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Après un scrutin polémique, la minorité juive roumaine sur ses gardes face à l’antisémitisme

Les Juifs d'Europe sont tendus par la guerre à Gaza ; leurs homologues roumains s'inquiètent de la montée de l'extrême droite, alimentée en partie par le peu de sensibilisation à la Shoah

Le candidat à la présidence George Simion s'adressant aux médias après la clôture du scrutin pour le second tour, annulé et réorganisé, de l'élection présidentielle dans le pays, à Bucarest, en Roumanie, le 18 mai 2025. (Crédit : Vadim Ghirda/AP)
Le candidat à la présidence George Simion s'adressant aux médias après la clôture du scrutin pour le second tour, annulé et réorganisé, de l'élection présidentielle dans le pays, à Bucarest, en Roumanie, le 18 mai 2025. (Crédit : Vadim Ghirda/AP)

JTA — À seulement 10 minutes à pied dans un dédale de rues pavées depuis le lieu de naissance de Vlad Dracul – qui a inspiré le personnage du comte de Dracula – se trouve une synagogue vide mais remarquablement bien conservée, dans une ville féerique qui ne compte plus aucun Juif.

Construite en 1903, la synagogue de Sighișoara était autrefois le centre spirituel d’environ 200 familles juives yiddishophones. Mais la Shoah a emporté la plupart d’entre eux et les rares survivants de la Seconde Guerre mondiale ont fini par rejoindre Israël. Le dernier office religieux a eu lieu en 1984 et le dernier Juif de la ville, un avocat nommé Radicanu, est décédé en 2009.

À cette époque, l’avocat américain David Blum a financé la rénovation du bâtiment situé au 11, rue Tache Ionescu, en mémoire de ses parents et grands-parents. Depuis, Viorica Baluța, une chrétienne orthodoxe qui habite à proximité, s’occupe de ce bâtiment.

« Il a investi tellement d’argent que ce serait dommage que cet endroit tombe en ruine », a déclaré Baluța, 73 ans, en parlant de Blum.

« Sighișoara est une ville touristique, et beaucoup de visiteurs viennent du monde entier, quelle que soit leur religion. Les gens apprécient cette synagogue, même s’ils ne sont pas juifs. »

Toutefois, ce n’est pas le cas de tout le monde. En 2014, des vandales ont tenté de mettre le feu à cette synagogue, connue pour ses palmiers fantaisistes peints de chaque côté de l’arche et pour son plafond qui ressemble à un ciel étoilé. L’année suivante, deux adolescents ont tagué des croix gammées sur la porte d’entrée.

Graves at a Jewish cemetery (photo credit: Yaakov Naumi/Flash90)
Illustration : Tombes des victimes juives du pogrom de Iași, en Roumanie, en juillet 1941. (Crédit : Wikimedia commons)

Et ce, bien avant que la guerre actuelle contre le groupe terroriste palestinien du Hamas à Gaza ne déclenche une flambée d’antisémitisme dans une grande partie de l’Europe, y compris en Roumanie, qui n’a pas toujours brillé par sa protection des Juifs.

« La situation empire, c’est certain », a déclaré Alexandru Muraru, membre du Parlement roumain et vice-président du Parti national libéral (PNL), qui n’est pas juif.

« En Europe occidentale, il existe d’importantes communautés musulmanes qui génèrent de l’antisémitisme. En Roumanie, il n’y a qu’une ou deux mosquées, mais notre antisémitisme a des racines historiques. »

C’est effectivement le cas. Dans les années 1930, la Grande Roumanie comptait en effet quelque 800 000 Juifs, ce qui en faisait la quatrième communauté juive au monde, après celles des États-Unis, de Pologne et d’Union soviétique.

Des Juifs arrêtés lors du pogrom de Iasi, en Roumanie, en juin 1941. (Crédit : Yad Vashem)

« À l’époque, les Juifs représentaient une part importante de la société roumaine », a expliqué Gilbert Șaim, qui est le gabbaï, l’homme en charge de la synagogue, de la célèbre Choral Temple de Bucarest depuis dix ans.

