Comment le serment des survivants de Buchenwald sert à attiser les manifestations anti-Israël
Alors que le groupe anti-Israël Kufiyas à Buchenwald a été interdit de manifester devant le tristement célèbre camp de concentration nazi à Yom HaShoah, le débat sur l’histoire du site a resurgi
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JTA — Alors que des militants anti-Israël se sont vu refuser l’accès à l’ancien camp de concentration de Buchenwald ce week-end, un débat de longue date concernant l’histoire du site a resurgi.
Ce différend, qui remonte à la libération du camp en 1945, porte sur la manière dont les victimes de Buchenwald souhaitaient que l’on se souvienne d’elles.
Les militants du groupe « Kufiyas in Buchenwald » affirment que leur combat en faveur des Palestiniens respecte l’engagement qui avait été pris par des milliers de survivants de Buchenwald quelques jours après leur libération.
Les déportés avaient juré de punir les coupables, de détruire le nazisme et de créer un monde de paix. Cette promesse, connue sous le nom de « Serment de Buchenwald », a été invoquée par divers régimes et mouvements politiques depuis sa formulation.
Le groupe Kufiyas à Buchenwald a été empêché de manifester au mémorial de Buchenwald dimanche dernier après qu’un tribunal de la ville voisine de Weimar a confirmé l’interdiction prononcée par la police. Le rassemblement devait avoir lieu le jour du 81ᵉ anniversaire de la libération de Buchenwald par les troupes américaines – et la veille de Yom HaShoah.
Les juges ont estimé que ce rassemblement risquait de « porter atteinte à la dignité des victimes » des nazis.
Les militants se sont vu proposer de manifester dans le centre-ville de Weimar, mais ils ont refusé.
Buchenwald était l’un des plus grands camps de concentration sur le sol allemand, où étaient détenus des Juifs ainsi que des prisonniers politiques, des Roms, des homosexuels et des prisonniers de guerre. Environ 56 000 personnes y ont été assassinées, dont environ 11 000 Juifs.
Les membres de Kufiyas à Buchenwald ont fait valoir que leur manifestation rendrait hommage à la mémoire des victimes de Buchenwald, à toutes les « victimes du génocide et du fascisme », ainsi qu’à la lutte « contre tous les génocides, en particulier celui qui se déroule actuellement en Palestine ».
Cette campagne a été lancée après qu’un tribunal allemand a statué que Buchenwald pouvait refuser l’entrée aux visiteurs portant un keffieh – le foulard arabe censé protéger du soleil et du sable qui est devenu un symbole du nationalisme palestinien adopté par les manifestants de gauche anti-Israël.
La fondation du mémorial a fait valoir que, dans certains contextes, ce symbole pouvait être perturbateur et aller à l’encontre de sa mission de mémoire. Ses détracteurs ont déclaré que la fondation réprimait les discours critiques envers Israël et qu’elle s’alignait sur la mission de commémoration de la Shoah.
En ne traitant pas du « génocide à Gaza », Kufiyehs à Buchenwald a déclaré que le mémorial était devenu « un lieu de révisionnisme historique et de négation du génocide ».
Le site du mémorial a répondu que c’est Kufiyas à Buchenwald qui abuse de l’histoire.
« Il s’agit là d’une instrumentalisation tout à fait inappropriée de la mémoire des victimes du nazisme à des fins politiques et misanthropiques », a déclaré Rikola-Gunnar Lüttgenau, porte-parole de la fondation du mémorial, à la chaîne allemande Mitteldeutscher Rundfunk.
Le rassemblement prévu a également été vivement critiqué par le Congrès juif européen, la Conférence des rabbins européens et d’autres groupes.
Israël rejette les accusations de génocide à Gaza, où des terroristes du Hamas sont infiltrés parmi la population civile ainsi que dans les mosquées, les hôpitaux et les écoles, utilisant les Gazaouis comme boucliers humains.
La guerre à Gaza a éclaté lorsque quelque 6 000 Gazaouis dont 3 800 terroristes dirigés par le Hamas ont pris d’assaut le sud d’Israël le 7 octobre 2023, tué plus de 1 200 personnes, principalement des civils, enlevé 251 otages de tous âges, et commis de nombreuses atrocités et en utilisant la violence sexuelle comme arme à grande échelle.
L’armée israélienne affirme avoir tout mis en œuvre pour éviter les victimes civiles pendant le conflit, notamment en émettant de multiples avertissements avant les frappes.
Selon William Niven, professeur émérite à l’université de Nottingham Trent et spécialiste de l’histoire de l’Allemagne, les atrocités actuelles ont déjà été évoquées à Buchenwald.
En 1993, environ 3 000 personnes ont manifesté sur le site contre le nettoyage ethnique des Bosniaques en Bosnie-Herzégovine.
