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Reportage

Cisjordanie : Des Palestiniens protestent contre la réforme du « Payer pour tuer » de l’AP

Les manifestants s'opposent au passage à une rémunération basée sur les besoins financiers plutôt que sur la durée de détention ; Israël informe l'UE qu'aucune réforme n'a été effectuée

Des Palestiniens manifestant contre la réforme du système de paiements aux prisonniers du « Pay-to-Slay » de l'Autorité palestinienne, devant le bureau du Premier ministre de l'AP, à Ramallah, le 14 décembre 2025. (Crédit : Capture d'écran/YouTube)
Des Palestiniens manifestant contre la réforme du système de paiements aux prisonniers du « Pay-to-Slay » de l'Autorité palestinienne, devant le bureau du Premier ministre de l'AP, à Ramallah, le 14 décembre 2025. (Crédit : Capture d'écran/YouTube)

Des centaines de Palestiniens ont participé dimanche à des manifestations à travers la Cisjordanie pour protester contre le nouveau système de paiement des prisonniers adopté par l’Autorité palestinienne (AP).

Cette colère populaire semble indiquer que Ramallah poursuit la réforme de ce que l’on appelle des aides sociales imposée par l’Occident, après le licenciement du ministre des Finances de l’AP le mois dernier, à la suite d’une série de paiements illicites effectués dans le cadre de l’ancien mécanisme.

Des manifestations ont eu lieu dans les villes de Ramallah, Tulkarem et Naplouse, auxquelles ont participé des familles de prisonniers ainsi que des proches de terroristes tués ou blessés en perpétrant des attentats terroristes ou lors d’affrontements avec l’armée israélienne.

Les orateurs présents de ces rassemblements ont accusé l’AP de « criminaliser la lutte nationale palestinienne » et de tenter de présenter ces allocations comme une protection sociale.

Ces manifestations font suite à un décret signé en février par le dirigeant de l’AP, Mahmoud Abbas, mettant fin au système de paiements aux terroristes emprisonnés du « Pay-to-Slay » (payer pour tuer).

La dite réforme stipule que les futures allocations seront accordées en fonction des besoins financiers et non plus en fonction de la durée de la peine purgée par le prisonnier.

Des Palestiniens manifestant contre la réforme du système de paiements aux prisonniers du « Pay-to-Slay » de l’Autorité palestinienne, devant le bureau du Premier ministre de l’AP, à Ramallah, le 14 décembre 2025. (Crédit : Capture d’écran/YouTube)

Une femme dont le mari est emprisonné a déclaré lors de la manifestation à Ramallah que sa famille, ainsi que celles d’au moins 1 612 détenus, n’avaient pas reçu leur allocation mensuelle depuis plus de huit mois.

Israël conteste la mise en œuvre de la réforme de l’AP.

Fin novembre, le Conseil de sécurité nationale (NSC) a dépêché une délégation de trois personnes à Bruxelles afin de présenter les arguments selon lesquels les paiements se poursuivent selon l’ancien système, que Jérusalem désigne sous le nom de « pay-to-slay », accusant l’AP d’encourager les attaques contre les Israéliens.

La délégation a remis un « dossier volumineux » de preuves, a déclaré un responsable européen au Times of Israel. Il a toutefois précisé que l’affaire n’était pas difficile à plaider, étant donné qu’Abbas avait limogé Omar Bitar, alors ministre des Finances de l’AP, pour avoir approuvé des paiements illicites effectués dans le cadre de l’ancien système.

L’Union européenne (UE) est le plus important donateur étranger de l’Autorité palestinienne, mais ses financements sont conditionnés à la mise en œuvre de réformes par Ramallah, notamment de ce système de paiement des prisonniers pour le moins controversé.

« Nous sommes extrêmement mécontents de ce qui s’est passé le mois dernier. Nous prenons très au sérieux le lien entre les fonds européens et les critères de réforme », a déclaré le responsable européen.

Un diplomate occidental, familier de cette affaire, a déclaré au Times of Israel que les preuves présentées par Israël n’étaient pas « irréfutables ».

Le diplomate a indiqué que les pays occidentaux étaient au courant des subventions versées le mois dernier, qui ont conduit au renvoi de Bitar, mais que les allégations israéliennes selon lesquelles l’AP aurait dissimulé des faits à plus grande échelle n’avaient pas encore été prouvées. Il a également indiqué qu’un audit de la réforme soutenu par les États-Unis devrait être mené l’année prochaine à la demande de Ramallah.

« Ces dernières semaines, nous avons constaté une augmentation des demandes d’allocations de protection sociale auprès de l’institution nationale pour l’autonomisation économique, connue sous le nom de ‘Tamkeen’, et ce après plusieurs mois durant lesquels les Palestiniens n’avaient guère adhéré à cette réforme impopulaire », a déclaré un responsable de l’AP.

« Une illusion de réformes »

Le ministère israélien des Affaires étrangères a insisté mardi sur le fait que les renseignements israéliens indiquaient clairement que la politique de paiement aux terroristes de l’Autorité palestinienne était toujours en vigueur.

Le ministère a déclaré au Times of Israel dans un communiqué que ces paiements « sont effectués par divers canaux conçus pour dissimuler leur poursuite, tout en laissant croire à la communauté internationale que des réformes sont en cours ».

Il soutient que l’Autorité palestinienne a versé 144 millions de dollars aux familles de terroristes tués l’an dernier et que Ramallah a prévu d’allouer environ 214 millions de dollars pour ce type de versements en 2025.

