Elle observe cet homme qui parle en clichés », explique Jeff Bieber. « Il disait : ‘Je ne participais pas aux meurtres, ce n’était pas mon travail.’ Mais il n’y avait pas seulement des centaines, il y avait des milliers de personnes comme lui – des voisins qui tondaient leur pelouse, qui étaient gentils avec grand-mère et grand-père, qui enseignaient à l’école du dimanche, et qui, pourtant, participaient à une machine de mise à mort de masse. Elle comprend que la nature humaine est d’une grande complexité. C’est de là qu’est né Eichmann à Jérusalem. »
Le livre s’intéresse également au sort des Juifs d’Europe occupée qui avaient coopéré avec les nazis au sein des Conseils juifs, ou Judenräte. Lorsque les nazis ont instauré des ghettos pour y enfermer les Juifs, ils ont mis en place des conseils censés représenter les communautés juives, chargés d’assurer certains services essentiels, mais parfois aussi de désigner d’autres Juifs à déporter. (L’Encyclopédie de la Shoah précise que les Judenräte « étaient confrontés à des dilemmes moraux impossibles ».)
Le choix d’Arendt d’inclure les Judenräte dans son analyse a été jugé par certains comme insensible. Le documentaire revient sur cette controverse. Dans une célèbre interview en noir et blanc diffusée en 1964 à la télévision ouest-allemande, elle déclare à l’animateur (et intellectuel) Günter Gaus : « Si j’avais su que cela provoquerait une telle réaction, j’aurais probablement fait exactement ce que j’ai fait. »
Hannah Arendt : Facing Tyranny revient à plusieurs reprises sur cette interview et donne une autre voix à Arendt grâce à l’actrice allemande Nina Hoss, qui lit des extraits de ses livres, articles et correspondances. Parmi ces lectures figurent notamment des lettres émouvantes échangées avec Mary McCarthy, autre intellectuelle et amie proche, qui fut pendant un temps l’exécutrice testamentaire d’Arendt après sa mort, survenue en décembre 1975 des suites d’une crise cardiaque.
Ce que nous faisons par amour
De nombreux experts ont partagé leur regard sur Arendt, parmi eux des universitaires comme Lyndsey Stonebridge, de l’université de Birmingham, et Roger Berkowitz, du Bard College, ainsi que des personnes qui l’ont connue personnellement, notamment son ancienne assistante Elizabeth Minnich et Leon Botstein, qui fut son étudiant à l’université de Chicago.
Au-delà des subtilités philosophiques, Botstein éclaire une incohérence troublante dans la vie d’Arendt. Alors qu’elle était encore étudiante à l’Université de Marburg, elle a vécu une relation amoureuse de deux ans avec son professeur de philosophie, Martin Heidegger, étoile montante du monde académique (marié et père de deux enfants). Sous le régime nazi, Heidegger a accepté les nouvelles politiques antisémites, aidant l’université à expulser les étudiants et les professeurs juifs, dont son propre directeur de thèse. Cette trahison a conduit Arendt à couper les ponts avec lui.
Vingt-cinq ans plus tard, lorsqu’elle est retournée en Allemagne d’après-guerre pour contribuer à la restitution des biens juifs spoliés, Arendt accepte de rencontrer Heidegger, tombé en disgrâce, dans un hôtel de Fribourg. (Elle est alors mariée – et heureuse – avec son second mari, Heinrich Blücher, d’origine allemande.)
Comment Arendt, si opposée au totalitarisme, a-t-elle pu accepter de revoir un ancien nazi ? Pour Botstein, la réponse tient à ce phénomène improbable, mais profondément humain qu’est le grand amour.
« La réponse est très simple », déclare-t-il face à la caméra. « Martin Heidegger a été l’amour de la vie d’Hannah Arendt. L’amitié et l’intimité ont triomphé de la politique ».
« C’est une histoire compliquée », ajoute Bieber. « Ce qu’elle révèle, c’est qu’Arendt était humaine, jusqu’à ses contradictions. Les êtres humains ne sont pas parfaits. C’est ce qui fait d’elle un personnage si fascinant. »
Son amour pour Blücher n’en était pas moins profond. Lorsqu’il tombe malade en 1962, Arendt quitte son poste de professeur à l’université de Wesleyan pour revenir auprès de lui à New York.
« Alors qu’elle rentre chez elle en taxi, son véhicule est violemment percuté par un camion dans Central Park, et Arendt est gravement blessée. Dans une scène bouleversante, le film déroule un montage de moments clés de sa vie, tandis qu’elle lutte pour survivre. »
« Pendant un instant fugace, j’ai eu le sentiment que c’était à moi de décider si je voulais vivre ou mourir », déclare Arendt en voix off. « Même si je ne pensais pas que la mort était terrible, je pensais aussi que la vie était très belle et que je l’aimais bien. »
Elle a continué à être une intellectuelle publique influente pendant encore treize années.
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