LAWRENCE, Kansas (JTA) – Joanna Slusky place un tube à essai dans un agitateur incubateur, fait basculer un commutateur et l’ensemble commence à frémir. Tout comme elle.

« Je suis excitée », dit-elle, désignant un autre gadget dans le laboratoire, un engin qui permet de remuer des solutions en utilisant une bobine magnétique et une barre de métal. « C’est pas formidable, ça ? »

C’est vraiment formidable – ça l’est tellement que même un spécialiste en psychologie peut lui-même ressentir cette excitation. Le travail réalisé par Slusky au sein de l’Université du Kansas, où elle est professeur assistante en biosciences moléculaires et en biologie informatique, pourrait bien servir à sauver des millions de vie.

Une protéine qu’elle a créée semble être l’une des réponses les plus prometteuses jamais trouvées à la menace croissance des bactéries résistantes aux antibiotiques. Ce fléau infecte actuellement 2 millions d’Américains par an – 23 000 d’entre eux y succombent, selon le Centre pour le contrôle et la Prévention des maladies.

Certains responsables mondiaux de la Santé s’attendent à ce qu’à l’horizon 2050, la résistance aux antibiotiques, si elle devait persister, soit à l’origine d’un plus grand nombre de décès que toutes les formes combinées de cancer au niveau du globe.

L’innovation de Slusky a attiré l’attention de la Fondation Gordon et Betty Moore, basée en Californie, à Palo Alto, qui au mois de novembre l’a désigné parmi les cinq plus grands inventeurs-chercheurs de sa catégorie. Elle recevra en tant que tel 825 000 dollars sur trois ans pour financer ses recherches, dont 50 000 dollars par an de la part de l’Université du Kansas.

C’est un moment important pour les perspectives de la santé mondiale et c’est un résultat remarquable qui a été enregistré par cette biochimiste juive de 37 ans, qui ne s’était jamais considérée comme une « scientifique inventeur », – un terme qu’elle admet avoir, eh bien, inventé.

Ma mère a décrit comment, en tant que scientifique, elle tire au laser sur des cristaux et j’ai dit ‘OK, je veux être scientifique’

Grandissant dans un foyer juif pratiquant du New Jersey, Slusky a su très tôt qu’elle voudrait être une scientifique. Ceci largement grâce à sa mère – physicienne au sein des laboratoires Bell Labs et qui a été l’une des première femmes à obtenir un Doctorat en physiques à Princeton — qui a réussi à faire de la science « un amusement », confie Slusky à JTA.

“Il y a eu un voyage en voiture qui est devenu l’une de nos histoires de famille”, raconte-elle. Le sujet de conversation, c’était : ‘Que voudriez-vous faire quand vous serez grands ?’ Ma mère a décrit comment, en tant que scientifique, elle tire au laser sur des cristaux. Mon père est un avocat accrédité, et il nous a raconté comment il parlait aux gens et écrivait des choses. Et j’ai dit ‘OK, je veux être scientifique.’ Et mon frère a dit : ‘Est-ce que les garçons aussi peuvent-être scientifiques ?’ »

Slusky a fréquenté des externats orthodoxes et conservateurs et a toujours fait Shabbat et respecté la casheroute. Elle indique que son identité a été forgée par la tradition juive et par son travail.

« C’est quelque chose auquel je pense beaucoup”, dit-elle. « Je pense que la science répond fondamentalement à la question du ‘comment’, et que le judaïsme répond à celle du ‘pourquoi’, et ces choses ne sont pas contradictoires pour moi. Ce sont les deux facettes de la même pièce. Elles s’imbriquent ».

Joanna Slusky a créé une protéine qui paraît être l'une des réponses les plus prometteuses à apporter à la menace représentée par les bactéries résistantes aux antibiotiques. (Crédit : Ryan Feehan/via JTA)

Joanna Slusky a créé une protéine qui paraît être l’une des réponses les plus prometteuses à apporter à la menace représentée par les bactéries résistantes aux antibiotiques. (Crédit : Ryan Feehan/via JTA)

Le premier emploi de Slusky dans les sciences, au niveau technique, a été en tant que baby-sitter – à l’âge où elle était au lycée – pour les enfants d’un professeur en génétique moléculaire.

Lorsqu’il a appris qu’elle s’intéressait à la biochimie, il l’a mise en contact avec le Docteur Terri Goss Kinzy de la Rutgers University. Elle a travaillé dans son laboratoire pendant deux étés.

A partir de là, après avoir passé un diplôme en chimie à l’université de Princeton et pour vivre davantage son engagement dans la judaïsme, elle a suivi un an de cours d’enseignement juif à l’Institut Drisha, à New York, dans l’Upper West Side à Manhattan.

