Pourquoi Israël vit un âge d’or en Amérique latine — et comment le faire durer
Jérusalem est plébiscitée par les dirigeants de droite latino-américains désireux de suivre l'exemple de la Maison Blanche
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Depuis le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023, le camp des relations internationales d’Israël est marqué par la critique, le boycott et l’isolement. Des pays autrefois considérés comme des alliés ont rappelé leur ambassadeur, annulé des contrats d’armement, accusé Israël de « génocide » à Gaza et plus encore.
Mais depuis quelque temps, l’Amérique latine a des airs de monde parallèle. Pays après pays, les gouvernements rétablissent leurs relations diplomatiques avec Israël, prennent part à des réunions amicales avec le ministre des Affaires étrangères, Gideon Saar, font l’éloge d’Israël et redoublent d’initiatives en matière de coopération.
Le président argentin Javier Milei s’est rendu à trois reprises en Israël et a évoqué la possibilité de se convertir au judaïsme, et ce mois-ci, la Colombie est devenue le deuxième pays à reconnaître la souveraineté d’Israël sur le plateau du Golan.
Ce virage pro-Israël est d’autant plus remarquable qu’il n’y a pas si longtemps, certains de ces pays d’Amérique latine figuraient parmi les plus fervents détracteurs d’Israël.
La Bolivie a rompu ses relations diplomatiques avec Israël quelques semaines seulement après le pogrom du 7-Octobre, et la Colombie lui a emboîté le pas six mois plus tard. Le Venezuela, sous la direction d’Hugo Chávez puis de Nicolás Maduro, était connu pour ses bonnes relations avec la République islamique d’Iran et pour son opposition à Israël.
Mais en décembre 2025, la Bolivie a rétabli ses relations diplomatiques avec Israël à l’occasion d’une cérémonie à Washington et, dans la foulée, supprimé l’obligation de visa pour les touristes israéliens.
Saar vient d’assister à l’investiture du nouveau président colombien et a rencontré les membres de son cabinet. Le Venezuela et Israël ont renoué leurs relations diplomatiques, rompues en 2009, et le scénario se répète au Chili, au Honduras et ailleurs.
Israël a répondu à ce mouvement avec enthousiasme, célébrant ce moment pro-Israël latino-américain et faisant de 2026 « l’année de l’Amérique latine ».
Pourquoi cela arrive-t-il maintenant ?
En Israël, on est ravi de cet accueil de la part de l’une des rares régions au monde à se montrer chaleureuses envers Jérusalem. Et en Amérique latine, c’est le résultat direct d’une vague de victoires politiques de la droite, qui succède à la gauche. Du fait de la logique globale de la polarisation politique — une force qui traverse l’Amérique latine depuis longtemps —, dans la mesure où les gouvernements de gauche étaient anti-Israël, leurs opposants de droite adoptent l’approche inverse.
Mais ce n’est pas si simple.
Si ces gouvernements ont choisi de rétablir leurs relations diplomatiques avec Israël, c’est, selon les spécialistes, dans le but de se faire bien voir de leur grand et puissant voisin du nord — la Maison Blanche de Trump. L’Amérique latine compte également de plus en plus de chrétiens évangéliques, lesquels voient dans le soutien à Israël une portée théologique. Et dans certains cas, Israël a apporté une aide humanitaire lors de catastrophes naturelles, comme lors des tremblements de terre au Venezuela et en Colombie.
« C’est la première fois depuis une génération qu’Israël dispose d’un bloc d’amis dans une même région », explique Leah Soibel, fondatrice et PDG de Fuente Latina, un groupe média pro-Israël en langue espagnole.
« C’est un moment historique, et il est incroyablement important de ne pas laisser passer cette chance, car de nombreuses portes se ferment ailleurs pour Israël. »
Elle ajoute : « En Amérique latine, les portes s’ouvrent. »
Mais les facteurs à l’origine de ce tournant pro-Israël sont les mêmes qui pourraient faire qu’il ne dure pas. Si la gauche chasse la droite aux prochaines élections en Amérique latine, la posture à l’égard d’Israël pourrait de nouveau basculer. L’affection de la région pour Israël pourrait également s’étioler si un président moins pro-Israël était élu aux États-Unis d’ici deux ans. Et à l’instar de nombreux pays de par le monde, les sondages d’opinion montrent que, depuis la guerre contre le Hamas à Gaza, l’attachement des dirigeants latino-américains envers Israël n’est pas partagé par leur opinion publique.