Marek Edelman, dernier dirigeant survivant du soulèvement du ghetto de Varsovie pendant la Shoah, avait alors prononcé un discours dans lequel il déclarait : « L’Europe n’a rien appris depuis la Shoah. Rien n’a été fait pour mettre fin aux massacres. Ce qui s’est passé en Bosnie-Herzégovine est une victoire posthume pour Hitler. »
Cependant, Niven considère le rassemblement anti-Israël de Kufiyehs à Buchenwald comme problématique, car il aurait risqué de perturber la commémoration de la libération du camp, un événement qui attire chaque année les descendants des victimes de Buchenwald, ainsi qu’un nombre de plus en plus réduit de survivants.
« Cela risquait de contrarier les visiteurs et de prendre le pas sur leur deuil », a-t-il déclaré.
« Si vous avez un groupe de personnes qui se tiennent là avec des pancartes politiques ou qui font des déclarations politiques, alors elles transforment cet événement commémoratif en un acte politique », a souligné Niven.
« Elles s’en servent parce qu’elles savent qu’elles attireront l’attention des médias. »
Tair Borchardt, organisatrice juive de la campagne, a rétorqué qu’une proportion importante de Juifs, dont des enfants et des petits-enfants de victimes du nazisme, figurait parmi les militants. Selon elle, établir un lien direct entre les déportés de Buchenwald et les Palestiniens constituait leur manière de commémorer.
« Je pense que rendre hommage aux victimes du fascisme nazi doit aussi, par principe, viser à garantir que cela ne se reproduise plus jamais », a poursuivi Borchardt.
« Et c’est exactement ce qui se passe actuellement. Établir ces liens ne me semble pas en contradiction avec le fait d’honorer les victimes. »
Kufiyas à Buchenwald est une alliance de gauche qui regroupe des militants d’organisations communistes, antifascistes et juives antisionistes. Dans le cadre de sa campagne, le groupe a collaboré avec le réseau International Jewish Anti-Zionist Network (IJAN) et le groupe allemand Jewish Voice for a Just Peace in the Middle East.
Rachael Shapiro, organisatrice au sein de l’IJAN, a déclaré que « l’insistance de la fondation du mémorial sur la singularité et l’exceptionnalisme du génocide nazi des Juifs d’Europe » servait à « couvrir activement la participation et le financement par l’Allemagne du massacre des Palestiniens ».
« En tant que Juifs, personnes queer et autres antifascistes, nous sommes nombreux, enfants et petits-enfants de survivants et de personnes persécutées et assassinées lors du génocide nazi, à rejeter sans réserve le fait que l’État allemand dicte ses conditions en matière de commémoration », a déclaré Shapiro dans un communiqué.
C’est exactement ce que font les États, selon James E. Young, spécialiste de la Shoah et professeur émérite d’études juives à l’université du Massachusetts, à Amherst.
« L’ironie, c’est que par définition, dans tous les sites commémoratifs nationaux partout dans le monde, y compris à Buchenwald, c’est toujours l’État qui dicte ‘les conditions de la commémoration’. C’est là tout le problème », a déclaré Young lors d’une interview.
Depuis le jour de la libération de Buchenwald, la signification de ce lieu – et l’interprétation de ce qui s’y est passé – ont évolué au gré des changements de régime.
Kufiyas à Buchenwald a déclaré que ses revendications concernant le site commémoratif étaient fidèles au Serment de Buchenwald, engagement pris par 21 000 survivants du camp le 19 avril 1945.
Ce jour-là, les détenus libérés ont défilé sur la place d’appel et ont encerclé le premier monument commémoratif de Buchenwald, un obélisque en bois fabriqué dans l’atelier de menuiserie du camp. Ils ont lu un discours commémoratif en russe, polonais, allemand, français, tchèque et anglais, qui s’est terminé par le serment prononcé en chœur.
« Nous n’abandonnerons la lutte que lorsque le dernier coupable aura été jugé par le tribunal de toutes les nations », avaient-ils déclaré.
« La destruction absolue du nazisme est notre devise. Construire un nouveau monde de paix et de liberté est notre idéal. »
Quelques jours plus tard seulement, le serment fut révisé. Une nouvelle version s’engageait à poursuivre la destruction du nazisme « jusqu’à ses racines ». Cet ajout avait une signification claire pour les survivants communistes, une signification qui se confirma lorsque Buchenwald passa sous le contrôle de l’Allemagne de l’Est, occupée par les Soviétiques : les « racines » du fascisme étaient alors considérées comme étant le capitalisme et l’Occident.
En 1958, la République démocratique allemande (RDA) a inauguré le premier mémorial d’État de Buchenwald : un chemin reliant les fosses communes à un clocher sur lequel était gravé le serment.
« Sous la RDA, le site a été politisé pour véhiculer un message anticapitaliste, anti-impérialiste et anti-occidental. C’est ainsi qu’il a été présenté pratiquement jusqu’en 1990 », a déclaré Niven.
Buchenwald est devenu un monument dédié à la lutte menée par les communistes et à la victoire finale sur le fascisme, un site symbolisant la solidarité au-delà des frontières nationales. Pendant des décennies, de grandes lacunes sont restées dans cette histoire, comme le pacte Hitler-Staline et le sort des déportés juifs.
