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Décès d’Edgar Morin, intellectuel juif et anti-Israël

Né de parents immigrés juifs grecs, il refusait d'être réduit à son identité juive ; il était très apprécié en France pour ses réflexions sur les grandes questions de l'époque

Le sociologue et philosophe français Edgar Morin s'exprime lors de sa conférence du 6 décembre 2007 à Mexico. (Crédit : Ronaldo SCHEMIDT / AFP)
Le sociologue et philosophe français Edgar Morin s'exprime lors de sa conférence du 6 décembre 2007 à Mexico. (Crédit : Ronaldo SCHEMIDT / AFP)

Edgar Morin, l’intellectuel préféré des Français, membre de la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale et qui a consacré sa vie à promouvoir la pensée critique et à lutter contre l’intolérance, est décédé à l’âge de 104 ans, a annoncé samedi son épouse Sabah Abouessalam Morin.

« Il est le grand-père de tous les Français » et « la mémoire du siècle dernier (le XXe) », écrivait en 2021 le journal de gauche Libération dans un portrait de ce philosophe à l’élégance soignée, qui affectionnait particulièrement les chapeaux et les cravates en soie.

Fils d’immigrants juifs laïcs, Edgar Morin a suivi une formation de sociologue. Il préférait toutefois se considérer comme un « humanologue », unissant des éléments de philosophie, de psychologie, d’ethnographie et de biologie pour tenter de comprendre la nature de l’humanité.

Hors de France, il s’est surtout fait connaître comme l’inventeur du « cinéma vérité » avec son documentaire « Chronique d’un été », réalisé en 1961 en collaboration avec le cinéaste Jean Rouch, qui retraçait la vie de jeunes Parisiens ordinaires.

Les débats improvisés sur la classe sociale, la race, le colonialisme et d’autres sujets de fond, initiés par la simple question « Êtes-vous heureux ? », ont révolutionné le cinéma documentaire.

Pour les Français, Morin était avant tout un guide intellectuel, capable d’aborder les grandes questions de notre époque avec une approche holistique et transdisciplinaire.

Le philosophe et sociologue français Edgar Morin prononce un discours à l’Élysée, à l’occasion de son centième anniversaire, à Paris, le 8 juillet 2021. (Crédit : Yoan Valat, Pool Photo via AP)

« Que signifie être humain ? Qu’est-ce que la mondialisation ? Qu’est-ce que la vie ? Ces questions nous imposent de relier des savoirs actuellement dispersés dans différents domaines de recherche », avait-il déclaré sur la chaîne TV5 Monde en 2020 à propos de son approche.

Dans un message sur X, le président français Emmanuel Macron l’a salué comme « l’incarnation même de l’humanisme, présentant les « condoléances de la Nation » à la famille de Morin. « Avec sa bienveillance, sa curiosité, il ne cessait de nous éclairer », a-t-il écrit.

Bien après son centième anniversaire, Morin a continué à s’exprimer sur l’actualité, livrant à ses 220 000 abonnés sur X ses réflexions sur des sujets variés, de la canicule de 2022 – lorsqu’il a posté « Paris, 18 h, 40 °C : levez-vous vite, orages désirés ! » – à la guerre en Ukraine, avec ce message : « La guerre est une leçon de haine. »

« Jusqu’à ses derniers jours, Edgar Morin est demeuré attentif au monde, aux autres, et aux grands enjeux humains qui ont nourri sa pensée », a déclaré samedi son épouse dans un communiqué transmis à l’AFP. « Aujourd’hui, le vide qu’il laisse est immense. Mais son courage, sa fidélité aux êtres et aux idées, son exigence morale et son espérance continuent de nous accompagner. »

Rejeté par les communistes

Né Edgar Nahoum le 8 juillet 1921 à Paris, de parents juifs originaires de Grèce, Morin a toujours refusé d’être défini par sa judéité, se définissant comme « Français, méditerranéen et citoyen du monde ».

À l’âge de 10 ans, le décès de sa mère, qu’il adorait, a bouleversé sa vie. Un événement que sa famille a tenté de cacher à ce fils unique pendant des semaines, et qu’il a décrit, des décennies plus tard, comme son « Hiroshima intérieur ».

Le philosophe et sociologue français Edgar Morin pose le 16 décembre 1975, à son domicile parisien. (Crédit : Georges PAVUNIC / AFP)

Il s’est alors réfugié dans ses études, puis dans le militantisme de gauche, rejoignant le Parti communiste.

D’abord partisan de la résistance pacifiste face aux nazis – l’une des deux principales erreurs de jugement qu’il reconnaîtra plus tard, avec son soutien initial, après la guerre, au dirigeant soviétique Joseph Staline -, il a ensuite intégré la Résistance sous le pseudonyme d’Edgar Morin.

Titulaire de diplômes en histoire, en géographie et en droit, il a dirigé les opérations de propagande du gouvernement militaire français dans l’Allemagne d’après-guerre, puis il a exercé le métier de journaliste avant d’intégrer le Centre national de la recherche scientifique (CNRS).

Toujours libre penseur, il s’est attiré les foudres de ses camarades communistes pour avoir écrit dans un journal considéré comme pro-américain.

Morin a donc été exclu du parti. Une expérience qui l’a rendu profondément méfiant à l’égard de l’endoctrinement, un sentiment qu’il a exposé dans son livre Autocritique, dans lequel il insiste sur la nécessité pour chacun de remettre constamment en question ses opinions.

Il est malgré tout parvenu à se maintenir comme une voix très influente au sein de la gauche.