« Malgré une discrimination généralisée, il existait des villages, des villes et des métropoles à forte majorité juive, voire des villages fondés il y a plusieurs siècles par des Juifs enracinés dans la région, comme Podu Iloaiei. »

Selon les chiffres cités sur un monument trilingue dans la cour de la synagogue Choral, environ la moitié des Juifs de Roumanie, soit environ 400 000 personnes, ont été tués par les nazis et leurs collaborateurs locaux. À Iași, en trois jours seulement, en juin 1941, plus de 13 000 Juifs, soit plus d’un tiers de la population juive de la ville, ont été massacrés, ce qui constitue l’un des pires pogroms de la Seconde Guerre mondiale.

Malgré cela, un recensement de 1947 indiquait que 167 000 des 650 000 habitants de Bucarest s’identifiaient encore comme juifs. À cette époque, la capitale comptait environ 150 synagogues en activité. Cependant, dans les années qui ont suivi, de nombreux jeunes Juifs ont émigré, notamment pendant les vingt-quatre années de dictature de Ceaușescu, qui autorisait 1 500 Juifs à quitter le pays chaque année entre 1965 et 1989, en échange d’une somme comprise entre 2 000 et 25 000 dollars par personne, ainsi que d’une aide militaire israélienne à la Roumanie.

La synagogue séfarade de Bucarest incendiée par la Garde de fer, en janvier 1941. (Crédit : Radu Ioanid/United States Holocaust Memorial Museum)

Partir offrait aux Juifs roumains la seule chance de préserver leur identité juive à une époque où le régime communiste visait à réprimer toute expression religieuse.

« Le communisme a réussi là où les fascistes et les nazis avaient échoué : faire disparaître presque toute une communauté », a déclaré Muraru, 43 ans, dont le grand-père a survécu au pogrom de Iași.

« De nos jours, on ne peut imaginer qu’un État vende son propre peuple pour obtenir de l’argent et des armes. Mais pour un pays ayant beaucoup souffert, comme Israël, il était important de ramener tout le monde à la maison. La manière dont cela a été fait importait peu. »

Lorsque Ceaușescu a été renversé et exécuté en 1989, il ne restait plus que 11 000 Juifs en Roumanie. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 2 500 à vivre dans ce pays de 19 millions d’habitants, selon Șaim, qui, à 52 ans, est l’un des plus jeunes membres de sa congrégation ; les autres, a-t-il précisé, ont pour la plupart entre 80 et 90 ans.

Une histoire qui s’efface

Alexandru Florian, directeur général de l’Institut national Elie Wiesel pour l’étude de la Shoah en Roumanie, basé à Bucarest, a déclaré que seuls 20 % des Roumains sont au courant de la Shoah ou du rôle joué par le pantin pro-nazi Ion Antonescu pendant la guerre.

« L’antisémitisme explose sur les réseaux sociaux, notamment sur Facebook, TikTok et Telegram, même s’il est moins visible dans les médias traditionnels. La pandémie de Covid a amplifié les théories du complot qui remontent à la fin du XIXᵉ siècle », a-t-il souligné, ajoutant que malgré l’interdiction de glorifier les héros nazis, « fin novembre 2024, une cérémonie publique a été organisée pour commémorer un leader fasciste. Les personnes qui y ont participé font l’objet d’une enquête pénale ».

« L’extrême droite était très puissante en Roumanie dans les années 1930. Aujourd’hui, ces partis extrémistes se présentent comme des partis traditionnels et tentent parfois de se légitimer en participant à des événements de la communauté juive ou à des conférences en Israël. C’est une tendance très inquiétante, car nos parents et grands-parents ont été déportés ou tués par ces mêmes personnes », a ajouté Muraru.