Après la chute de l’Union soviétique et la réunification de l’Allemagne, Buchenwald a été repensé.
En 1991, une commission historique indépendante a recommandé toute une série de changements, notamment de mettre l’accent sur le camp de concentration et d’ériger des mémoriaux pour les groupes qui n’avaient pas encore été commémorés.
Un mémorial a également été érigé en l’honneur du « camp spécial » que les Soviétiques ont exploité de 1945 à 1950.
Le régime y a interné des nazis ainsi que de nombreux ennemis présumés qui n’étaient pas nazis. On estime qu’environ 7 000 personnes y sont mortes et ont été enterrées dans une forêt proche du camp, leurs tombes ayant été tenues secrètes par l’État.
Aujourd’hui, les nazis sont commémorés parmi les victimes dans des fosses communes.
Dans les années 1990 et 2000, une nouvelle doctrine a façonné la mémoire du passé en Allemagne : sa responsabilité particulière envers Israël.
Au cours du processus de « Vergangenheitsbewältigung », c’est-à-dire de la prise de conscience de l’époque nazie, la solidité de l’État d’Israël est devenue un élément clé de la réhabilitation de l’Allemagne.
« Tout comme la Shoah a justifié la naissance de l’État d’Israël, aux yeux de l’Allemagne, l’une des raisons d’être du mémorial est de commémorer la raison pour laquelle les Juifs ne doivent plus jamais être attaqués – ou, plus précisément, qu’il ne doit plus jamais y avoir de génocide de Juifs, » a déclaré Young.
Pourtant, le Serment de Buchenwald a été invoqué tout au long des années 2000 avec une urgence mondialisée.
Lors du 70ᵉ anniversaire de la libération en 2015, le survivant Bertrand Herz a exhorté les jeunes du monde entier à défendre les droits de l’Homme et à lutter contre le racisme. Tant que la répression persisterait dans le monde, a-t-il déclaré, le serment ne serait pas tenu.
Cette commémoration s’est déroulée dans un contexte marqué par des attentats terroristes visant des Juifs en Europe et par une crise des réfugiés syriens qui a bouleversé la composition de la population allemande.
Aux côtés de Herz, l’homme politique Martin Schulz a déclaré que les victimes de Buchenwald avaient laissé derrière elles une boussole morale pour relever ces défis.
« Leur mémoire oblige l’Europe à lutter contre le retour des démons que nous pensions avoir vaincus, mais qui montrent encore leur visage hideux : le racisme, l’antisémitisme, l’ultranationalisme et l’intolérance », a déclaré Schulz.
Le groupe Kufiyas à Buchenwald n’est pas le seul groupe à s’être opposé au mémorial de Buchenwald ces dernières années. La Thuringe, le Land où se trouve le mémorial, est un bastion du parti d’extrême-droite Alternative pour l’Allemagne (AfD). Lors des élections fédérales de l’an dernier, ce parti y a recueilli 38,6 % des voix, soit un score supérieur à celui obtenu dans tout autre Land allemand.
Le chef de l’AfD en Thuringe, Björn Höcke, a exhorté l’Allemagne à rompre avec sa culture de repentance face au nazisme. Il a qualifié le mémorial de la Shoah de Berlin de « monument de la honte ».
En 2021, des affiches électorales de l’AfD sur le parking de Buchenwald prônaient « le courage de dire la vérité ». Le site a été la cible d’attaques, allant de graffitis représentant des croix gammées à des personnes abattant des arbres plantés en mémoire des survivants de la Shoah.
La prise de pouvoir de l’AfD en Thuringe en 2024 a suscité un tollé de la part de l’International Committee Buchenwald-Dora and Commandos (ICBD), fondé en 1952 pour préserver la mémoire de la résistance de Buchenwald.
« L’ICBD remercie toutes les personnalités politiques et les acteurs de la société civile qui se sont battus avec acharnement en Thuringe et en Saxe pour défendre nos valeurs – les valeurs du Serment de Buchenwald », a déclaré l’organisation.
L’AfD, qui devrait connaître une forte progression lors des élections de septembre prochain, a présenté un programme visant à opérer une transformation sociale conservatrice de la société allemande et à expulser les immigrés et les réfugiés.
L’organisatrice de l’initiative Kufiyas à Buchenwald, Borchardt, a déclaré que le mémorial avait récemment publié un document présentant des images d’un keffieh, d’une pastèque (symbole du nationalisme palestinien) et de l’inscription « cessez-le-feu maintenant », le tout présenté comme des exemples d’antisémitisme.
Borchardt a rejeté cette comparaison.
Selon elle, le Serment de Buchenwald est clair et « parle de lui-même ».
« Il n’est pas très difficile de comprendre que le génocide qui se déroule actuellement en Palestine, l’emprisonnement des prisonniers politiques – dont beaucoup sont incarcérés sans aucune audience devant un tribunal ni droit de se défendre -, c’est probablement aussi ce que visait le Serment de Buchenwald », a estimé Borchardt.
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