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Interview"La haine des Juifs et celle d'Israël sont profondément liées"

Manuel Valls regrette la détérioration des relations entre Israël et la France

Entre la "blessure" liée aux raisons de l'absence d'Emmanuel Macron d'une marche contre l'antisémitisme et le "paradoxe" de la position française envers Israël, l'ex-Premier ministre estime que la plupart des Français ne sont pas favorables à un Etat palestinien

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

L’ex-Premier ministre français Manuel Valls donnant une interview au Times of Israel, à Jérusalem, le 15 janvier 2025. (Crédit : Lazar Berman/The Times of Israel)
L’ex-Premier ministre français Manuel Valls donnant une interview au Times of Israel, à Jérusalem, le 15 janvier 2025. (Crédit : Lazar Berman/The Times of Israel)

« Nous combattons souvent l’antisémitisme au nom du passé », a déclaré jeudi l’ancien Premier ministre français au Times of Israel depuis Jérusalem, aujourd’hui âgé de 63 ans et qui a été Premier ministre entre mars 2014 et décembre 2016. « Mais aujourd’hui, l’antisémitisme emprunte les habits de l’anti-sionisme. La haine des Juifs et celle d’Israël sont profondément liées. »

« La meilleure façon de combattre l’antisémitisme et l’anti-sionisme, » a déclaré Valls, « est de soutenir Israël. Clairement, sans hésiter. Parce que nous partageons les mêmes valeurs. »

Avec son épouse Susana Gallardo, Valls se trouvait en Israël avec ELNET, une organisation œuvrant à renforcer les relations entre Israël et l’Europe. Il s’était alors déjà rendu à la frontière nord d’Israël, s’est entretenu avec des hauts responsables de Tsahal, s’est rendu à la frontière avec Gaza et devait rencontrer le président Isaac Herzog et le Premier ministre, Benjamin Netanyahu, après son rendez-vous avec le Times of Israel.

Celui qui était encore il y a peu ministre de l’Outre-mer français, poste qu’il a quitté en octobre dernier, s’est imposé ces dix dernières années comme l’un des principaux défenseurs de la lutte contre l’antisémitisme.

Ce politicien centriste d’origine espagnole, qui a un jour évoqué son précédent mariage avec la musicienne juive française Anne Gravoin en parlant de la « relation éternelle » avec son peuple, n’a de cesse de croiser le fer, devant les tribunaux, contre le polémiste antisémite Dieudonne M’bala M’bala, et a, avec le président François Hollande, déployé 12 000 soldats et policiers pour protéger les institutions juives lors de son mandat de Premier ministre.

Ce qui lui vaut la figure de héros de la communauté juive de France, forte de 500 000 personnes.

Le Premier ministre français Manuel Valls (L), et le président français François Hollande (R), reviennent à pied à l’Elysée le 15 juin 2016, à Paris, après une cérémonie au ministère de l’Intérieur pour rendre un hommage à un policier français et sa compagne, qui ont été tués le 13 Juin par un homme se réclamant du groupe Etat islamique. (Crédit : AFP/ ALAIN JOCARD)

Celui qui s’est rendu en Israël quelques jours après l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 juge qu’il existe un « paradoxe » dans l’approche française envers Israël lors du conflit qui s’en est suivi.

D’un côté, explique-t-il, la France s’est montrée solidaire avec Israël face au terrorisme et a parlé sans relâche des otages de Gaza. Quatre mois après les attentats, le président français Emmanuel Macron a organisé une cérémonie aux Invalides, à Paris, pour rendre hommage aux 42 ressortissants français victimes du massacre du 7-Octobre, et dénoncer un acte de « barbarie… nourri par l’antisémitisme et qui le propage. »

« Rien ne peut justifier ou excuser le terrorisme », a déclaré Macron.

Le président français Emmanuel Macron (au centre) marche devant des membres de la Garde républicaine française qui tient devant eux des portraits de ressortissants français tués lors des atrocités commises par le Hamas le 7 octobre 2023, lors d’une cérémonie à l’Hôtel des Invalides à Paris, le 7 février 2024. (Photo par Ludovic MARIN / AFP)

Mais d’un autre côté, lors de la guerre, la France a interdit aux entreprises israéliennes de participer à des salons de défense, préconisé l’interdiction des ventes d’armes à Israël et reconnu un État palestinien sans condition préalable.

« Les critiques du président de la République contre l’action d’Israël à Gaza ou la reconnaissance de l’Etat de Palestine sans condition, contrairement à ce qui avait été annoncé ont détérioré incontestablement la relation entre les deux gouvernements. Je le regrette. Parce que cela aussi par exemple s’est déplacé sur un moment des intentions de boycott d’un certains nombre de salons de l’armement par exemple ».

