WASHINGTON (JTA) – Ce n’était pas la première fois que John Lewis avait invoqué l’alliance judéo-noire lors de l’époque des combats pour l’égalité des droits civiques. Mais c’était la première fois que le congressiste de Géorgie, un héros des droits civiques, l’invoquait pour expliquer pourquoi il n’avait pas assisté à un discours prononcé par un Premier ministre israélien.

« A de nombreuses reprises, nous avons travaillé côte à côte pour renforcer notre démocratie et pour lutter pour l’égalité et la justice dans ce pays », a déclaré Lewis lors d’une conférence de presse, le 3 mars, où plusieurs démocrates, qui avaient boycotté le discours de Benjamin Netanyahu quelques heures plus tôt, expliquaient leur absence.

A l’instar de la plupart des 60 législateurs qui ont choisi de ne pas assister à la prestation de Netanyahu au Congrès au cours de laquelle le Premier ministre a pesté contre l’accord que l’administration Obama était en train de négocier avec l’Iran, Lewis a vu l’invitation faite à Netanyahu par le président de la Chambre John Boehner comme un stratagème partisan qui l’emportait sur son soutien traditionnel pour Israël.

« J’ai été attristé que, par cette action, le président ait menacé cette position historique, le soutien bipartisan à nos frères et sœurs israéliens a déclaré Lewis. C’est pour cette raison que j’ai choisi de ne pas assister au discours. »

Parmi les parlementaires noirs, cependant, il y avait quelque chose d’autre : l’impression que l’invitation à Netanyahu était un signe de manque de respect pour le premier président noir des États-Unis.

Le Représentant démocrate Steve Cohen a parlé à JTA, avant le discours, de la pression des électeurs de sa circonscription de Memphis – à majorité afro-américaine – pour ne pas y assister car le discours était perçu comme un affront à Barack Obama.

La moitié des Noirs du Congrès – 21 sur 42 membres – étaient absents lors du discours de Netanyahu le 3 mars, soit plus d’un tiers du nombre total des législateurs qui n’y ont pas assisté.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu parle de l'Iran lors d'une réunion conjointe du Congrès des États-Unis le 3 mars 2015

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu au Congrès, le 3 mars 2015 (Crédit photo: Win McNamee / Getty Images / AFP).

La plupart d’entre eux ont invoqué l’intrusion de la politique partisane dans la nature historiquement bipartisane du soutien à Israël pour expliquer leur décision.

Les membres du caucus – un groupe parlementaire – qui rassemble les élus Afro-américains du Congrès ont insisté à plusieurs reprises sur le fait qu’il n’y avait pas de décision collective de boycotter Netanyahu et que leur absence ne doit pas être vue comme un signe sur les relations entres Noirs et Juifs, ni comme un refus de soutenir Israël.

Mais l’absence de tant de législateurs noirs a perturbé les personnalités des deux communautés impliquées dans la traditionnelle alliance judéo-noire.

« La communauté juive a bien-sûr été sensible parce que je pense que les Juifs et les Noirs attendaient plus les uns des autres », a déclaré au JTA Charles Rangel, le membre vétéran du Congrès qui est proche de la communauté juive de New York.

Et le rabbin Jonas Pesner, le nouveau directeur du Religious Action Center du mouvement réformiste, a qualifié le discours de « moment difficile dans la relation ».

Rabbi Jonah Pesner, left, the new head of the Reform movement’s Religious Action Center, and Rep. John Lewis (D-Ga.) in Selma, Ala. (Courtesy photo)

A gauche, le rabbin Jonah Pesner, nouveau chef du mouvement libéral, à droite, John Lewis, à Selma (Courtesy photo).

Ce désaccord intervient à un moment sensible dans les relations entre Noirs et Juifs. Alliés pendant les luttes pour les droits civiques des années 1960, le partenariat judéo-noire a commencé à se délier en raison de divergences à propos de l’Affirmative action et du soutien à Israël, ainsi qu’a cause de controverses sur les propos anti-juifs de dirigeants noirs comme Jesse Jackson et Louis Farrakhan.

Au cours des dernières années, il y a eu un effort concerté pour reconstruire l’alliance, en mettant l’accent sur la période des droits civiques.

L’AIPAC a fait des relations entre Noirs et Juifs un point central de sa conférence annuelle qui s’est tenue ce mois-ci, avec une session plénière rassemblant des activistes Afro-américains et des membres de l’AIPAC qui avaient des liens personnels, par le biais de leurs parents, au mouvement des droits civiques.

Un certain nombre d’organisations juives – y compris l’Anti-Defamation League, l’American Jewish Committee, le Jewish Council for Public Affairs, le mouvement réformiste et Bend the Arc – ont demandé au Congrès d’autoriser à nouveau le Voting Rights Act, dont certaines parties avaient été invalidées par la Cour suprême en 2013.

Réhabiliter la loi est devenu une priorité pour le caucus noir du Congrès.

Lewis – qui avait été sauvagement battu par la police en défilant pour les droits de vote avec le révérend Martin Luther King à Selma il y a 50 ans- a plaidé, lors d’un symposium sur les relations entre Noirs et Juifs à la Convention nationale du parti démocrate de 2012, en faveur d’une plus grande interaction entre les jeunes membres des communautés qui n’avaient pas de mémoire personnelle de la coalition des années 1960.

« Si nous nous connaissons et nous comprenons les uns les autres, il n’y aurait pas de schisme », avait déclaré Lewis à l’époque.

Les principaux législateurs noirs ont pris soin de blâmer Boehner et de rappeler leur soutien continu pour Israël.

Lors de la conférence de presse avec Lewis, le Representant G.K. Butterfield de Caroline du Nord, qui est le président du caucus des élus Afro-américains, a relaté un échange téléphonique qu’il a eu avec Ron Dermer, ambassadeur d’Israël à Washington et à l’initiative avec Boehner de l’invitation de Netanyahu.

« Au cours de cette conversation téléphonique avec l’ambassadeur j’ai plaidé pour un report de la session conjointe, mais il a rejeté cette idée, » raconte Butterfield.

« Néanmoins, j’ai promis mon soutien personnel continu et expliqué qu’Israël a beaucoup d’amis dans le caucus noir du Congrès, et je ne pense pas que la conduite du président Boehner va interférer dans notre relation. »

Rangel a souligné que les membres du caucus ne blâment pas Netanyahu pour l’affront ressenti, il a promis que les relations avec Israël « ne changeront jamais ».

Mais il a clairement indiqué qu’il avait vu l’invitation de Boehner comme s’inscrivant dans le cadre d’un large manque de respect du camp républicain pour Obama.

« L’invitation montre jusqu’où les républicains sont prêts à aller pour manifester leur haine du président Obama », a déclaré Rangel.

« Cela ne serait pas arrivé avec n’importe quel autre président. »

Rangel a assisté au discours de Netanyahu, mais, comme beaucoup de démocrates, a gardé ses distances avec le dirigeant israélien, en s’abstenant de se précipiter pour lui serrer la main quand le Premier ministre se dirigeait vers le podium.

Pesner, qui a assisté le week-end dernier aux commémorations du 50e anniversaire de la marche de Selma avec Obama et Lewis, a déclaré que la présence des dirigeants juifs était une confirmation des bonnes relations existantes.

« Nous devons marcher ensemble non seulement pour le Bloody Sunday, mais aussi pour la relation continue entre les communautés noire et juive. »