« Comme on se retrouve ! » : « Soirée-pyjama » dans un abri anti-aérien du nord de Tel-Aviv
Dans cet abri sous-terrain, on vient chercher la sécurité mais on y trouve aussi une communauté improvisée qui attend ensemble la fin de la guerre
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Lorsque la sirène a retenti, Roberto Sciunnach traînait son deuxième matelas sur les marches de béton qui mènent à l’abri, non loin d’un immense parking, en contrebas de la vaste place de Bâle, dans le nord de Tel Aviv.
En surface, en ce samedi soir au climat plutôt tempéré, cette place habituellement animée était presque vide, les cafés fermés par arrêté gouvernemental. Une fois dans l’abri — non sans avoir avant cela appelé sa femme pour lui dire qu’il arriverait à temps —, les lieux étaient quasiment vides. Plus pour longtemps.
En l’espace de quelques minutes, tous les espaces bruissaient des conversations d’une foule compacte d’adultes et d’enfants accompagnés de leurs chiens, poussettes, sacs, tapis et autres matelas. Il était à peine 19h30 mais les familles qui ont de jeunes enfants savaient que c’était le moment de se préparer pour la nuit.
Après des semaines d’attente, la guerre avec l’Iran avait enfin commencé, la deuxième en l’espace de huit mois, livrant une fois de plus le pays à l’incertitude et au mugissement des sirènes qui, de Tel Aviv à Israël, avertissent de l’arrivée de missiles balistiques et de drones iraniens.
Venues se mettre en sécurité dans cet abri sous-terrain, les dizaines de personnes présentes disent y trouver une communauté improvisée pour attendre ensemble la fin de la guerre. Originaires de divers pays, ils viennent chacun avec leur nourriture et ont un avis différent sur la guerre, mais partagent l’espoir d’une nuit au calme.
« Nous avons pris un sac plein de jeux, et nous faisons en sorte que tout soit aussi normal que possible pour que les enfants ne se rendent pas compte », explique Sciunnach, qui est père d’un garçon de deux ans et d’une petite fille de 6 mois, en montrant du doigt des Magna Tiles étalés sur un tapis. « Pour mon fils, c’est un jeu, une fête. Si on lui demande ce qu’il fait là, il va dire que c’est une soirée pyjama. »
Sciunnach et ses proches ont passé les douze jours de guerre de juin dernier dans l’abri de leur immeuble, mais la solution qu’ils privilégient cette fois est plus sûre et plus pratique. Elle leur évite en effet d’avoir à se ruer dans les escaliers de leur immeuble à chaque alerte. Ils ont fait le choix de cet abri public dans lequel ils viennent avec une autre famille de leur immeuble, prêts pour la nuit, voire plus.
« C’était dur avec deux enfants et un bébé de 6 mois. Ce n’était pas facile de constamment monter et descendre les escaliers », souligne-t-il. « Nous avons préféré venir ici, place de Bâle, parce que même si nous avons une pièce sûre dans l’immeuble, nous sommes plus en sécurité en sous-sol, et la sécurité est pour nous primordiale. »
Tout près, des femmes ont pris place dans des chaises de jardin adossées au mur de béton, comme si elles étaient à la plage. Deux d’entre elles, originaires de Belgique, Nelly et Elyane, qui n’ont pas souhaité donner leur nom de famille, ne se connaissaient pas avant la dernière guerre contre l’Iran car elles viennent de villes différentes.
« J’ai rencontré cette fantastique voisine en juin dernier », dit Nelly en montrant Elyane avant que les deux femmes s’exclament à l’unisson : « Comme on se retrouve ! »
« En juin, il faisait extrêmement chaud. On respirait mal », confie Nelly. « Et maintenant, nous avons l’expérience. Ce n’est plus la première fois, nous savons à quoi nous attendre ».
Nelly n’est pas contre la guerre. Elle espère que cette fois, le régime iranien sera renversé une bonne fois pour toutes, histoire qu’Israël n’ait pas à recommencer tout cela dans quelques mois.
« J’étais anxieuse avant que ça commence, mais maintenant que c’est fait, je le suis moins », ajoute-t-elle. « Je me sens un peu fatiguée, mais moins anxieuse. »
« On fait deux-trois grimaces et, en général, tout le monde rit de la situation »
L’anxiété et la fatigue sont légion à l’intérieur de l’abri. De même que l’ennui. Assis sur le sol, des jeunes d’une vingtaine d’années, silencieux, se disent trop fatigués pour donner une interview.
Venu sans ballon, Eden, 8 ans, est heureux de montrer le jeu qu’il a inventé avec sa sœur et qui consiste à jeter inlassablement en l’air une bouteille en plastique de Coca à moitié remplie d’eau dans l’espoir de la faire atterrir debout.
En ce samedi soir, ses nombreuses tentatives, qui se voulaient une démonstration, se soldent par des échecs, mais il assure avoir réussi dans la journée. Un peu plus tard, il semble satisfait. Il sort une trottinette d’un recoin de l’abri et improvise un circuit entre les piliers.
Amir, son père, qui ne souhaite pas non plus donner son nom de famille, est assis avec les siens sur une chaise pliante devant une énorme tente pop-up dont le sommet affleure les conduits d’aération de l’abri. En juin dernier, c’est là qu’ils ont passé une nuit après que leur abri a été inondé. Cette fois-ci, explique-t-il, il a retenu la leçon et est venu mieux équipé.
« C’est bondé », dit-il. Mais il connaît du monde car, dit-il : « C’est le quartier, les gens du quartier. »
Un couple de nouveaux venus — un jeune couple qui vit ensemble depuis juin dernier — arrive dans l’abri après une journée passée à déambuler dans Tel Aviv. À chaque fois que retentissait une sirène, explique l’un d’eux, Harel Stavi, ils se trouvaient un abri à proximité.
Avant cette nuit, ils étaient déjà venus ici et Stavi explique qu’il s’y était fait livrer par Wolt du jachnun, un met juif yéménite traditionnellement consommé à Shabbat. Une sirène avait retenti à l’arrivée du livreur, si bien que ce dernier était descendu se mettre lui aussi à l’abri. Une fois l’alerte terminée, Stavi avait pu retrouver son livreur et sa pâtisserie.
Plus tard, le couple a joué au téléphone arabe avec des enfants, assis sur un matelas tout proche.
« Nous ne connaissions personne », dit-il à propos de ses compagnons de refuge.
À 20h30, l’abri était presque vide. Des enfants dessinaient avec une maman là où Stavi se trouvait un peu avant. À côté, Schiunnach et une autre famille faisaient dîner les enfants : au menu, œufs brouillés, poivrons et fromage. Les matelas étaient toujours adossés au mur.
Une mère a dit à sa fille de 6 ans qu’elle sortait fumer et reviendrait tout de suite. La nuit promettait d’être longue.
Quelques minutes plus tard, Amir, le propriétaire de la grande tente, disait à une autre famille qu’il sortait lui aussi prendre l’air.
« A tout de suite », cria-t-il. « Je vous rapporte quelque chose ? »
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