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Analyse

Une victoire annoncée de l’AfD place les Juifs entre la gauche et le mur

Le parti d’extrême-droite, toujours lié à son aile nazie, s’apprête à remporter une large victoire dimanche en Saxe-Anhalt ; quelles conséquences pour une communauté juive déjà en difficulté ?

Ulrich Siegmund, tête de liste du parti d'extrême-droite « Alternative pour l'Allemagne » (AfD) pour les élections régionales, prononçant un discours lors du congrès régional de l'AfD, à Magdebourg, dans l'est de l'Allemagne, le 11 avril 2026. (Crédit : Ronny Hartmann/AFP)
Ulrich Siegmund, tête de liste du parti d'extrême-droite « Alternative pour l'Allemagne » (AfD) pour les élections régionales, prononçant un discours lors du congrès régional de l'AfD, à Magdebourg, dans l'est de l'Allemagne, le 11 avril 2026. (Crédit : Ronny Hartmann/AFP)

BERLIN — Ulrich Siegmund, tête de liste du parti d’extrême-droite « Alternative pour l’Allemagne » (AfD) dans le Land de Saxe-Anhalt, a fait d’un cyclomoteur Simson le symbole de sa campagne électorale.

Ces petits cyclomoteurs sont fabriqués par une entreprise fondée à l’origine par une famille juive et dont la production est désormais implantée en Allemagne de l’Est. Ils jouissent aujourd’hui d’un véritable culte et, pour de nombreux partisans de l’AfD, la marque Simson incarne la fierté est-allemande, la liberté individuelle et la résistance face à un establishment qu’ils considèrent comme majoritairement ouest-allemand et libéral.

Les meetings de campagne réguliers de Siegmund ont mis en scène des dizaines de cyclomoteurs Simson vintage et attiré de grandes foules de partisans. Étoile montante de son parti, cet homme de 35 ans a récemment été qualifié « d’homme le plus dangereux d’Allemagne » par Der Spiegel.

Si l’AfD remporte les élections de ce dimanche en Saxe-Anhalt, comme le prédisent les sondages, Siegmund pourrait devenir le premier chef d’un gouvernement régional allemand d’extrême-droite de l’après-guerre.

Parmi ceux qui suivent ces élections avec inquiétude figure Dennis Baum, l’héritier et porte-parole de la famille Simson, basé aux États-Unis.

Les oncles de Baum, Arthur et Julius Simson, furent les derniers directeurs généraux juifs de Simson-Werke avant que l’entreprise ne soit expropriée par les nazis. La famille a récupéré les droits exclusifs sur la marque Simson dans le cadre d’un accord de restitution partielle conclu après la réunification allemande.

Ulrich Siegmund, tête de liste du parti d’extrême-droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) aux élections régionales de Saxe-Anhalt, saluant la foule alors qu’il participe à un meeting de campagne électorale et à une balade à moto et à cyclomoteur, à Jessnitz, dans l’est de l’Allemagne, le 28 juin 2026. (Crédit : Jens Schlüter/AFP)

Dans une récente interview accordée au Tagesspiegel, Baum a qualifié l’AfD « d’antisémite », déclarant : « Nous considérons toute association avec l’AfD comme répugnante et comme une insulte à notre nom de famille. »

Les inquiétudes de la famille Baum ne sont pas isolées : depuis des années, les organisations juives en Allemagne mettent en garde contre le danger que représente l’AfD pour la communauté juive du pays, qui compte environ 100 000 membres officiellement affiliés. Dès 2017, une trentaine d’organisations juives avaient publié un communiqué qualifiant ce parti d’inacceptable pour les électeurs juifs.

Depuis lors, l’AfD s’est de plus en plus radicalisée. En 2025, les services de renseignement intérieurs allemands ont classé le parti comme d’extrême-droite, ce qui a permis de le placer sous surveillance – une décision que l’AfD conteste actuellement devant les tribunaux.

Malgré cela, le parti a continué à gagner beaucoup de terrain. L’an dernier, il est devenu le premier parti d’opposition et le deuxième parti le plus important au Parlement allemand.

Dennis Baum, descendant du fondateur de Simson, prenant la parole lors d’un rassemblement organisé par la Confédération allemande des syndicats contre l’AfD, à Erfurt, en Allemagne, le 4 juillet 2026. (Crédit : Ralf Hirschberger/AFP)

L’AfD a connu un succès particulier – et s’est montrée particulièrement radicale – en Allemagne de l’Est. À quelques jours des élections en Saxe-Anhalt, les sondages indiquent que l’AfD détient une avance confortable d’environ 40 %, tandis que l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne (CDU), au pouvoir, est à la traîne avec un peu plus de 20 % des intentions de vote dans cet État de plus de 2 millions d’habitants.