Mais alors comment expliquer un tel revirement de la part de Macron : en passant d’une proposition de créer une coalition anti-Hamas à la reconnaissance d’un État palestinien et des appels à mettre fin à la guerre. Valls répond « je ne sais pas si cette proposition était très sérieuse, quant à sa mise en œuvre, mais en tout cas elle manifestait le désir à ce moment-là d’être solidaire avec Israël. Il n’y a pas dans l’exécutif français la moindre complaisance vis-à-vis du Hamas. »

« Il y a, à mon avis, une incompréhension, une erreur sur ce qui se passe, au Proche et au Moyen-Orient », explique Valls à propos de la politique de Macron lors de la guerre. « Une sous-estimation du choc pour la société israélienne du 7-Octobre. Il n’a pas été suffisamment souligné ce que cela représentait comme changement profond au Proche et au Moyen Orient, la défaite du Hezbollah, l’effondrement du régime syrien et l’affaiblissement de l’Iran. C’est une victoire pour Israël, mais aussi pour l’Occident et pour les démocraties. »

« Israël est en première ligne face à l’islamisme. J’ai toujours dit pour ce qui me concerne que si Israël tombait, nous tombions. Et si Israël l’emporte, nous l’emportons aussi. C’est cette incompréhension qui a créé cette tension, cette détérioration entre les deux pays. »

Le président français Emmanuel Macron, au centre, photographié dans la salle de l’Assemblée générale lors d’une réunion de haut niveau aux Nations unies visant à mobiliser le soutien en faveur d’une solution à deux États au conflit israélo-palestinien, au siège des Nations unies, le 22 septembre 2025. (Crédit : Yuki Iwamura/AP)

« L’opinion française est largement favorable à Israël, avec des nuances bien évidemment, comme en Israël », insiste-t-il.

Malgré la décision de Macron de reconnaître un État palestinien, Valls affirme que « majoritairement les Français ne souhaitaient pas la reconnaissance de l’État de Palestine sans conditions ».

Selon un sondage du Conseil représentatif des institutions juives françaises (Crif), 78 % des répondants y sont effectivement opposés.

« Les Français ont compris que ce qui s’est passé au Festival Nova dans le Neguev avait évidemment des points communs avec ce qui s’est passé au Bataclan », souligne-t-il en parlant des deux lieux de concert qui ont été, chacun à leur manière, le théâtre d’un massacre sans précédent. Plus de 370 personnes ont été massacrées par des terroristes palestiniens lors du festival de musique Nova, le 7-Octobre, sans compter les enlèvements, la brutalité extrême et les violences sexuelles qui en ont fait le plus grave attentat contre Israël.

Huit ans plus tôt, en novembre 2015, des terroristes de l’État islamique avaient perpétré des attentats coordonnés à Paris qui avaient fait 130 morts et restent à ce jour les pires atrocités commises en temps de paix sur le sol français. Quatre-vingt-dix de ces victimes étaient des spectateurs venus assister à un concert dans la salle de spectacle du Bataclan.

Valls était alors Premier ministre, tout comme lors des attentats de janvier 2015 contre les bureaux de Charlie Hebdo et un supermarché casher à Paris ou celui commis en lançant des camions sur la foule, à Nice, en 2016, avec 86 morts à la clef au total.

« Nous avons été régulièrement victimes du terrorisme islamiste », rappelle Valls.

Une femme est évacuée de la salle de spectacle du Bataclan après un attentats meurtrier à Paris, le vendredi 13 novembre 2015. (Crédit : AP/Thibault Camus)

« Il y a eu cependant un changement que j’appelle anthropologique ». Lors de la grande manifestation de novembre 2023 contre l’antisémitisme et pour la République, une partie de la gauche n’était pas là, l’extrême-gauche, les syndicats, les représentants du culte musulman et le président de la République. Cette manifestation a été convoquée à l’initiative des présidents du Sénat et de l’Assemblée nationale. Les anciens présidents [Nicolas] Sarkozy et [François] Hollande étaient là. Tous les anciens Premiers ministres étaient là, j’y étais. Du centre-droit au centre-gauche, tout le monde était là. Et l’extrême-droite était là aussi pour la première fois. Et ça c’est un vrai changement. Que l’extrême-droite manifeste contre l’antisémitisme et que l’extrême-gauche soit absente. Mais il y a beaucoup d’amis d’Israël à l’Assemblée nationale, même si je suis l’une des voix les plus claires dans mon soutien à Israël. »

« Il y a parfois dans le langage politique et diplomatique une absence d’imagination. On est resté à avant la chute du mur de Berlin ou au moment des Accords d’Oslo. On est sur l’idée où il faut deux États vivant côte à côte, avec une seule capitale, Jérusalem. Etc etc, mais il y a eu le 7-Octobre, il y a le Hamas, il y a sa force dans le mouvement palestinien. Il y a le rôle de l’Iran, bien évidemment. Donc tout cela n’est pas forcément bien intégré dans l’analyse politique. »

