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Interview

Comment Sid Caesar et une pièce remplie de scénaristes juifs oubliés ont révolutionné la télévision américaine

Dans son livre "When Caesar Was King", David Margolick retrace l'ascension irrésistible et la chute du comédien qui a ouvert la voie aux séries télévisées

Sid Caesar, en compagnie d'Imogene Coca et Carl Reiner, dans un sketch pour la série télévisée de variétés « Your Show of Shows », en 1952. (NBC Television via la JTA)
Sid Caesar, en compagnie d'Imogene Coca et Carl Reiner, dans un sketch pour la série télévisée de variétés « Your Show of Shows », en 1952. (NBC Television via la JTA)

JTA —Sid Caesar s’était à ce point imposé à la télévision américaine qu’il était difficile d’imaginer un samedi soir sans lui. Au début des années 1950, son émission en direct de sketches humoristiques « Your Show of Shows » rassemblait alors des dizaines de millions de téléspectateurs.

C’est cette émission et les suivantes — « The Admiral Broadway Revue », « Caesar’s Hour » ou encore « Sid Caesar Invites You » — qui ont lancé la carrière de Mel Brooks, Neil Simon ou encore Woody Allen et contribué à la naissance de la série télévisée telle que nous la connaissons.

Caesar et ses comparses, à commencer par Carl Reiner (le père de Rob) et Imogene Coca, faisaient des parodies de films ou de comédies musicales, des sketches domestiques mettant en scène des banlieusards agressifs ou encore des sketches dans lesquels Caesar faisait montre de son talent pour « parler » les langues étrangères dans un charabia plus que convaincant.

La parodie de la célèbre série « This Is Your Life » passe pour le sketch le plus drôle de toute l’histoire du genre. Le personnage du « Professeur » incarné Caesar — une sorte de Monsieur-je-sais-tout à l’accent allemand qui sait finalement peu de choses — est le précurseur, souvent sans qu’il y soit fait référence, au « 2000-Year-Old Man » de Brooks et Reiner.

Et pourtant, comme le raconte David Margolick dans sa biographie « When Caesar Was King : How Sid Caesar Reinvented American Comedy [NDLT : Quand Caesar était le roi : Comment Sid Caesar a réinventé la comédie américaine] », la célébrité de Caesar s’est finalement avérée étonnamment éphémère. Caesar est décédé en 2014 à l’âge de 91 ans. Mais son nom s’était effacé bien avant, alors même que son influence n’avait, elle, pas disparu.

Lors d’un récent entretien organisé par le New York Jewish Week dans le cadre de la série « Folio », Margolick — journaliste et auteur bien connu — est revenu sur l’ascension de Caesar, sa sensibilité juive, la brutalité du milieu de la télévision, alors à ses balbutiements, et enfin la raison pour laquelle cet homme qui a si profondément fait évolué l’humour à la télévision a presque disparu de la mémoire populaire.

Cette interview a été remaniée dans un souci de longueur et de clarté.

Pour ceux qui ne connaitraient pas Sid Caesar, pour quelle raison mérite-t-il une biographie ?

C’est le problème que Mel Brooks a soulevé lors de mon interview, et qui devenu l’épigraphe de mon livre, à savoir « Les gens vont dire : ‘C’est très bien et vraiment intéressant, mais j’ai une question, David : qui est Sid Caesar ? »

Pour les Américains des années 1950, c’est grâce à Caesar que la comédie télévisée est apparue. Il y avait bien des restes de vaudeville et des émissions de radio, au début, mais Sid Caesar fut le premier véritable humoriste de la télévision — avec des talents parfaitement adaptés à la télévision. Il y avait un côté intime, dans sa manière de jouer, qui n’aurait pas fonctionné dans un grand théâtre, mais qui faisait des merveilles sur la petit écran.

Son influence fut absolument considérable.

Mel Brooks lui a écrit des sketches. Larry Gelbart [créateur de la série télévisée « M*A*S*H »] aussi. Et aussi Neil Simon. Et Woody Allen. Carl Reiner a travaillé avec lui avant de créer « The Dick Van Dyke Show » [grâce à son expérience des spectacles de Caesar]. La postérité de Sid Caesar va jusqu’aux séries télé, au « Saturday Night Live », à Broadway et au cinéma.

Ce livre tente d’expliquer l’importance qu’il a pu avoir et les raisons de sa disparition totale des écrans.

David Margolick lors du lancement de sa biographie de Sid Caesar chez Barney Greengrass, la boutique gastronomique de l’Upper West Side dans laquelle Caesar avait l’habitude d’apaiser ses envies d’esturgeon, le 5 novembre 2025. (Photo JTA ; Schocken)

Caesar est souvent associé aux Catskills, cette région située dans le nord de l’État de New York, très prisée des Juifs pour les vacances, qui fut le terreau de nombreux humoristes juifs. En quoi sa jeunesse explique-t-elle son humour ?