Aucun autre parti n’a déclaré être disposé à former une coalition avec l’AfD. Toutefois, si plusieurs petits partis ne parviennent pas à franchir le seuil des 5 % requis pour entrer au Parlement régional, 40 % des voix pourraient potentiellement suffire à donner à l’AfD la majorité absolue.

Josef Schuster, président du Conseil central des Juifs d’Allemagne, a déclaré au Times of Israel que cette élection constituait un « test décisif pour le centre démocratique » et a qualifié Siegmund « d’ennemi déclaré de notre société ouverte ».

Schuster a exhorté les autres partis à maintenir leur refus de coopérer avec l’AfD.

De gauche à droite, le ministre-président de Saxe-Anhalt Reiner Haseloff, le président du Conseil central des Juifs en Allemagne Josef Schuster et le président allemand Frank-Walter Steinmeier assistant à une cérémonie commémorative en hommage aux victimes de la fusillade de 2019 à la synagogue de Halle, en Allemagne, le 9 octobre 2024. (Crédit : Ronny Hartmann/AFP)

Pour la communauté juive de Saxe-Anhalt, les enjeux sont particulièrement concrets : un gouvernement régional dispose en effet d’une autorité sur le financement de la police, des programmes scolaires et des institutions culturelles. La petite communauté juive de la région, qui compte environ 1 100 membres, dépend fortement de l’État régional pour sa sécurité et son soutien financier.

Les gouvernements régionaux disposent également de sièges au Bundesrat, la chambre haute du Parlement allemand, dont l’approbation est requise pour certaines lois fédérales.

« L’époque nazie, c’était il y a longtemps »

Le programme électoral de l’AfD en Saxe-Anhalt figure parmi les plus radicaux que le parti ait jamais présentés. Il exige notamment que les enfants des demandeurs d’asile soient scolarisés dans des « classes spéciales » et qualifie l’homosexualité de « déviation sexuelle ».

Ulrich Siegmund, tête de liste de l’AfD aux élections régionales de Saxe-Anhalt, s’adressant aux délégués lors du congrès régional du parti, à Magdebourg, en Allemagne, le 11 juillet 2026. (Crédit : Jens Schlüter/AFP)

Le programme critique également les responsables politiques allemands qui évitent « toute référence positive à notre riche histoire antérieure à 1933 », affirmant que ce « masochisme national » empêche « la formation d’une identité nationale stable ». Le parti promet de « guérir ce trouble identitaire » grâce à une nouvelle politique culturelle et d’amorcer un « revirement patriotique ».

Sur les 250 pages du manifeste, il n’y a aucune référence explicite à la Shoah, aux crimes nazis ou à l’histoire juive.

Hans-Thomas Tillschneider, vice-président de l’AfD en Saxe-Anhalt et auteur principal du manifeste, a déclaré au Times of Israel que l’époque nazie était « le chapitre le plus sombre de l’histoire allemande ».

Il a toutefois ajouté : « Tout cela s’est passé il y a longtemps et ne nous affecte plus aujourd’hui. »

Hans-Thomas Tillschneider, vice-président de l’AfD en Saxe-Anhalt, s’adressant aux délégués lors du congrès régional du parti, à Magdebourg, en Allemagne, le 11 juillet 2026. (Crédit : Jens Schlüter/AFP)

Tillschneider est régulièrement accusé de tenir des propos antisémites. En 2018, il avait déclaré que le Conseil central des Juifs « utilisait » l’islam pour « provoquer la disparition de notre peuple ». Selon ses détracteurs, ces propos faisaient écho à des théories du complot selon lesquelles les Juifs orchestreraient l’immigration musulmane.

Il a nié le caractère antisémite de cette déclaration, affirmant que « l’islam en Allemagne ne se contente pas de supplanter la culture allemande, il menace également la vie des Juifs », et a suggéré que le Conseil central « tende la main à l’AfD ».

Siegmund se fait rarement remarquer par des propos ouvertement extrémistes et est souvent décrit comme le « visage amical » de l’AfD. Toutefois, des enquêtes menées par les médias ont révélé que quatre anciens membres d’une organisation néonazie interdite figuraient parmi ses proches collaborateurs politiques.