Alexandru Florian, directeur général de l’Institut national Elie Wiesel, présentant un plan du futur musée national de l’histoire des Juifs roumains et de la Shoah, dont l’ouverture est prévue en 2025. (Crédit : Larry Luxner/ JTA)

Ces craintes ont récemment été exacerbées par les ambitions présidentielles de Calin Georgescu pour 2024. Ce candidat d’extrême droite, qui représente le parti Alliance pour l’unité de la Roumanie (AUR), est un admirateur déclaré de la Garde de Fer, un mouvement fasciste antisémite des années 1930.

L’AUR s’est attirée de vives critiques en 2023 lorsqu’elle a qualifié la Shoah de « sujet mineur ».

La Cour suprême roumaine a annulé cette élection, invoquant des inquiétudes quant à une ingérence russe. Georgescu a alors été remplacé sur la liste de l’AUR par George Simion, un populiste opposé aux engagements de la Roumanie envers l’OTAN et l’Union européenne.

Lors du second tour de l’élection présidentielle de mai 2025, le candidat centriste Nicușor Dan, maire de Bucarest, a battu Simion avec 54 % des voix, un écart trop faible pour apaiser les inquiétudes de Muraru.

« C’est une victoire majeure pour la démocratie roumaine, mais comme disent les Américains, nous ne faisons que gagner du temps », a-t-il déclaré.

« Je ne sais pas si nous avons gagné trois ans, cinq ans ou dix ans. Mais imaginez que 5,3 millions de Roumains aient voté pour un candidat extrémiste et très violent. »

Andrei Dumitrescu, 43 ans, gère un musée de voitures anciennes situé en face de l’aéroport international de Bucarest. Il a grandi à Haïfa, mais est revenu en Roumanie, son pays natal, à l’âge de 18 ans, car la vie était difficile en Israël, a-t-il expliqué.

« Je ne pense pas que Nicușor soit le meilleur président, mais il était préférable à l’alternative », a déclaré Dumitrescu.

La synagogue de Sighișoara, une ville qui ne compte plus aucun Juif, en Roumanie. (Crédit : Google Maps via JTA)

« Je n’aurais jamais cru qu’en 2025, nous nous inquiéterions du fascisme. Le problème, c’est que les gens ne connaissent pas l’histoire. »

À cette fin, l’institut de Florian prévoit la création d’un musée national de l’histoire des Juifs roumains et de la Shoah, qui sera situé dans le centre de Bucarest. Ce bâtiment de sept étages et d’une superficie de 10 000 m² , dont le coût est estimé à 50 millions de dollars, retracera le parcours des Juifs de Roumanie de la révolte de Bar Kokhba en 135 de notre ère jusqu’à nos jours. Il devrait être achevé d’ici 2029, mais la collecte de fonds progresse lentement.

Klaus Iohannis, président de la Roumanie de 2014 à 2025, a récemment apporté son soutien à ce projet en déclarant que « ce musée sera un allié de l’éducation contre l’ignorance, un bastion de solidarité et de patriotisme civique face à l’intolérance, à l’antisémitisme et à la discrimination ».

Se tourner vers la prochaine génération

Par ailleurs, 600 élèves, dont 40 % ne sont pas juifs, suivent des cours sur la Shoah et Israël au sein du prestigieux complexe éducatif Laude-Reut, fondé en 1997 par le philanthrope juif Ronald Lauder.

Des élèves juifs et non juifs participant à un faux débat des Nations unies, au prestigieux complexe scolaire Laude-Reut de Bucarest, en 2025. (Crédit : Larry Luxner/JTA)

Tova Ben-Nun Cherbis, la fondatrice et directrice de cette école privée, née en Israël, a indiqué que les cours avaient lieu de 8 h à 17 h et que les frais de scolarité s’élevaient à 12 000 euros par an.

« Nous avons 200 employés, dont onze professeurs d’hébreu, et tout le monde étudie cette langue », a expliqué Cherbis, qui vit en Roumanie depuis trente ans.

« Tous ceux qui viennent ici savent que c’est une école juive et qu’elle est considérée comme un pont entre la Roumanie et Israël. »

Pendant la campagne présidentielle, plusieurs enseignants ont approché Cherbis en privé pour l’avertir qu’ils envisageraient de quitter la Roumanie si Simion gagnait.