Edgar Morin serre dans ses bras François Hollande, président français de l’époque, alors qu’il reçoit la Légion d’honneur lors d’une cérémonie à l’Élysée, à Paris, le 26 février 2013. (Crédit : AP Photo/Bertrand Langlois, Pool)

Grâce à ses réflexions sur des sujets aussi variés que l’antisémitisme — qui avait alimenté de folles rumeurs sur l’enlèvement de clients juifs dans des boutiques de vêtements à Orléans dans les années 1960 (Morin a d’ailleurs écrit un livre sur cette folie collective) — ou encore la mondialisation, Morin a su toucher un large public.

L’oracle français

Dès les années 1970, Morin a attiré l’attention sur les dangers d’une croissance économique effrénée pour l’environnement. L’un des nombreux thèmes sur lesquels il s’est révélé remarquablement prémonitoire.

Peu avant, au début des années 1960, il avait coécrit le scénario d’un film, « L’Heure de la vérité », qui raconte l’histoire d’un survivant de la Shoah vivant en Israël. Selon les archives du film, il y a eu au moins une projection en Israël dans les années 1960.

Très engagé sur le sujet du conflit israélo-palestinien, il critiquait avec virulence le traitement réservé aux Palestiniens par Israël, affirmant dans un article de 2002 : « Les juifs d’Israël, descendants des victimes d’un apartheid nommé ghetto, ghettoïsent les Palestiniens » et « Les juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés, humilient, méprisent, persécutent les Palestiniens ».

Condamné pour antisémitisme à la suite de cet article, il a été innocenté par la Cour de cassation française au terme d’une affaire qui l’avait vu accusé par certains Juifs d’être un « Juif qui se déteste lui-même », mais qui lui avait valu une large sympathie parmi ses collègues universitaires.

Face à ces critiques juives, il écrivait dans Leçons d’un siècle de vie (Denoël, 2021) : « Je considère que je fais plus honneur à l’identité juive par mon œuvre universaliste que ceux qui injurient ou calomnient au nom d’une identité close et exclusive. »

En avril 2026, le journal Le Monde a publié un long entretien avec lui, dans lequel il disait aussi qu’il « arrive d’être très critiqué lorsque l’on critique la politique répressive d’Israël envers les Palestiniens. Pour certains inconditionnels de tout acte du gouvernement israélien, il y a trahison si l’on est juif. Je n’ai pourtant jamais contesté l’existence d’Israël. Dans mon cas, je souhaite m’inscrire dans la lignée des juifs humanistes, de Baruch Spinoza à Hannah Arendt, mais aussi dans le sillage d’intellectuels israéliens tels que l’historien Shlomo Sand et bien d’autres, dont les rédacteurs du quotidien Haaretz« .

Il arguait aussi que « tout le Moyen-Orient est en train de passer sous la coupe israélo-américaine, notamment parce que le pro-israélisme est un fondement du trumpisme ». « Un processus catastrophique est en cours, même si Trump et Nétanyahou ne sont pas éternels. Il n’y a actuellement aucune chance de salut. Nous ne pouvons que témoigner dans l’impuissance. Le seul espoir est dans l’improbable. Résistons », argumentait-il.

Il ajoutait penser néanmoins « que le droit à l’existence d’Israël et le droit de naissance d’une nation palestinienne s’imposent l’un et l’autre éthiquement et politiquement ».

En écho au contenu de son article de 2002, il répétait de nouveau : « Je suis frappé et ému par la compassion d’une partie de la jeunesse […] au sort tragique d’un peuple en voie de destruction, celui des Palestiniens, en partie chassés de leur terre et en partie colonisés, comme en Cisjordanie. Les Palestiniens risquent d’être chassés de Cisjordanie par l’État d’Israël et diasporés comme le furent les juifs dans l’Empire romain. »

Dans ce même entretien, il se définissait comme « d’abord un être humain pour qui, comme le disait Montaigne, tout homme est mon compatriote ; puis je suis français, juif, méditerranéen, nourri par un humanisme universaliste qu’apportèrent le marrane Montaigne et l’apostat Spinoza, humanisme qu’a entretenu ma culture française faite de la fréquentation des œuvres de Voltaire, de Denis Diderot ou de Victor Hugo. J’ajoute pour me situer que je fais partie des juifs humanistes hostiles à toutes persécutions, tous mépris, tous rejets ».

Signe de l’estime universelle dont il bénéficiait, Morin a été invité à dîner par Emmanuel Macron lors de son centième anniversaire, en 2021.

Écrivain prolifique, Morin a rédigé des dizaines d’ouvrages dont le dernier a été publié en 2025. Dans ses dernières années, ses mises en garde contre l’urgence climatique, le capitalisme débridé et la montée du nationalisme sont devenues de plus en plus pressantes.

La Première dame française Brigitte Macron et le philosophe et sociologue français Edgar Morin arrivent à l’Élysée pour assister, aux côtés du président français Emmanuel Macron, à une cérémonie marquant le centenaire du philosophe, à Paris, le 8 juillet 2021. (Crédit : Yoan Valat, Pool Photo via AP)

« Nous n’avons pas la conscience lucide que nous marchons vers l’abîme », a-t-il déploré dans une interview accordée à une radio française en 2021, précisant toutefois qu’il n’était « pas fataliste ».

Citant le poète et philosophe allemand Friedrich Hölderlin, il a déclaré : « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. »

Le chef de la France insoumise (LFI) Jean-Luc Mélenchon a souligné qu’il avait ces dernières années « pris sa part dans la protestation contre le massacre des Palestiniens à Gaza ».

« Lucide, bienveillant, penseur, il avait à 102 ans pris sa part dans la protestation contre le massacre des Palestiniens à Gaza. Un exemple ne meurt jamais », a ajouté Jean-Luc Mélenchon.

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