Des héros inattendus de la Shoah surgis des égouts de l’Ukraine occupée
Ignacy Chiger est mort il y a un demi-siècle, mais ses mémoires récemment publiés, soulèvent des questions complexes sur le rôle du Judenrat face aux accusations de collaboration
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Au moins 80 % des 150 000 membres de la communauté juive de Lviv avant la Seconde Guerre mondiale ont été assassinés pendant la Shoah. Un petit groupe de Juifs est toutefois parvenu à survivre en se cachant pendant 14 mois dans le vaste réseau d’égouts de la ville ukrainienne, échappant ainsi aux nazis et à leurs collaborateurs locaux.
Dans Beneath the Lightless Sky: Surviving the Shoah in the Sewers of Lvov, Ignacy Chiger livre un témoignage particulièrement saisissant de sa vie dans la clandestinité face aux nazis, dans l’ouest de l’Ukraine. Plus d’un demi-siècle après sa mort en 1975, ces mémoires ont été traduits en anglais grâce aux efforts de son petit-fils, Doron Keren.
« J’ai grandi en entendant des fragments de cette histoire de survie racontée par ma mère lorsque j’étais pré-adolescent », confie Keren, auteur du prologue des mémoires de son grand-père. « Les dates étaient floues. C’est difficile à croire, mais la première fois que j’ai pu reconstituer l’ensemble dans l’ordre chronologique, c’est en lisant le livre de ma mère, The Girl in the Green Sweater », ajoute-t-il. Keren est aujourd’hui dentiste à la retraite.
Si Chiger et sa famille ont survécu à la Shoah, c’est en grande partie grâce à Leopold Socha, inspecteur des égouts polonais qui a aidé des Juifs à se cacher dans le réseau souterrain. Au départ, Socha leur apportait son aide moyennant paiement. Lorsque l’argent s’est épuisé, cet ancien voleur a décidé de continuer à protéger les fugitifs.
« Je frémis en repensant à l’horreur des égouts », écrit Chiger. « Des eaux usées nauséabondes coulaient sous nos pieds, tandis que le vent soufflait et sifflait au-dessus de nos têtes, nous glaçant jusqu’aux os. » Il s’y était caché avec sa femme, son fils et sa fille, Krystyna, la mère de Keren.
Les égouts étant fréquemment inondés, Socha et les autres fugitifs avaient identifié une corniche plus sûre, qu’ils avaient baptisée « le palais ». Cette cachette leur permettait de rester relativement au sec et offrait à Socha un point d’accès pour leur apporter des provisions.
« Ce qui rend cette histoire unique, c’est qu’elle est aussi celle d’un héros catholique – un sauveur en quête de rédemption, et qui, en cours de route, s’est attaché à une famille juive », explique Keren au Times of Israel. « Cet être humain remarquable, issu des couches les plus basses de la société, s’est élevé au rang d’ange, comme ma grand-mère l’appelait toujours », ajoute-t-il.
Le groupe de Juifs qui a survécu dans les égouts infestés de rats de Lviv a été immortalisé dans le film de 2011 In Darkness, ainsi que dans le livre à succès publié en 2012 par la mère de Chiger, Krystyna Chiger.
« Des personnes réelles face à des choix impossibles »
Contrairement aux récits précédents, Beneath the Lightless Sky ne plonge les lecteurs dans les égouts de Lviv que sur un tiers du livre. Ce choix permet à Chiger d’explorer d’autres aspects, toujours controversés, de la Shoah, notamment le rôle du Judenrat – le Conseil juif – de Lviv, mis en place par les nazis.
Outre la mise en place d’une force de police juive de 750 hommes, le Judenrat contrôlait l’approvisionnement en vivres et en médicaments, ainsi que l’emploi et le logement dans le ghetto. Son premier dirigeant, Józef Parnas, a été assassiné en 1941, plusieurs mois avant que les autorités allemandes, avec la participation du Judenrat, ne procèdent à la déportation de 15 000 Juifs âgés et handicapés vers les chambres à gaz de Belzec, pour un « traitement spécial ».
Chiger souligne toutefois que certains membres du Judenrat ont risqué leur vie pour venir en aide à leurs coreligionnaires, notamment en soutenant le mouvement de résistance clandestin du ghetto. D’autres ont été assassinés ou torturés pour avoir refusé d’obéir aux ordres allemands. Tous vivaient sous la menace constante de représailles contre les membres de leur famille.
« Le livre invite les lecteurs à voir l’histoire telle qu’elle a été vécue par des personnes bien réelles confrontées à des choix tout simplement impossibles », a déclaré Keren.
Bien que Chiger mette Socha en avant, ses mémoires ne minimisent en rien l’ampleur de la collaboration de milliers d’Ukrainiens et de Polonais avec les autorités allemandes dans la persécution des Juifs. Ni de nombres de pogroms, dans la région de Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine, initiés par des citoyens locaux, et non par les seules forces d’occupation allemandes.
« Les Ukrainiens et les Polonais ont reconnu leurs torts et assument une part de responsabilité dans la mort de tant de Juifs. Ils n’ont certes pas déclenché la Shoah, beaucoup sont d’ailleurs morts aux côtés des Juifs, mais nombre d’entre eux s’en sont clairement rendus complices », a déclaré Keren.
Un antisémitisme persistant
Après la libération du joug nazi, Chiger a documenté comment l’antisémitisme a continué à « trouver un terrain fertile » au sein de la population de Lviv.
« En août 1944, ma femme s’est rendue à l’école pour inscrire [notre fille] Krzysia. Lorsqu’elle a précisé qu’elle était juive, la secrétaire a refusé de l’inscrire. Une fille juive ? Comment était-ce possible ? C’était inconcevable », écrit-il.
L’école a finalement accepté d’inscrire la fillette malgré sa religion. En contrepoint de ces manifestations d’hostilité, Chiger rapporte également que certains Polonais et Ukrainiens ont fait preuve d’un dévouement remarquable pour aider des Juifs après la guerre.
Selon Keren, au-delà de la formation de personnes qui osent s’engager, il faudrait essayer d’aborder l’histoire, ainsi que l’actualité, de manière moins simpliste.
« L’histoire [de mon grand-père] nous oblige à affronter la complexité de la double occupation, des trahisons, des alliances de circonstance et des choix moraux qui n’étaient jamais entièrement noirs ou blancs, comme celui de la police juive au sein du Judenrat », explique-t-il.
« Aujourd’hui plus que jamais, nous, en tant que Juifs, avons besoin de personnes qui prennent position comme Socha – des individus capables de s’élever au-dessus du bruit constant de l’antisémitisme sur les réseaux sociaux pour dire la vérité et incarner une forme d’humanité », poursuit Keren.
Selon lui, Beneath the Lightless Sky pourrait trouver un écho particulier en Israël après le pogrom du 7-Octobre et la guerre qu’il a déclenchée.
« Je pense que le public israélien s’identifiera à cette idée de devoir moral sous pression constante », ajoute Keren. « [Mon grand-père] ne se considérait pas comme un héros, mais comme quelqu’un de responsable. Ce sens des responsabilités, envers sa famille, envers les Juifs qui l’entouraient, envers l’avenir des Juifs en Pologne, est une réalité que les Israéliens connaissent douloureusement bien et incarnent à l’échelle nationale. »
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Beneath the Lightless Sky: Surviving the Shoah in the Sewers of Lvov par Ignacy Chiger
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