Le Texas établit une liste d’ouvrages obligatoires incluant Anne Frank et la Bible
Le conseil de l'éducation de l'État a adopté la liste par 9 voix contre 5, malgré les objections des dirigeants juifs, inquiets de voir des contenus chrétiens intégrer les cours dispensés aux 5,5 millions d'élèves des écoles publiques de l'État
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JTA — Vendredi, le Texas a établi la toute première liste de lectures obligatoires à l’échelle de l’État pour les écoles publiques, applicable de la maternelle à la terminale. Les élèves des établissements publics devront ainsi bientôt lire le journal d’Anne Frank, différents passages de la Bible, ainsi que d’autres textes liés au judaïsme et à la Shoah.
Une décision qui a suscité de vives objections de la part de certains Juifs de l’État. Plusieurs rabbins locaux et autres dirigeants juifs se sont élevés contre cette proposition pendant la période de consultation publique qui a précédé le vote de cette semaine, inquiets de voir des contenus chrétiens introduits dans les écoles.
Vendredi, le conseil de l’éducation de l’État, à majorité républicaine, a approuvé cette liste. Neuf membres ont voté pour et cinq ont voté contre cette sélection de lectures obligatoires, dont le choix est traditionnellement laissé à la discrétion des établissements et des enseignants. Ce programme, qui entrera en vigueur en 2030, s’appliquera aux quelque 5,5 millions d’élèves des écoles publiques du Texas.
Cette décision fait suite aux nombreuses initiatives qui ont été déployées par le conseil pour intégrer des contenus chrétiens dans les écoles publiques de l’État. En 2024, par exemple, il avait approuvé un programme facultatif sur la Bible destiné aux écoles primaires, programme qui avait rencontré une vive opposition de la part des parents juifs et des défenseurs de la communauté juive. L’année dernière, les élus républicains de l’État avaient également imposé l’affichage des Dix Commandements dans toutes les salles de classe des écoles publiques.
L’adoption de cette liste de lecture fait suite à une initiative des responsables conservateurs de l’éducation de l’État, qui cherchent à inverser la tendance nationale à la baisse du nombre de livres lus ou prescrits en classe, et à mieux contrôler les textes auxquels les élèves sont exposés.
Ces dernières années, le Texas s’est retrouvé à l’avant-garde de la campagne nationale de mise à l’écart de certains ouvrages. Plusieurs districts scolaires ont notamment retiré des livres traitant de la Shoah et de l’histoire juive, parmi lesquels certaines éditions du Journal d’Anne Frank. Les décisions du conseil de l’éducation de l’État ont toujours été suivies d’effet dans les écoles de tout le pays, en partie en raison de l’importante population d’élèves d’âge scolaire que compte le Texas.
La nouvelle liste de lecture, qui compte plus de 150 titres, comporte notamment les mémoires d’Elie Wiesel sur la Shoah intitulées « La Nuit » ; le roman pour jeunes lecteurs de Lois Lowry sur la Shoah, « Number the Stars » ; la lettre adressée par George Washington à une synagogue de Rhode Island en 1790, ainsi que l’ »édition originale » du journal d’Anne Frank. Les conservateurs, notamment au Texas, se sont opposés à une adaptation en roman illustré qui mettait en images des passages dans lesquels l’auteure du journal décrivait ses désirs sexuels.
Parmi les autres ouvrages figurant sur la liste, « La Toile de Charlotte » d’E. B. White et « La Ferme des animaux » de George Orwell.
Dès le CM1, les élèves devront également lire de nombreux extraits de la Bible hébraïque et du Nouveau Testament – une exigence qui a déclenché une vive opposition de la part de certains responsables de la communauté juive du Texas.
Les membres du conseil ont proposé des ajouts de dernière minute à la liste jusqu’au moment même du vote, dans l’après-midi de vendredi, intégrant notamment la parabole biblique de Jonas et de la baleine au programme du CP.
Après avoir initialement examiné la proposition en février, le conseil a établi une liste définitive à partir de quelque 300 textes possibles. À l’époque, les responsables du conseil de l’éducation de l’État avaient déclaré à la JTA avoir consulté des experts, notamment la Commission consultative du Texas sur l’Holocauste, le génocide et l’antisémitisme, un organisme public.
Lundi, de nombreux rabbins et responsables de la communauté juive, notamment Joshua Fixler, rabbin de la congrégation réformée Emanu El de Houston, ont assisté à une réunion du conseil de l’éducation afin d’exprimer leur opposition à cette liste de lectures.
« Il y a une différence entre enseigner sur la religion et enseigner la religion. Ces textes vont placer les enseignants texans dans une situation qui les obligera à enseigner la religion à nos enfants », a expliqué Fixler à la JTA à l’issue du vote de vendredi.
Selon lui, cette liste de lectures obligatoires risque d’entraîner un sentiment « d’exclusion et d’isolement » chez les enfants de toutes confessions, car ils « percevront là un soutien de l’État en faveur d’une tradition religieuse particulière ».
Fixler a notamment contesté le fait que « La Nuit » figure dans le même module de quatrième que le chapitre trois du Livre des Lamentations, lequel évoque la destruction du Temple de Salomon à Jérusalem comme une punition divine pour les péchés des Juifs.
« Associer cela à un texte sur la Shoah tel que le classique d’Elie Wiesel, ‘La Nuit’, revient à laisser entendre que les Juifs pourraient en quelque sorte être responsables de la Shoah », a fait valoir Fixler, dont trois enfants fréquentent les écoles publiques du Texas.
Le rabbin Neil F. Blumofe, grand rabbin de la congrégation conservatrice Agudas Achim à Austin, a fait part de sa crainte que l’accent mis par cette liste sur les textes traitant de la Shoah ne nuise à la compréhension de l’histoire juive par les élèves.
« Enseigner la civilisation ou la religion juive dans une perspective exclusivement axée sur les catastrophes risque, selon moi, de donner une vision réductrice et de soulever des questions quant à la nature du judaïsme et à sa pertinence aujourd’hui, par rapport à ce qu’il était autrefois », a déclaré Blumofe.
Blumofe a ajouté n’avoir « pas encore trouvé de programme scolaire efficace, de guide pédagogique ou de méthode permettant de distinguer avec discernement les œuvres liées à la civilisation de celles relevant d’une théologie particulière ».
Laney Hawes, cofondatrice du Texas Freedom to Read Project, a quant à elle fait part à la JTA de son « indignation » face au résultat du vote de vendredi.
« Ces listes mettent en avant une idéologie unique et étriquée », a déploré Hawes. Si les partisans de ces lectures obligatoires font valoir qu’elles diffusent les « valeurs judéo-chrétiennes », elle estime au contraire qu’elles excluent les perspectives juives.
« Je veux que mes enfants aient une vision du monde vaste et diversifiée », a expliqué Hawes, qui n’est pas juive. « S’ils doivent être obligés de lire certains livres, je veux que ces livres présentent une multitude de points de vue, et non une seule vision du monde. »
Fixler et Hawes ont déclaré avoir l’intention de s’associer à d’autres militants locaux pour réfléchir aux moyens de lutter contre ce nouveau cursus. Fixler espère que cette affaire fera prendre conscience à chacun de l’importance de voter aux élections du conseil d’établissement.
« Je pense que cela devrait servir de signal d’alarme à tous ceux qui n’ont pas prêté attention à la montée du nationalisme chrétien, qui influence désormais les politiques aux niveaux local, régional et fédéral », a-t-il souligné.
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