Julie est désespérée… Après trois sessions de cours d’hébreu à Netanya, qu’elle a suivies avec le plus grand sérieux, elle se retrouve contrainte de vendre des abonnements Internet au téléphone, en français et à des Français, dans un de ces fameux call centers où, comme des milliers d’autres avant elle, elle a atterri faute de mieux.

Dans ces centres d’appel plus ou moins « casher », aucune qualification n’est exigée, ni même le moindre mot d’hébreu. Un « piège de miel », pour Daniel Heffes, responsable du service emploi à AMI, dans lequel tombent chaque année un nombre important de nouveaux immigrants, faute de trouver un emploi correspondant à leurs aspirations et contraints de gagner très vite de l’argent.

Là-bas, le Français fréquente ses semblables, n’apprend pas l’hébreu et ne se fond pas dans la société israélienne. Daniel Benhaim, directeur de l’Agence juive, veut pourtant nuancer : « Les alyah ont toujours eu une génération sacrifiée. Si les call center permettent aux olim de 40 ans de gagner leur vie, de trouver des repères ici, en attendant que leurs enfants, eux, aient un véritable pied dans la société israélienne, alors je ne vois pas le problème. »

Dans la réalité, pourtant, l’embauche dans un centre d’appel 100 % francophone n’est pas forcément bien vécue par ces juifs qui rêvaient d’une intégration rapide dans leur nouveau pays. Et si personne ne s’en vante publiquement, soucieux de préserver l’image de la terre promise, le bilan de cette vague d’immigration n’est pas brillant.

Les jeunes générations ont mauvaise réputation en Israël, et leurs aînés sont encore très nombreux à pratiquer l’alyah-boeing : activité professionnelle à Paris ou Marseille, et femmes et enfants à Netanya ou Ashdod.

Un call center en Israël. Illustration. (Crédit :capture d'écran)

Un call center en Israël. Illustration. (Crédit :capture d’écran)

On peut rêver mieux comme immigration réussie. « Si tous les juifs français pouvaient voir leur situation professionnelle transposée à l’identique en Israël, bien sûr que les alyah seraient multipliées par cinq ou dix ! Mais Israël n’est pas un kibboutz à ciel ouvert », concède Daniel Benhaim. Un euphémisme…

Dans cet état libéral où les assistances financières sont quasi nulles, il faut se retrousser les manches et non pas brandir son curriculum vitae pour trouver sa place.

Chaque matin, Jérémy, ancien étudiant en psychologie, prend un bus de Tel Aviv à Jérusalem où il travaille pour le compte d’une entreprise de nettoyage. A 50 shekels de l’heure, soit plus du double du salaire minimum horaire, être femme ou homme de ménage fait office de métier rémunérateur…

Son ami Marc cumule, lui, son métier d’avocat avec celui de réceptionniste de nuit dans un hôtel, pour quelque 10 000 Shekels par mois. « Si je veux continuer à exercer, je n’ai pas le choix », explique-t-il, sans sembler se plaindre de sa situation.

Elyahou Ben Shoushan, fondateur d’Isra-job, et d’Arriver en Israël. (Crédit : autorisation)

Elyahou Ben Shoushan, fondateur d’Isra-job, et d’Arriver en Israël. (Crédit : autorisation)

« Je connais un amateur d’art qui vient d’ouvrir une galerie. Pour s’en sortir et faire ce qu’il aime vraiment, il organise des événements deux fois par semaine et le reste du temps travaille dans un bar », raconte Elyahou Ben Shoushan, fondateur d’Isra-job, et d’Arriver en Israël.

Ce Suisse Israélien, qui connaît parfaitement la problématique depuis des années, ne peut que constater l’inadéquation entre l’idéal du nouvel immigrant et la réalité de terrain.

« Les francophones ont encore des difficultés à s’adapter, ils présentent des CV de trois pages, et espèrent signer une promesse d’embauche six mois avant leur arrivée. Mais ici le marché de l’emploi est dynamique, on prend et quitte un poste rapidement, les employeurs visent l’efficacité ».

Si Elie et Marc ont su intégrer ces nouveaux codes, nombreux sont donc encore les Français qui se heurtent encore au mur de l’emploi en Israël, pays dont le taux de chômage, moins de 5 %, est pourtant très faible… Pourquoi un tel paradoxe ?

Pour y répondre, certains pointent du doigt l’arrogance française, qui empêche souvent le nouvel immigrant d’accepter un emploi moins valorisant que celui précédemment exercé, ou encore l’Agence juive, qui ne mettrait pas assez en garde les nouveaux venus.

« Vous connaissez la seule manière dont on peut devenir millionnaire en Israël ? Arriver milliardaire », s’amuse un professionnel du secteur. Malgré les efforts de certains membres du gouvernement, les Israéliens veulent protéger leur pré-carré et les équivalences des diplômes entre les deux pays sont ainsi encore rares pour les médecins, dentistes, infirmiers, avocats, ou encore enseignants et ingénieurs se voient imposer des examens complexes.

Les Français répugnent à conduire des camions ou à être chefs de rayon dans un supermarché

Mais, surtout et moins avouable, la plupart des nouveaux immigrants sont sans qualification. Selon les statistiques de l’Agence juive, ils seraient même quelque 40 % à n’avoir aucun diplôme et à se dire « commerciaux ».

« Les Français, fort de dizaines d’années d’expérience pour telle marque ou magasin, ont le sentiment d’arriver avec une réelle valeur ajoutée en Israël. Sauf qu’en réalité, il leur faut repartir de zéro », concède Daniel Benhaim, le directeur de l’Agence juive.

« Il y a pourtant du travail, soupire Daniel Heffes. Mais les Français répugnent à conduire des camions ou à être chefs de rayon dans un supermarché ». Et sans un bon niveau d’hébreu, difficile de prétendre au Graal…

Là où les Russes ont su retrousser leurs manches, passer les examens imposés ou accepter une forme de régression socio-professionnelle, omniprésents par exemple dans les administrations, les francophones font la fine bouche. Mais Elyahou Ben Shoushan, qui vient de créer le site Isra-Job, refuse d’être défaitiste.

« Nous essayons de lancer un modèle nouveau, un site de rencontres entre olim et entrepreneurs, explique-t-il. De fuir les call centers et autres modèles du genre pour aller à la source, rencontrer les sociétés israéliennes et créer l’emploi pour les francophones. Ce marché ne demande qu’à exploser ».

Une vision utopiste d’un Etat trop libéral pour faire de la place à ces centaines de Français peu rentables ? Peut-être pas.

Mais si le déclic n’a pas lieu, d’un côté comme de l’autre, l’alyah francophone de ces dix dernières années, malgré les efforts de communication d’un gouvernement qui ne cesse d’agiter le chiffon rouge pour attirer la communauté juive, pourrait rapidement se tarir.