Pour éviter un mouvement de balancier diplomatique à chaque changement de gouvernement, explique Dina Siegel Vann, directrice de l’Institut Belfer pour les affaires latino-américaines de l’American Jewish Committee (AJC), Israël doit investir et développer ses partenariats dans l’économie de la région. Elle estime qu’Israël doit également démontrer que ses technologies et son industrie peuvent apporter des bénéfices non seulement aux dirigeants latino-américains, mais aussi à leur peuple, de l’agriculture aux secours, en passant par l’aide en cas de catastrophe.
« Israël est très reconnaissant pour le soutien reçu de la part de nombreux pays de la région. Mais que vont faire les Israéliens, si ce n’est leur rendre cet amour ? », dit-elle.
« Il leur faut veiller à ce que les populations bénéficient réellement de l’expertise d’Israël et de ses contributions dans des domaines où les populations latino-américaines manquent de ressources. »
Elle ajoute : « Je pense que c’est le seul moyen d’institutionnaliser ou de faire évoluer la perception afin de ne pas rester sur l’image d’un Israël belliqueux. »
Une priorité de politique étrangère qui ne cesse de gagner du terrain
Un certain nombre de pays latino-américains ont voté à l’ONU, en 1947, en faveur de la création d’un État juif, et Israël mène depuis longtemps des actions de développement économique dans la région. C’est une destination prisée des Israéliens pour leur voyage d’après service militaire. Toutefois, la région demeure le plus souvent en retrait des priorités diplomatiques d’Israël.
Contrairement à l’Europe, ce n’est pas un voisin géographique composé de pays riches. Contrairement au monde arabe, elle ne partage pas de frontières avec Israël et a peu d’impact sur la géopolitique et la sécurité israéliennes. En outre, l’Europe et le monde arabe regorgent de racines juives, ainsi que de liens culturels, culinaires et linguistiques. Contrairement à l’Inde, à la Chine et au reste du bassin Pacifique, l’Amérique latine ne compte pas de géants aux économies en plein essor.
Et les relations de l’Amérique latine avec Israël sont loin d’égaler celles entretenues avec les États-Unis. Mais ce sont les bonnes relations de l’administration Trump avec Israël, note Siegel Vann, qui poussent les alliés idéologiques du président américain en Amérique latine à adopter sa posture sur le sujet — surtout au moment où Trump s’investit fortement dans la région, redouble d’efforts dans la lutte contre le narcotrafic et exerce une influence sur le gouvernement vénézuélien.
« Le fait d’avoir un gouvernement américain qui accorde une attention particulière à l’Amérique latine a également favorisé ce nouveau mouvement vers la droite », explique Siegel Vann.
« Certains d’entre eux emboîtent le pas aux États-Unis. Et pour cette administration Trump, le soutien à Israël est très important. »
La relation d’Israël avec l’Amérique latine s’est également traduite par le commerce d’armes. La région n’est pas une destination majeure pour les armements israéliens : elle ne représente en effet que 2 % des exportations de 2025, contre 36 % pour l’Europe, selon les chiffres du ministère de la Défense.
Toutefois, en prenant la décision de rompre ses relations diplomatiques avec Israël, l’ex-président colombien Gustavo Petro avait aussi mis fin au partenariat pourtant ancien en matière d’armement, et commencé à fabriquer des armes localement pour remplacer les armes israéliennes. À l’inverse, son successeur, partisan d’une ligne dure, souhaite renforcer la coopération avec Israël.
Une partie de ce changement s’explique également par la progression du christianisme évangélique dans la région, qui représente aujourd’hui près d’un quart de la population, selon les estimations.
« La foi et Dieu jouent un rôle très important dans ces pays d’Amérique latine, et ils se tournent volontiers vers Israël, Tierra Santa [la Terre sainte] et guide », indique Soibel.
« Si les cessez-le-feu dans la région se maintiennent et que le tourisme repart, elle parie sur un afflux massif de touristes originaires de très nombreux pays d’Amérique latine vers la Terre sainte et Israël. »
Selon un récent sondage du Pew Research Center, cette vague mondiale de défiance envers Israël s’est également propagée en Amérique latine, la majorité des sondés au Chili, au Mexique, en Colombie, en Argentine et au Brésil — une personne sur deux au Pérou — ayant une opinion négative d’Israël, bien que certains de ces pays soient dirigés par des leaders pro-Israël.
Mais Siegel Vann et Soibel soulignent toutes deux que ces chiffres ne doivent pas être confondus avec une véritable fixation sur Israël. Contrairement aux États-Unis et à l’Europe, où Israël constitue un sujet majeur du débat public et un enjeu lors des élections, l’État hébreu n’occupe pas une place centrale dans le débat public latino-américain.