Confronté à ces révélations, Siegmund a défendu les quatre personnes en question auprès du journal Die Welt, les qualifiant de « personnes exceptionnelles ».

Artur Abramovych, président de l’association « Jews in the AfD », lors d’un événement à Berlin sur cette photo non datée. (Crédit : Abramovych)

Il n’a pas répondu à une demande de commentaire du Times of Israel. En novembre 2025, il avait toutefois qualifié les accusations d’antisémitisme portées contre son parti de « totalement absurdes », affirmant que l’AfD traitait les Juifs « avec respect et estime ».

Parmi les Juifs relativement peu nombreux qui soutiennent publiquement Siegmund et l’AfD en Saxe-Anhalt figure Artur Abramovych, président de l’association Jews in the AfD, qui affirme en compter environ 25.

Abramovych estime que les Juifs tireraient profit d’un gouvernement AfD, car celui-ci mettrait fin à ce qu’il qualifie de « financement public des absurdités d’extrême-gauche », en référence aux actions anti-Israël menées par des étudiants de gauche. Il a également salué le projet de l’AfD visant à réduire le financement de la radiodiffusion publique, qu’il a qualifiée de « couverture médiatique anti-Israël ».

Interrogé sur la présence d’anciens néonazis dans l’entourage de Siegmund, Abramovych a déclaré : « Tant qu’ils n’introduisent pas l’idéologie néonazie dans la campagne, c’est une question secondaire. »

Un homme observant une moto Simson arborant des graphismes en faveur du parti d’extrême-droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) lors d’un meeting de campagne de l’AfD, à Jessnitz, en Allemagne, le 28 juin 2026. (Crédit : Jens Schlüter/AFP)

Il a fait valoir que les organisations juives telles que le Conseil central sont confrontées à un choix entre « le moindre des maux » : un gouvernement qui pourrait inclure soit l’AfD, soit le parti d’extrême-gauche Die Linke, qui critique farouchement Israël et a adopté des résolutions qui, selon un ancien dirigeant du parti, frisaient dangereusement la remise en cause du droit d’Israël à exister.

Les groupes juifs misent sur le « pragmatisme »

Max Privorozki, membre du conseil d’administration de l’association juive du Land et président de la communauté juive de Halle, dont la synagogue a été la cible d’un attentat terroriste néonazi en 2019, s’est montré plus prudent.

Privorozki a déclaré au Times of Israel qu’il « n’appréciait pas personnellement » les déclarations de l’AfD concernant la culture allemande de la mémoire de la Shoah, mais il s’est abstenu d’affirmer que la communauté juive ne pourrait pas collaborer avec un gouvernement dirigé par ce parti.

Max Privorozki, président de la communauté juive de Halle, sur une photo non datée. (Crédit : Ella Privorozki)

« Peu importe qui formera le gouvernement à l’avenir, nous devons continuer à représenter les intérêts de la communauté juive », a-t-il ajouté.

Il a énoncé deux lignes rouges : « La communauté juive doit pouvoir continuer d’exister et de fonctionner, et le droit d’Israël à exister reste inviolable. »

Ces inquiétudes ne visent pas exclusivement l’AfD. Die Linke et l’Alliance Sahra Wagenknecht – Pour la raison et la justice (BSW) ont adopté des positions très critiques à l’égard d’Israël et ont également fait l’objet d’accusations d’antisémitisme.

Avec l’AfD, ces trois partis totalisent actuellement jusqu’à 60 % des voix selon certains sondages.

« Les communautés juives n’ont que peu d’influence sur la situation politique à venir, c’est pourquoi le pragmatisme s’impose avant tout », a déclaré Privorozki.

La communauté juive a pris certaines mesures pour se prémunir contre l’incertitude politique. En décembre dernier, le gouvernement régional a ainsi modifié une loi visant à renforcer la sécurité et le financement des communautés juives.

L’AfD n’a pas précisé si elle maintiendrait cette loi en vigueur en cas d’arrivée au pouvoir et son programme électoral ne dit rien de la manière dont le parti coopérerait avec la communauté juive du Land.

Pour Privorosky et d’autres responsables juifs de Saxe-Anhalt, cette absence de précision laisse une question fondamentale en suspens à quelques jours du scrutin : non seulement celle de savoir si l’AfD prendra le pouvoir sous la direction de Siegmund, mais aussi ce qu’elle en fera.

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