Puis elle a poursuivi son doctorat en biochimie et en biophysiques moléculaire à l’Université de Pennsylvanie, accomplissant son travail de post-doctorante à l’Université de Stockholm, en Suède, et au centre de recherche sur le cancer, le Fox Chase Cancer Center de Philadelphie. Elle a rejoint la faculté de l’Université du Kansas en 2014.

Tout au long de son parcours, Slusky a découvert le remodelage protéique qui est l’étude – et l’application – de la relation entre le séquençage en acides aminés et les structure des protéines 3D qui en résultent.

Peu de temps après avoir établi son laboratoire au sein de l’Université du Kansas, alors qu’elle enquêtait sur ce qu’elle qualifie de question « scientifiquement intéressante » portant sur les interactions protéine-protéine, elle a créé une nouvelle protéine – mais l’a finalement mise à l’écart.

Je pense que la science répond fondamentalement à la question du ‘comment’, et que le judaïsme répond à celle du ‘pourquoi’

“Et là, à travers les conversations que j’ai eues avec des collègues au sujet de la résistance aux antibiotiques, je me suis dit :’Je me demande si cette protéine que j’ai dans le congélateur pourrait rendre une bactérie sensible aux antibiotiques’”, se rappelle-t-elle. « Le but entier de mon travail est, au lieu de fabriquer de nouveaux antibiotiques, de faire en sorte que les anciens fonctionnent aussi bien que les nouveaux ».

En raison de ce que certains attribuent à trop de prescriptions ou trop d’usage dans l’agriculture, les antibiotiques aujourd’hui sont présents dans l’eau et dans le sol où les bactéries peuvent développer une résistance.

Tandis que certains résistent en raison de la mutation des protéines qui sont la cible des bactéries ou de la modification de l’antibiotique lui-même, le problème est, plus largement, lorsqu’un antibiotique ne parvient plus à atteindre sa cible en raison de ce que l’on appelle une « pompe à efflux » – essentiellement une protéine qui repousse les antibiotiques hors de la membrane de la bactérie. Et la protéine découverte par Slusky inhibe cette pompe.

Elle n’est pas la première à tenter cela mais les efforts qui ont précédé avaient porté sur différentes protéines présentes dans la pompe à efflux, souvent avec des résultats toxiques. Ce qui distingue cette protéine, c’est qu’elle cible la membrane extérieure de la protéine – une caractéristique absente de toutes les cellules humaines qui ne sont donc aucunement vulnérables à une attaque intentionnelle. La protéine de Slusky devrait donc être non-toxique et plus efficace contre la bactérie.

L’appel aux travaux d’application émanant de la Fondation Moore — créée par Gordon Moore, le cofondateur d’Intel Corp— est survenu peu de temps après la découverte de Slusky. Les fonds permettront à la jeune femme d’agrandir son laboratoire tandis que la publicité pourrait attirer davantage l’intérêt et les investisseurs, l’aidant à établir suffisamment de données pour préparer la protéine en vue d’éventuels essais cliniques – et la possibilité de l’émergence d’un traitement approuvé et efficace dans les vingt prochaines années.

“C’est tout simplement fantastique”, dit-elle des distinctions et du potentiel de vies sauvées. « Et avec un peu de chance, ça fera boule de neige”.

Toutefois, Slusky sait qu’il reste beaucoup de travail à accomplir – sauf, bien sûr, les jours de Shabbat, qu’elle respecte ainsi que sa famille. Slusky et son époux, David, professeur assistant en économie à l’Université du Kansas, et leur fille, encore jeune, sont des membres actifs de leur synagogue conservatrice dans les faubourgs de Kansas City.

Lors du dernier Shavuot, Slusky a donné un cours consacré à la Torah et à la science. Parmi d’autres sujets, elle s’est intéressée à la philosophie « d’émerveillement radical » promue par Abraham Joshua Heschel face au monde naturel miraculeux qui nous entoure.

Slusky a expliqué que c’était la science qui lui donnait ce sentiment de d’admiration – que ce soit lors d’enseignements informels délivrés parmi les étudiants et les chercheurs dans son personnel, en aidant une salle comble de jeunes à découvrir pour la première fois l’aventure de la biochimie ou en travaillant toute seule dans son laboratoire.

“Les subtilités des interactions protéine-protéine et la découverte de nouveaux éléments dans ce domaine est ce qui me procure cet émerveillement radical, qui est un sentiment fondamentalement religieux”, explique-t-elle.

« Je pense aussi avoir une responsabilité face au monde, que mon obligation est de porter le fardeau de l’autre. Et que si j’ai l’opportunité de faire ça à une échelle globale, alors c’est vraiment très excitant ».