JTA – Mon ami, Alain Azria, m’a regardé d’un air perplexe quand je lui ai raconté, indigné et avec incrédulité, que j’ai entendu des gens parler de tuer les Juifs lors d’une manifestation anti-Israël le mois dernier à Paris.

Un jeune homme noir qui avait un accent parisien a déclaré à ses dizaines d’amis qui l’entouraient, d’une voix forte mais sans crier, « OK les gars, allons chasser des Juifs ».

Son ami lui a répondu, « Brisons-leur le cou ». A cela, le premier interlocuteur lui a répliqué, « Attrape-les rapidement, tue-les lentement ».

Le groupe s’est fondu dans la masse des milliers de personnes qui avançaient vers la gare du Nord en criant des slogans accusant Israël de génocide.

Le choc que j’ai ressenti vient du fait que même si la plupart de mes articles traitent de la violence antisémite en Europe, j’ai toujours été personnellement protégé de l’antisémitisme. Peut-être parce je vis en Hollande, où ce genre de choses arrivent rarement, ou peut-être parce que j’ai vécu une grande partie de ma vie en Israël, où l’on ne nous donne qu’une explication théorique de ce phénomène.

Mais pour Alain, un photographe freelance spécialiste des problèmes antisémites en France qu’il documente, c’était juste un jour comme un autre. Ce qui veut dire qu’il n’avait pas vraiment le temps de s’occuper de ma découverte étonnante qui est somme toute banale pour lui.

« OK, OK, bienvenu à Paris. Maintenant, passons à autre chose », m’a-t-il répliqué tout en empruntant un raccourci pour arriver à la gare avant la procession.

Durant les deux semaines suivantes, alors que le combat d’Israël contre le Hamas à Gaza continue d’attiser les flammes de la violence antisémite et les incitations [à la haine] à travers le continent, j’ai réussi à mieux comprendre la nonchalance d’Alain au sujet du festival de haine qu’il documentait.

J’ai réussi à le comprendre grâce à plusieurs visites à Paris – où j’ai assisté à une tentative de pogrom – et grâce à des débats avec des antisémites affirmés ici. Mais, j’ai réussi à le comprendre aussi en observant un phénomène saisissant près de chez moi à La Haye. Phénomène que les médias hollandais ont surnommé « Le triangle de la charia ».

Choqué par le fait que l’antisémitisme soit devenu acceptable en France, j’étais heureux de rentrer à la maison en Hollande. C’est un pays où j’ai choisi de m’installer à cause de sa grande tradition de tolérance.

Mais à Schilderswijk, mon quartier de La Haye où la moitié de la population est musulmane, des centaines de personnes ont manifesté trois fois depuis le 8 juillet. Pendant ces manifestations, on a pu voir des drapeaux de l’EIIL [Etat islamique d’Irak et du Levant] et des appels à tuer les Juifs. Dimanche, les manifestations étaient de retour dans les rues et des pierres ont été lancées sur la police.

Au cœur de ma compréhension de la banalisation de la violence en Europe, la manifestation de Sarcelles, où beaucoup de musulmans et de Juifs cohabitent. La population juive vivant là-bas est telle que l’on a surnommé ce quartier « le petit Jérusalem ».

Là-bas, j’ai vu des CRS repousser une foule, composée majoritairement d’Arabes, qui, ne pouvant atteindre la synagogue, a détruit les devantures des commerces juifs et non juifs en scandant « Mort aux Juifs » en arabe et en français. L’avenue menant à la synagogue était enveloppée d’un nuage de gaz lacrymogène et de la fumée noire s’élevait des feux allumés sur l’asphalte et les rails de trams.

Non loin, les émeutiers lançaient des bombes incendiaires sur la synagogue. En conséquence, il y a eu des dommages, mais mineurs. C’était la neuvième attaque contre une synagogue en France depuis le 8 juillet, date à laquelle l’opération militaire contre le Hamas a débuté.

Ce délitement temporaire de l’Etat de droit peut sembler étrange aux Américains, mais il est normal en France. Ici, la police préfère contenir plutôt que d’empêcher les comportements illégaux des Arabes dans les banlieues des grandes villes – pour « ne pas réveiller le chat qui dort », comme le décrit Sammy Ghozlan, un ancien commissaire de police et fondateur du Bureau national de la vigilance contre l’antisémitisme (BNVCA).

« Nous appelons ces zones ‘les territoires perdus’ parce que la police ne peut plus s’y rendre par peur qu’un incident mineur se transforme en émeute comme en 2005 », explique-t-il. Il me rappelle qu’« en Israël, vous aussi vous avez ce genre de zone ».

Plus que l’effondrement de l’Etat de droit, ce qui m’a surpris était la réaction, répétée, des Juifs locaux. Quelques minutes après le début des émeutes à Sarcelles, des centaines d’entre eux se sont réunis, armés de battes de baseball et d’autres armes.

Vue sur une place à Sarcelles après les émeutes (Crédit : Cnaan Liphshiz)

Vue sur une place à Sarcelles après les émeutes (Crédit : Cnaan Liphshiz)

Entourant la synagogue assiégée, ils ont entonné l’hymne national français. Je leur ai demandé quand ils ont commencé à ne compter que sur leur propre force pour se défendre. Les plus âgés m’ont répondu que c’est comme ça depuis des années. Les adolescents ont ajouté : « depuis toujours ».

Coincé à la station de train de Sarcelles – les émeutiers ont perturbé le trafic ferroviaire et les chauffeurs de taxis évitent cette zone une fois la nuit tombée – j’ai entendu un Algérien expliquer à une Congolaise que c’était les Juifs qui avaient commencé.

« Comme toujours, ils attaquent en premier ou ils volent ou ils tuent, ensuite ils font venir les médias pour qu’ils mentent à ce sujet », explique l’homme. Il m’a dit qu’il s’appelait Mohammed Abu-Chaich, un agent de sécurité à l’aéroport Charles De Gaulle. « Je hais les Juifs, je n’ai pas honte de le dire ».

« Ils ont commencé la guerre en Algérie juste pour tuer les Arabes », raconte Abu-Chaich, qui a une quarantaine d’années. Il m’a décrit la guerre civile dans son pays mené par les Islamistes. « Hitler les a tués pour des raisons similaires », a-t-il ajouté d’une voix forte, les autres autour de lui ont acquiescé.

Attristé après cette conversation avec Abu-Chaich (je ne lui ai pas dit au final que j’étais juif), je suis allé dans un restaurant camerounais pour dîner. Il ne m’a pas fallu beaucoup de temps avant de commencer à discuter de l’Afrique avec les clients du restaurant – un continent où j’ai travaillé et que j’adore.

Dix minutes après le début de la conservation, deux de mes interlocuteurs m’ont invité à séjourner chez eux lors de mon prochain voyage à Yaoundé.

J’étais un peu pompette après avoir bu de la bière à la banane bon marché et j’étais heureux que mes nouveaux amis camerounais restaurent ma foi en l’humanité, quand l’un d’eux a commencé à parler de l’avenir brillant qui attendait son pays. Lorsqu’ils pourront enfin avoir accès aux réserves de gaz.

« Ça sera le paradis », m’explique-t-il. « J’espère que les Juifs ne nous le prendront pas comme ils l’ont fait en Allemagne avant qu’Hitler n’utilise ce gaz pour les tuer ».