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Interview

Non, l’ONU ne laisse pas l’aide s’accumuler à la frontière de Gaza, dit un ex-envoyé américain

David Satterfield, sur le terrain au début de la guerre, affirme que les itinéraires de transport et le pillage par les Palestiniens désespérés ont gravement entravé l'acheminement des aides

Jacob Magid est le correspondant du Times of Israël aux États-Unis, basé à New York.

Des personnes passent devant des camions chargés d'aide qui attendent de passer à Gaza du côté égyptien du poste frontière de Rafah, le 19 janvier 2025. (Crédit : Khaled Desouki/AFP)
Des personnes passent devant des camions chargés d'aide qui attendent de passer à Gaza du côté égyptien du poste frontière de Rafah, le 19 janvier 2025. (Crédit : Khaled Desouki/AFP)

Après avoir longtemps ignoré les craintes, à l’international, concernant la crise humanitaire à Gaza, les responsables israéliens ont commencé, ces derniers jours, à reconnaître que la famine est bien présente – à un certain degré, ont-ils précisé – dans la bande.

Toutefois, Israël affirme que si certains secteurs de l’enclave côtière déchirée par la guerre manquent de denrées alimentaires déterminantes pour la survie de la population, c’est parce que les Nations unies n’ont pas distribué de grandes quantités d’assistance qui se sont retrouvées stockées du côté gazaoui de la frontière.

Un haut responsable du bureau du Coordinateur israélien des activités gouvernementales dans les territoires (COGAT) a emmené des journalistes du côté gazaoui du poste-frontière de Kerem Shalom dans la journée de vendredi. Sur place, il a déclaré que l’assistance s’y accumulait en raison « d’un manque de coopération de la part de la communauté et des organisations internationales ».

David Satterfield, qui a été l’envoyé américain en charge de l’humanitaire pendant les premiers mois de la guerre de Gaza, évoque cette affirmation israélienne dans le cadre d’un entretien.

« C’est fallacieux – ou sciemment mensonger – pour toutes les parties potentiellement concernées de dire que ce serait l’échec, le manque de courage ou la rétention délibérée des aides humanitaires par les Nations unies ou par les organisations internationales qui serait à l’origine des souffrances à Gaza », confie Satterfield au Times of Israel.

Quand les routes qui sont utilisées pour transporter l’assistance internationale ont été trop endommagées par les opérations militaires israéliennes, quand il n’y a pas suffisamment de mécanismes de déconfliction en place pour s’assurer que les travailleurs humanitaires ne seront pas accidentellement touchés par les tirs des soldats, quand Tsahal n’autorise pas le ramassage et la livraison de l’aide, et quand les pillages deviennent de plus en plus nombreux pour cause d’insécurité alimentaire, alors l’environnement ne permet tout simplement plus à l’ONU de faire physiquement son travail, explique l’ancien envoyé américain.

L’envoyé spécial des États-Unis pour les questions humanitaires au Moyen-Orient, David Satterfield, lors de la conférence de presse du département d’État américain à Washington DC, États-Unis, le 24 avril 2024. (Crédit : Yasin Ozturk / Anadolu via Reuters)

Tout en continuant à rejeter le blâme sur les Nations unies, Israël a toutefois semblé reconnaître tacitement sa propre responsabilité dans la crise humanitaire, dans la journée de samedi – annonçant une nouvelle série de mesures qui visent à améliorer la situation, avec notamment la création de nouveaux couloirs qui permettront à l’ONU d’acheminer les aides en toute sécurité, l’instauration de pauses humanitaires dans les combats dans les zones densément peuplées et la reconnexion de la ligne électrique à la seule usine de dessalement de Gaza. L’État juif a aussi fait savoir que pour la toute première fois, il procèdera à des parachutages de denrées alimentaires et de médicaments au-dessus de l’enclave.

Si ces mesures sont essentielles, reconnaît Sattlefield, elles seront toutefois vaines si elles ne sont pas par ailleurs accompagnées d’un afflux plus important des aides dans la bande de Gaza, et ce à partir du plus grand nombre de points d’entrée possible. Le cas échéant, la crise de la faim ne pourra pas s’atténuer de manière réellement satisfaisante, estime-t-il.

Le désespoir engendre la violence

Depuis qu’Israël a levé son blocus à la fin du mois de mai – après 78 jours d’interruption de tout approvisionnement en assistance au sein de l’enclave côtière – les aides ont été principalement acheminées par l’intermédiaire de la Fondation humanitaire de Gaza et des mécanismes gérés par les Nations unies et par les organisations internationales, sur le terrain depuis le début de la guerre.

Deux mécanismes qui ont connu des violences, avec des camions des Nations unies qui ont été pillés à plusieurs reprises, notamment par des milliers de Palestiniens désespérés qui ignoraient quand ils pourraient enfin recevoir leur prochain repas.