À la question de savoir pourquoi Macron a choisi de reconnaître l’État palestinien, Valls déclare qu’il ne sait pas. « Je suis revenu pendant dix mois au gouvernement et je me suis exprimé. Nous avons eu un débat en Conseil des ministres fin juillet. J’étais le seul ministre à m’exprimer sur ce sujet-là et à dire que je ne comprenais pas qu’on puisse reconnaître l’État de Palestine sans conditions. Notamment le retour des otages mais aussi le désarmement du Hamas. »

Valls déplore surtout que cette décision « ait donné le sentiment qu’on ne comprenait pas le désarroi profond des Français juifs. »

« Il y a aussi une autre erreur qui est commise. On combat souvent l’antisémitisme au nom du passé. L’affaire Dreyfus, les lois du Maréchal Pétain en 1940, la Shoah, l’antisémitisme traditionnel, qu’il vienne du christianisme ou de l’extrême-droite. Mais aujourd’hui, l’antisémitisme c’est de l’anti-sionisme. »

Malgré la sympathie d’une grande partie de la population française envers Israël, estime Valls, l’extrême-gauche en France croit qu’ « en critiquant Israël, ou en répandant la haine des Juifs, elle gagnera le vote musulman ».

« Je n’imagine pas une seule seconde que Macron puisse partager cette analyse », assure-t-il. « Je n’y crois pas du tout. »

L’écrivain, artiste et militant des droits de l’homme français d’origine polonaise Marek Halter (4e à droite) et des représentants politiques défilant sous une banderole intitulée « Nous marchons contre l’antisémitisme », à Paris, le 12 novembre 2023. (Crédit : Geoffroy Van der Hasselt/AFP)

Mais il en veut à Macron de ne pas avoir pris part à une manifestation de très grande ampleur contre l’antisémitisme organisée par les présidents de l’Assemblée Nationale et du Sénat [NDLT : Les deux chambres qui composent le Parlement français] et lors de laquelle Hollande, l’ex-président Nicolas Sarkozy et presque tous les anciens Premiers ministres encore en vie se sont illustrés. Tous étaient là sauf Macron car il ne voulait pas « diviser le pays », affirme Valls.

« L’extrême gauche, les syndicats de gauche, les représentants du Culte musulman et le président de la République », rappelle-t-il en signalant les grands absents de ce défilé.

« C’est incompréhensible pour moi, une vraie blessure », admet Valls.

Dans l’ensemble, pourtant, Macron a, comme ses prédécesseurs Nicolas Sarkozy et François Hollande, fait de la lutte contre l’antisémitisme une priorité.

De Gaza à l’Iran

Mardi, Valls s’est rendu dans la bande de Gaza aux côtés de l’armée israélienne et s’est entretenu avec le général américain Patrick Frank au Centre de coordination civilo-militaire de Kiryat Gat, un projet auquel la France contribue.

« La France et l’Europe doivent, avec les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, accompagner physiquement la reconstruction de Gaza », assure-t-il, de façon à « la reconstruire tant sur le plan humain que politique. Ce sera long et complexe. Mais si nous parvenons à le faire avec les pays arabes, cela pourrait être une excellente solution pour les Palestiniens. »

L’ancien Premier ministre Manuel Valls serre la main d’un membre de l’UNDOF (Force d’observateurs de désengagement des Nations Unies) à la frontière syrienne, au niveau du camp Ziouani, en janvier 2026 (Ben Rosenblaum/ELNET)

Il met toutefois en garde contre la tentation de reconnaitre à la hâte un État palestinien.

« Parfois, le discours politique ou diplomatique manque singulièrement d’imagination. L’Europe utilise encore une langue qui remonte à avant la chute du mur de Berlin ou au moment des Accords d’Oslo. Avec l’idée du besoin d’avoir deux États vivant côte à côte, avec une capitale, Jérusalem, etc. »

« Mais il y a eu le sept octobre », argumente-t-il. « Il y a le Hamas. Et il y a bien sûr l’Iran qui joue sa partition. »

Des Iraniens assistent aux funérailles de membres des forces de l’ordre tués lors de la répression des manifestations à Téhéran. le 14 janvier 2026. (ATTA KENARE / AFP)

Au sujet des manifestations en Iran, Valls explique que « la chute du régime des mollahs serait une excellente nouvelle pour les Iraniens, pour la démocratie… Nous attendons la chute du régime. »

Il ajoute que les succès militaires d’Israël, depuis le 7-Octobre et l’effondrement de l’axe iranien, sont « une victoire pour Israël, mais aussi pour tout l’Occident et pour les démocraties dans leur ensemble ».

« Israël est en première ligne contre l’islamisme », conclut-il.

« Si Israël tombe, nous tombons aussi. Mais si Israël gagne, nous gagnons aussi. »

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