« Israël n’est pas un sujet de préoccupation majeur en Amérique latine. La plupart du temps, les gens s’en fichent », indique Siegel Vann.
« Même si l’on trouve bien sûr des militants très à gauche ou des évangéliques très engagés, dans l’ensemble, le sujet ne passionne pas les foules. »
Elles estiment qu’Israël pourrait faire évoluer ces perceptions en mettant à profit ce réchauffement diplomatique pour consolider ses relations non seulement avec les dirigeants de la région, mais aussi avec la population. L’expertise israélienne en agritech pourrait venir en aide aux économies locales, et son expérience en gestion des catastrophes est d’ores et déjà mise à profit en Colombie et au Venezuela.
En juin dernier, le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, a signé une lettre d’intention avec la Banque interaméricaine de développement afin de créer un fonds visant à renforcer ces relations, dans le cadre des « Accords d’Isaac » impulsés par Milei pour améliorer les relations entre Israël et l’Amérique latine. Ce fonds permettra de « faciliter l’exportation de solutions israéliennes éprouvées pour répondre aux défis de développement régional tout en ouvrant la voie aux entreprises israéliennes vers les marchés émergents », explique le ministère des Finances.
Obstacles en vue
Israël n’est pas le seul acteur à observer attentivement ces évolutions politiques. L’Iran exploite une chaîne d’information en espagnol, HispanTV, destinée au public latino-américain, tout comme le réseau russe RT, souvent critique envers Israël.
Comme aux États-Unis et ailleurs, les Latino-Américains s’informent de plus en plus via les réseaux sociaux, où les sources anti-Israël influencent l’opinion, selon Soibel. Une part importante de ce phénomène découle des sentiments anti-américains présents dans ces pays.
« Une grande partie du contenu diffusé comporte des éléments antisémites et anti-Israël », explique-t-elle.
« L’Amérique latine est le pré carré des États-Unis, et ce n’est pas un hasard si l’Iran et d’autres y investissent depuis longtemps sur les plans militaire, financier et économique. Maintenant qu’Israël compte ce solide bloc d’amis, on peut s’attendre à ce qu’ils redoublent d’efforts. »
Par ailleurs, le Chili abrite la plus importante communauté de la diaspora palestinienne en dehors du Moyen-Orient, et le Honduras compte également une importante population d’origine palestinienne, bien que Siegel Vann note que cela ne s’est pas toujours traduit par une opposition à Israël. Ces deux pays sont désormais dirigés par des administrations favorables à Israël, même si, dans le cas du Honduras, le président Nasry Asfura est lui-même d’origine palestinienne, tout comme le président pro-Israël du Salvador, Nayib Bukele.
Un autre écueil pour Israël réside dans le fait que certaines des administrations qui lui tendent la main, en particulier le gouvernement Bukele, présentent des bilans critiqués en matière de droits humains. Siegel Vann souligne qu’Israël doit faire preuve de prudence et accueillir l’amitié de ces pays sans pour autant cautionner l’ensemble de leurs politiques.
« La meilleure politique pour Israël est de demeurer impartiale », dit-elle.
« Je pense qu’Israël doit travailler avec les pays amis, qu’ils soient de droite ou de gauche. Cela ne signifie pas qu’il doive soutenir ou approuver chacune des politiques menées par ces gouvernements. »
Dans certains cas, le gouvernement israélien a dépassé la simple diplomatie amicale, notamment avec Milei, qui a reçu de chaleureux éloges de la part des dirigeants israéliens et dont l’amitié a incité le Premier ministre, Benjamin Netanyahu, à déclarer qu’il était pour l’Argentine lors de la finale de la Coupe du monde.
Milei a pris la parole à la Knesset, allumé une torche cérémonielle lors de Yom HaAtsmaout cette année (et aussi chanté sur scène), et a été le lauréat, l’an dernier, du prix surnommé le « Nobel juif », bien qu’il ne soit pas de confession juive.
Si le développement des relations entre Israël et l’Amérique latine demeure tributaire de l’amitié personnelle de ces dirigeants — ou de la présidence polarisante de Trump —, les experts estiment qu’un nouveau revirement reste possible.
Soibel indique ne pas vouloir « tenter le diable ».
« Je reste résolument optimiste », dit-elle.
« Mais je pense aussi que nous devons faire preuve d’un optimisme prudent, car je connais le potentiel et les capacités du camp adverse, plus extrémiste. »
Elle conclut : « Nous avons des amis. Nous bénéficions d’un réel soutien au sein de l’opinion publique, mais je peux vous assurer que les autres parties feront tout leur possible pour faire pencher la balance de leur côté. »
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