La Fondation humanitaire de Gaza se targue d’acheminer les aides vers les sites de distribution sans subir les mêmes violences – mais c’est parce qu’elle achemine les denrées et autres matériels à travers des secteurs que l’armée a débarrassées des Palestiniens en grande partie.

De plus, si les camions n’ont pas été pillés alors qu’ils se dirigeaient vers les centres de la GHF, les scènes qui s’y sont déroulées n’ont pas été radicalement différentes de celles des convois pillés de l’ONU, avec des travailleurs humanitaires qui ont été placés dans l’obligation de se replier pour permettre à des milliers de personnes de fouiller avec frénésie les caisses qui contenaient les aides, renonçant à les distribuer de manière ordonnée.

Une Palestinienne pleure un homme qui aurait été tué près d’un centre de distribution d’aides géré par la Fondation humanitaire de Gaza, une organisation soutenue par les Etats-Unis et Israël, à l’hôpital Nasser, le 19 juillet 2025 (Crédit : AFP)

La GHF a également été critiquée pour avoir obligé les Palestiniens à parcourir de longues distances à pied – des civils qui ont également essuyé des tirs meurtriers alors qu’ils traversaient les lignes de l’armée israélienne.

« La population qui se trouve dans une situation désespérée – et qui est plus désespérée que jamais depuis le massacre du 7 octobre [l’attaque qui avait été perpétrée par des terroristes du Hamas dans le sud d’Israël en 2023] et depuis l’interruption initiale des approvisionnements en aides humanitaires », commente Sattlefield.

Un désespoir qui engendre les violences. Certains civils refusent de se conformer aux directives qui visent à assurer le maintien de l’ordre lors du processus de distribution, appelé à se dérouler de la manière la plus ordonnée possible, et ils font alors face aux tirs des soldats israéliens ou des entrepreneurs américains qui ont la gâchette facile, laissent entendre certaines informations.

La violence est également le fait de gangs criminels ou de terroristes du Hamas. Tsahal les accuse d’essayer de provoquer des scènes de chaos à proximité des sites de distribution.

« Inonder la zone »

Il existe un moyen clairement établi de relever le défi et de surmonter les difficultés – un moyen qui a fait ses preuves à maintes reprises à Gaza depuis l’automne 2023, et qui consiste à « inonder la zone », explique Satterfield : « Vous allez fournir des aides à grande échelle et vous allez le faire sur une base durable, partout où les populations sont présentes ».

Se livrant à une estimation approximative, l’ancien envoyé humanitaire américain affirme qu’au moins 350 camions d’aide devraient ainsi traverser, chaque jour, plusieurs points de passage.

Depuis qu’Israël a partiellement levé, en date du 19 mai, un blocus qui avait duré onze semaines, environ 70 camions d’aide sont entrés en moyenne chaque jour dans la bande de Gaza.

Satterfield explique que même si Israël parvient à atteindre la barre des 350 camions, il y aura toujours une période initiale de pillage – qui pourrait durer jusqu’à deux semaines, dit-il, jusqu’à ce que les Palestiniens soient à nouveau plus confiants dans leur capacité à garantir que leurs familles pourront avoir accès à de la nourriture à l’avenir.

De plus, les pillages effectués à des fins de commercialisation au marché noir se dissiperont également, la valeur de l’assistance diminuant en raison de l’augmentation de l’offre.

« Ce n’est pas de la théorie. C’est réellement ce qui se passe en pratique », dit Satterfield.

Si l’ONU refuse de coopérer avec la GHF, arguant que l’organisation soutenue par les États-Unis et Israël est un outil utilisé par le gouvernement israélien pour déplacer et mettre en danger les Palestiniens, l’ancien envoyé américain déclare que la Fondation humanitaire de Gaza peut – et doit – continuer ses activités dans un scénario « d’inondation de la zone », ajoutant qu’elle viendrait alors complémenter les organisations internationales qui travaillent sur le terrain.

Le calcul des risques par les Nations unies

En réponse à l’accusation lancée par Israël qui a affirmé que l’ONU n’avait pas suffisamment récupéré les aides qui se sont accumulées aux postes-frontières avec Gaza, Satterfield déclare, comme l’ont aussi dit les Nations unies, que les plateformes de Kerem Shalom et de Zikim, qui séparent Israël de Gaza, ne sont pas « ces drive-in de chez McDonald’s » auxquels les organisations peuvent accéder à leur guise.

De plus, les itinéraires empruntés pour l’acheminement des aides, avec des routes qui ont été endommagées par les frappes, où il est difficile de manœuvrer depuis le début de la guerre – un conflit qui avait été entraîné par le pogrom commis par les hommes armés du Hamas dans le sud d’Israël, il y a près de 22 mois – sont dangereux.