Dans le cas de Sid, les Poconos [en Pennsylvanie] étaient tout aussi importants que les Catskills. Le producteur qui a vraiment façonné ses programmes, à savoir Max Liebman, fréquentait le Camp Tamiment, dans les Poconos, pas les Catskills. Un détail qui a son importance.

Sid n’était pas un humoriste de stand-up. Il avait commencé sa carrière comme musicien et son humour transparaissait dans ses interprétations. Il avait un humour bien plus sophistiqué que celui du traditionnel « wiseguy » du stand-up — c’était un vrai sketch comique, avec de la musique, de la danse et des personnages bien travaillés.

Yonkers [la ville natale de Caesar, au nord de New York] a aussi joué un rôle important. Sa famille y tenait un restaurant dans lequel les ouvriers prenaient leurs repas à des tables différentes, selon leur origine — les Allemands à une table, les Slaves à une autre. Sid a été exposé à ce bain linguistique. Il aimait dire qu’il lui suffisait d’écouter une langue pendant 15 minutes pour être capable d’en imiter les tonalités, sans pour autant les parler vraiment.

Il saupoudrait quelques mots par ci par là — « comme des pépites de chocolat dans de la pâte à gâteaux », avait-il coutume de dire — mais cela sonnait juste. Ironie de la chose, il évitait de se frotter au yiddish ou à l’hébreu – les langues qui lui étaient pourtant les plus proches.

Imogene Coca et Sid Caesar sur une photo promotionnelle de « Your Show of Shows », en 1952. L’émission télévisée a été diffusée sur NBC entre 1950 à 1954. (NBC Wikipédia via la JTA)

Qu’y avait-il à la télévision lorsque Caesar y est arrivé, en 1949 ?

La télévision était vide. Une sorte de version électronique de la frontière américaine. Avec des heures à remplir et aucune idée de comment s’y prendre. Ce qui explique que les gens se souviennent surtout du catch. L’humour allait finit par s’imposer, c’était certain, mais personne ne savait sous quelle forme. Les premiers spectacles de Caesar n’étaient pas vraiment de la comédie mais des émissions de variétés avec de la comédie. La comédie télévisée était encore en gestation.

Et à l’instar d’Hollywood quelques années avant cela, la télévision a constitué une formidable opportunité pour les Juifs. Ceux qui dirigeaient le pays ne savaient pas trop quoi en faire, et il y avait un grand besoin de talents.

L’humoriste Sid Caesar fait un clin d’oeil au photographe depuis sa loge du Lincoln Center de New York, où il fait ses débuts dans le rôle de Frosch le geôlier dans « Die Fledermaus », le 4 décembre 1987, au Metropolitan Opera. (Photo AP/Ed Bailey)

Les spectacles n’étaient pas ouvertement juifs — pourtant ils résonnaient clairement auprès du public juif. Pourquoi ?

Ils faisaient très attention à ne pas être trop explicites. Le mot « Juif » n’était d’ailleurs jamais mentionné. Max Liebman aimait dire qu’il n’y avait pas de yiddish dans « Your Show of Shows ». Ils tenaient à rester le plus discret possible. Mais les téléspectateurs juifs n’étaient pas dupes de cette irrévérence, de ce scepticisme envers les autorités, de ce goût pour les outsiders, de cette dérision envers l’arrogance et le pouvoir.

Comme Sid César me l’a dit : « Les Juifs savaient. Ils comprenaient ce que nous faisions. » En faisant des clins d’œil — ils faisaient passer des choses, mais sans le dire ouvertement.

La nourriture était un de ses thèmes de choix. J’adore un de ses sketches dans lequel un célèbre torero, sur son lit de mort, passe une commande de charcuterie avec ses proches.

La nourriture était un vrai leitmotiv chez César. Il y a des sketches sur l’envie de manger, le fait de ne pas avoir de quoi manger ou d’en avoir moins que les autres, sur les aliments inconnus. J’ai écrit que son humour était juif « dans son obsession, née des privations, pour la nourriture sous toutes ses formes. » La nourriture était toujours traitée avec respect. Jamais de bataille de nourriture. C’était toujours de vrais aliments.

J’ai demandé à [l’écrivaine culinaire] Mimi Sheraton ce qui différenciait les Juifs des Italiens sur le plan de la nourriture. Elle m’a dit que les Italiens aimaient autant la nourriture que les Juifs — mais sans le côté panique. Cela résume parfaitement le sujet.