« Les personnes qui entouraient [Simion] n’étaient pas préparées à devenir des leaders. Elles sont violentes », a-t-elle déclaré.

« Simion a voulu venir à deux reprises dans notre école, mais nous avons poliment refusé. »

David Solomonovich, un lycéen de 18 ans à Laude-Reut, dit avoir été insulté « à plusieurs reprises » depuis le début de la guerre à Gaza il y a près de deux ans. Cela l’a poussé à rompre toute relation avec des camarades de classe qu’il considérait comme des amis. Certains jeunes musulmans de son quartier l’ont même menacé de le poignarder, a-t-il ajouté.

« Avant le 7 octobre, je portais une étoile de David. Maintenant, je suis plus prudent », a expliqué Solomonovich, faisant référence au pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023.

La guerre à Gaza a éclaté lorsque quelque 6 000 Gazaouis dont 3 800 terroristes dirigés par le Hamas ont pris d’assaut le sud d’Israël, tué plus de 1 200 personnes, principalement des civils, enlevé 251 otages de tous âges, et commis de nombreuses atrocités et en utilisant la violence sexuelle comme arme à grande échelle.

Cette guerre contre le Hamas aurait fait des dizaines de milliers de morts parmi les Gazaouis, selon le ministère de la Santé du groupe terroriste palestinien.

Les chiffres publiés par le groupe terroriste sont invérifiables, et ne font pas de distinction entre civils et terroristes. Israël affirme avoir tué 20 000 terroristes au combat depuis janvier, et 1 600 autres terroristes à l’intérieur du pays le 7 octobre 2023.

Solomonovich a déclaré que bon nombre de ses camarades de classe semblent penser que tous les Israéliens sont des meurtriers : « Si vous leur demandez pourquoi, ils vous répondront qu’ils l’ont vu sur Instagram ou à la télévision. »

Sa camarade de classe non juive Sofia Bordei, 17 ans, est du même avis.

« La grande majorité de ma génération est contre Israël », a-t-elle déclaré.

« Tout ce que je vois sur les réseaux sociaux de mes pairs fait la promotion de l’antisémitisme. Et ces jeunes sont très facilement convaincus, car ces sites diffusent des informations erronées. »

Des Juifs roumains quittant Vienne pour Israël, en 1950. (Crédit : David Rubinger/Corbis via Getty Images/ via JTA)

Antisémitisme ou pas, ces dernières années, la synagogue Choral de Bucarest, avec son architecture imposante de style mauresque et sa façade élaborée, est devenue une attraction majeure pour les habitants comme pour les touristes, malgré les mesures de sécurité strictes désormais requises pour franchir le portail.

« J’ai des visiteurs qui viennent d’Iran et du Golfe », a déclaré Șaim.

« Les musulmans s’intéressent à notre histoire et à notre patrimoine – parfois, et j’ai honte de le dire, davantage que beaucoup de mes visiteurs israéliens. »

Les Israéliens représentent la deuxième source de tourisme en Roumanie après les Allemands. Cela s’explique principalement par l’importante diaspora juive roumaine en Israël et par le fait que la Roumanie est une destination relativement bon marché, à moins de trois heures d’avion de Tel Aviv.

À la question de savoir s’il y a un espoir pour la vie juive en Roumanie, Șaim a répondu par un « oui » retentissant.

Selon ses estimations, sur les quelque 80 synagogues que compte la Roumanie, seulement assurent encore des offices. Quelques-unes proposent même un office quotidien, comme à Brașov et à Oradea, mais Choral est de loin la synagogue la plus active du pays. Ses offices du Shabbat attirent entre 30 et 40 personnes, et entre 200 et 300 pour les fêtes du Nouvel an juif, Rosh HaShana et Yom Kippour.

« Je ne doute pas que, dans un futur proche, il y aura un petit nombre de Juifs locaux ici, et un nombre croissant d’Israéliens », a-t-il déclaré.

« Dieu seul sait combien, mais c’est notre avenir. »

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