« Le niveau élevé des troubles civils, l’anarchie et l’absence de maintien de l’ordre, la présence de gangs et d’éléments criminels et une population désespérée rendent les déplacements hors de ces plates-formes extrêmement difficiles », explique Satterfield. « La déconfliction et la coordination avec l’armée sont quelque chose de compliqué à mettre en place dans la mesure où la grande majorité des déplacements des travailleurs humanitaires nécessitent l’approbation explicite des militaires israéliens, s’agissant à la fois du calendrier et des itinéraires ».

L’ONU et les organisations internationales prennent tous ces facteurs en considération lorsqu’elles évaluent leur capacité à récupérer les aides au poste frontière de Kerem Shalom, dans le sud de Gaza, et sur la plateforme de Zikim, dans le nord de Gaza, ajoute-t-il.

Des volontaires de clans palestiniens organisés en comités pour empêcher les vols, gardant des camions transportant de l’aide qui sont entrés dans la bande de Gaza par le passage de Zikim, à l’ouest de Beit Lahiya dans le nord de la bande de Gaza, le 25 juin 2025. (Crédit : Bashar Taleb/AFP)

Ils n’ont pas peur du risque et ils sont prêts à mettre leur personnel en danger pour acheminer l’assistance, dit Satterfield qui rappelle que certains travailleurs humanitaires ont perdu la vie au cours de ce processus.

« Ils n’arrêtent leurs déplacement que lorsqu’ils estiment que leurs camions et leurs chauffeurs risquent de se mettre en danger de façon absolument certaine », affirme l’ancien envoyé humanitaire américain.

Satterfield souligne que cela n’a pas été la première fois, la semaine dernière, qu’Israël a mis en évidence la grande quantité d’aides non récupérées à la frontière de Gaza, ajoutant que les palettes en attente de destruction à des moments antérieurs de la guerre équivalaient à plus de 1 500 chargements de camions.

« Ce n’est pas la tragédie de la famine et de la privation qui guide les déplacements qui sont effectués depuis les plateformes », note-t-il. « C’est la capacité physique d’assurer les transports… sans violence. Cela a toujours été le calcul ».

Le Hamas vole-t-il les aides ?

Ce week-end, le New York Times, qui a cité les propos tenus par deux hauts responsables militaires, a signalé qu’Israël n’avait jamais trouvé de preuves que le Hamas avait « systématiquement » volé des aides humanitaires aux Nations unies. L’armée israélienne a démenti cette information.

Satterfield déclare « qu’il ne fait aucun doute » que le groupe terroriste s’est efforcé de tirer « un profit politique – et certainement un profit matériel substantiel – du processus de distribution ».

Les hommes armés du Hamas ont mis un point d’honneur à « afficher » leur présence sur les sites des organisations internationales dans le but de bien faire comprendre aux Palestiniens que le groupe n’a aucunement l’intention de céder son rôle dans le processus de distribution.

Toutefois, Satterfield maintient que « l’essentiel de l’aide fournie par les Nations unies et par les organisations internationales a terminé entre les mains de la population de Gaza, elle n’est pas allée au Hamas. Point final ».

Il fait une exception pour l’assistance fournie par les branches égyptienne et palestinienne du Croissant-Rouge, qui n’ont « aucune responsabilité internationale » – ce qui expose les camions de l’organisation à un risque beaucoup plus élevé de détournement par le Hamas.

Des personnes passent devant des camions chargés d’aide qui attendent de passer à Gaza du côté égyptien du poste frontière de Rafah, le 19 janvier 2025. (Crédit : Khaled Desouki/AFP)

Des camions du Croissant-Rouge ont notamment été aperçus en train d’entrer dans la bande de Gaza dimanche, alors qu’Israël prenait des mesures visant à augmenter les quantités d’assistance autorisées à pénétrer au sein de l’enclave.

L’organisation n’avait pas répondu à une demande de commentaire au moment de la rédaction de cet article.

Satterfield précise que les aides du Croissant-Rouge sont distinctes de celles qui sont apportées par les Nations unies, qui sont tenues de rendre des comptes aux États qui les financent, notamment aux États-Unis.

« Cela ne signifie pas que le Hamas n’a pas reçu d’aide. C’est évidemment le cas. Cela ne signifie pas que ce n’est pas une mauvaise chose. C’est évidemment le cas. Cela ne signifie pas non plus que le refus de toute assistance ne nuit pas au Hamas. C’est le cas. Mais Israël en pâtit davantage en raison de l’opprobre à l’international et de l’inélasticité stratégique ultime de cette situation pour Israël – deux millions de personnes souffrant et mourant désormais de faim », explique-t-il.

Les gros titres ne devraient pas influencer la politique, mais les reportages des grands médias sur l’aggravation de la faim « ne sont pas le fruit de l’invention des journalistes ou de la propagande du Hamas », poursuit Satterfield.

« Le problème auquel Israël est confronté est réel et il doit être traité de la seule manière qui s’est avérée relativement efficace par le passé. Cela signifie ‘inonder la zone’ en matière d’aides humanitaires », affirme-t-il.

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