Les pionniers de la télévision Milton Berle, à gauche, et Sid Caesar, peu de temps avant d’avoir, les premiers, les honneurs du « Walk of Fame » de NBC dans le magasin Rockefeller Center, à New York, le 25 octobre 1999. (Photo AP/Richard Drew)

« Your Show of Shows » a pris fin en juin 1954, au bout de cinq saisons et en plein succès. Pour quelle raison ?

Sid voulait avoir le contrôle. En 1953, il gagnait 25 000 $ par semaine — ce qui représente 300 000 $ d’aujourd’hui — mais il travaillait sous les ordres de Max Liebman. Il voulait faire davantage de comédie, détestait perdre du temps avec les chanteurs et danseurs, et voulait être la seule et unique star. Il était également en compétition avec [sa co-vedette], Imogene Coca.

La pression était considérable. Quatre-vingt-dix minutes en direct chaque semaine, sans aucune marge d’erreur. Le stress a commencé à le ronger.

La légendaire salle des scénaristes, notamment celle de « Caesar’s Hour », avec ses sept scénaristes juifs, est souvent romancée, dans des films comme « My Favorite Year » ou encore la pièce de Neil Simon « Laughter on the 23rd Floor ». C’était comment, en vrai ?

C’était loin d’être une partie de plaisir. Il régnait une tension folle dans cette pièce. Ces écrivains se battaient pour survivre. Ils travaillaient tout près du quartier des vêtements. C’était ça ou passer sa vie à pousser des chariots de vêtements sur la Septième Avenue. Ils étaient désespérés.

Frank Rich a voulu écrire un livre à ce sujet — sa version de « The Boys of Summer » [le livre de Roger Kahn sur les grandes équipes des Brooklyn Dodgers des années 1950]. Il a fini par abandonner et m’a dit : « Au lieu des garçons de l’été [NDLT : la traduction du titre « The Boys of Summer », j’ai trouvé les Juifs de l’hiver en rogne. »

L’humoriste Sid Caesar, au centre, et l’acteur Tony Randall, à droite, s’esclaffent en compagnie du dramaturge Neil Simon lors d’un gala organisé en l’honneur de ce dernier dans les locaux du Plaza Hotel de New York, le 23 avril 1990. (Photo AP/Frankie Ziths)

Qu’est-ce qui a précipité la chute de Caesar, à la télévision comme au sein de la culture populaire américaine ?

À mesure que la télévision a gagné en public, la nature de ce dernier a changé. Sid ne correspondait pas à l’humour de Peoria. Certains le trouvaient élitiste, il leur parlait de haut. Lawrence Welk [animateur d’une émission de variétés pop] l’a démonté. Caesar en a fait des parodies cruelles — brillantes mais vaines. Les goûts du public avaient changé.

Et par ailleurs, la pression le détruisait. L’alcool, les médicaments, l’épuisement. Ça se voit à l’écran — avec sa diction vacillante, la confiance en berne.

Billy Crystal remet le Pioneer Award à Sid Caesar lors des TV Land Awards 2006 au Barker Hangar, le 19 mars 2006 à Santa Monica, en Californie. (Kevin Winter / Getty Images Amérique du Nord / Getty Images via AFP)

Votre livre donne à voir une star souvent distante, difficile à approcher, souvent perturbée par l’alcool ou la drogue. Comment était-il quand vous l’avez connu ?

Je l’ai interviewé en 2008. Il était très fragile, ne sortait plus de chez lui, mais il était intellectuellement plus vif qu’il ne l’avait été depuis des années. Il m’a dit une chose qui m’est restée. Il parlait du succès — de ce moment où il avait compris qu’il pouvait s’offrit tout ce qu’il voulait : « Même de l’esturgeon chez Barney Greengrass, même à 5 dollars la livre. »

C’était ça, pour lui, le succès : le fait de ne plus avoir à se restreindre. Ce qui, une fois de plus, nous ramène à la nourriture.

Qu’est-ce que la comédie doit aujourd’hui à Sid Caesar ?

Larry Gelbart a dit un jour : « Vous voulez savoir ce qui manque à la comédie aujourd’hui ? Les Juifs. » Il y a encore des scénaristes juifs dans la comédie, bien sûr. Mais à l’époque de César, ils étaient sept à travailler ensemble, en même temps « jusqu’à l’épuisement », comme le disait Gelbart.

Il y avait un côté juif totalement décomplexé dans cette forme d’humour — quelque chose de l’ordre d’une sensibilité partagée qui n’existe plus vraiment. La comédie est plus variée aujourd’hui. Quelque chose d’essentiel s’est progressivement perdu, dilué au fil du temps.

Et pourtant, tout a commencé avec Sid Caesar.

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