Iran, Syrie, la piste argentine : les thèses abondent pour expliquer les attentats de 1992 et 1994 commis à Buenos Aires mais l’enquête piétine depuis 20 ans, parsemée d’écueils, comme la mort mystérieuse du procureur Alberto Nisman en charge du dossier AMIA.

Les Argentins, notamment les familles de victimes, sont las de réclamer justice pour les 29 morts et 200 blessés de l’attaque de l’ambassade d’Israël, en 1992, puis les 85 tués de l’explosion qui a soufflé la mutuelle juive AMIA, blessant 300 autres personnes en 1994.

« La réalité c’est qu’aucun gouvernement, de Carlos Menem (1989-1999) aux présidents Nestor (2003-2007) et Cristina Kirchner (2007-2015), n’a montré un intérêt réel pour élucider cette affaire », considère Gabriel Levinas, auteur d’un livre Ley bajo los escombros (La loi sans les décombres).

« Ils savaient tous que cela allait les opposer à une puissante ‘connexion locale’ voulant effacer les preuves et et un secteur des forces de sécurité et des services de renseignement impliqués dans la planification et la réalisation ».

Loin d’élucider les deux attentats survenus pendant son mandat, Carlos Menem, 84 ans, doit être jugé pour entrave à la justice, mais la justice argentine n’a pas encore fixé de date pour le procès.

Le juge à qui il avait confié l’instruction du dossier, Juan José Galeano, a même été relevé de ses fonctions et mis en examen.

Cristina Kirchner, au pouvoir depuis 2007, était elle aussi soupçonnée d’avoir entravé l’enquête menant à des suspects iraniens pour protéger l’Iran, important partenaire commercial de l’Argentine.

Le 14 janvier, le procureur Alberto Nisman l’avait publiquement accusée, de même que son ministre des Affaires étrangères, Hector Timerman. Il est mort dimanche soir dans des circonstances encore mystérieuses, la veille d’une présentation devant le Congrès.

Missiles

Après plus de 20 ans d’enquête, le dossier compte 600 tomes et 113 000 pages, que devra lire le magistrat qui succèdera à Alberto Nisman. Illustration du laxisme des enquêteurs, aucune prise d’empreintes digitales ou ADN n’a été faites sur les lieux de l’attentat de l’AMIA.

L’enquête sur les deux attentats contre la communauté juive a jusqu’ici évoqué trois thèses: une implication de la Syrie, de l’Iran, ou d’un groupe argentin d’extrême droite.

La piste iranienne est la plus étoffée. La justice argentine a émis en 2006 des mandats d’arrêts internationaux contre des dignitaires du régime iranien, soupçonnés d’être les commanditaires des attentats, dont l’ancien ministre de la Défense Ahmad Vahidi, l’ex-président Ali Rafsandjani (1989-1997) et l’ancien attaché culturel de l’ambassade d’Iran en Argentine, Moshen Rabbani. D’après Nisman, le Hezbollah y était aussi mêlé.

En 2013, la signature d’un memorandum entre Téhéran et Buenos Aires a tendu les relations entre le gouvernement argentin et la communauté juive. L’accord prévoit notamment la constitution d’une commission d’experts étrangers pour faire la lumière sur les attentats et autorise un juge argentin à aller interroger des suspects en Iran, alors que le dossier est bloqué au niveau judiciaire. Le Parlement argentin a voté le texte, mais il n’a jamais été adopté en Iran.

« Il ne faut pas s’orienter vers la piste syrienne, ni vers la piste locale. Suivre ces pistes pourrait affaiblir l’enquête internationale contre les suspects iraniens », recommandait un télégramme de l’ambassade des Etats-Unis révélé en 2011 par WikiLeaks.

Carlos Telledin, soupçonné d’avoir fourni le véhicule ensuite bourré d’explosifs, et des policiers argentins ont soupçonnés dans l’enquête sur l’attentat de l’AMIA. Ils ont été acquittés lors d’un procès en 2004.

La piste syrienne a également été examinée. Elle accrédite la thèse d’une vengeance de l’Etat présidé alors par Hafez El-Assad, après une décision de Carlos Menem, Argentin d’origine syrienne, de refuser de fournir au régime syrien du matériel militaire, à la suite de pressions des Etats-Unis.

« Souvent, les grands crimes ne sont pas élucidés, comme l’assassinat de Kennedy ou les attentats du 11 septembre », estime le politologue Atilio Boron.