Le communiqué du ministère israélien faisait référence à des photos qui auraient été prises en octobre de personnes faisant la queue pour recevoir des allocations dans une succursale de la poste palestinienne, selon le système de rémunération par assassinat, censé ne plus être en vigueur.

Le ministère des Affaires étrangères a également fait référence aux déclarations faites par des dirigeants de l’AP en février 2025, dans lesquelles ils exprimaient leur engagement à soutenir les prisonniers quelques jours seulement après l’annonce de la nouvelle réforme qui n’autorise le maintien de leur allocation que si leur situation financière est suffisamment précaire pour justifier le versement de l’argent.

Le Conseil révolutionnaire du Fatah (FRC) s’est engagé dans une déclaration faite en février à « redoubler d’efforts pour soutenir et aider les prisonniers… [et] a réitéré son engagement ferme à parrainer les familles des martyrs [terroristes], des prisonniers et des blessés, car ils sont les héros de la liberté et constituent une priorité absolue en matière de protection et de soins ».

Le dirigeant de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, présidant une réunion du Comité central du Fatah, à Ramallah, le 19 février 2025. (Crédit : Thaer Ghanem/PPO/AFP)

Trois jours plus tard, Abbas déclarait : « S’il ne nous reste qu’un seul centime, il sera donné aux prisonniers et aux martyrs [terroristes]. Je ne permettrai à personne – et vous ne devriez pas non plus – de leur retirer le moindre engagement, le moindre intérêt ou le moindre centime qui leur a été donné. Ils doivent recevoir tout ce qu’ils ont reçu par le passé, et ils sont plus honorables que nous tous. »

Cependant, en septembre, lors d’une conférence des Nations unies, Abbas avait assuré cette fois que l’Autorité palestinienne était en train de « mettre en place un système unifié de protection sociale après avoir supprimé toutes les aides versées auparavant aux familles des prisonniers et des martyrs [terroristes] ».

Une période particulièrement défavorable à la réforme

Les manifestants de dimanche ont tout particulièrement critiqué le fait que l’AP ait fait avancer cette nouvelle politique alors que les allégations de mauvais traitements infligés aux prisonniers palestiniens par les autorités israéliennes se multiplient.

Dans un rapport publié au début du mois, le Bureau du défenseur public israélien a déclaré que les prisonniers palestiniens détenus pour des raisons de sécurité vivaient dans des conditions de plus en plus difficiles depuis le début de la guerre contre le groupe terroriste palestinien du Hamas à Gaza, déclenchée par le pogrom perpétré par ce dernier le 7 octobre 2023, et que beaucoup souffraient de graves carences alimentaires.

Dimanche, le bureau des Affaires pénitentiaires de l’AP a annoncé qu’un autre Palestinien était décédé à la prison d’Ofer, en Cisjordanie, portant à 86 le nombre de prisonniers morts en détention israélienne depuis le 7-Octobre.

Le bureau de l’AP a identifié le prisonnier comme étant Sakher Zaoul, 26 ans, originaire de Hussan, près de Bethléem, qui était en détention administrative depuis le 11 juin.

La détention administrative est un outil controversé, héritée des Britanniques, qui permet de détenir sans inculpation ni jugement les Palestiniens et, beaucoup plus rarement, les Juifs soupçonnés de terrorisme. Cette mesure est généralement utilisée lorsque les autorités disposent de renseignements liant un suspect à un crime, mais n’ont pas suffisamment de preuves pour que l’accusation tienne devant un tribunal.

Des Palestiniens manifestant contre la réforme du système de paiements aux prisonniers du « Pay-to-Slay » de l’Autorité palestinienne, devant le bureau du Premier ministre de l’AP, à Ramallah, le 14 décembre 2025. (Crédit : Capture d’écran/YouTube)

Malgré les objections de l’agence de sécurité intérieure du Shin Bet, le ministre de la Défense, Israel Katz, avait annoncé l’an dernier mettre fin à cette pratique pour les résidents d’implantations de Cisjordanie. Cela signifie qu’Israël n’utiliserait cette pratique controversée de la détention sans inculpation que contre les suspects palestiniens soupçonnés de terrorisme.

Selon les opposants à la réforme de l’aide sociale de l’AP, le fait que la détention administrative reste en vigueur pour des milliers de Palestiniens justifie davantage un soutien massif aux prisonniers.

Les organisateurs du mouvement de dimanche ont déclaré que d’autres manifestations similaires auraient lieu et prendraient de l’ampleur dans les semaines à venir.

La Cisjordanie est déjà en état d’alerte en raison des opérations antiterroristes généralisées menées par Tsahal, qui auraient entraîné le déplacement des dizaines de milliers de personnes vivant dans des camps de réfugiés à travers le territoire.

Parallèlement, la saison de la récolte des olives, considérée comme essentielle pour l’économie palestinienne en difficulté, a de nouveau été entachée par des violences non maîtrisées perpétrées par des Israéliens radicaux.

Les checkpoints de l’armée israélienne, justifiés par l’État hébreu comme étant des mesures de sécurité nécessaires, ont également proliféré à travers la Cisjordanie. Ces points de contrôle ont considérablement restreint la liberté de mouvement des Palestiniens, beaucoup d’entre eux préférant ne pas se déplacer entre les villes, car les trajets qui prenaient auparavant entre 15 et 30 minutes s’étendent désormais sur plusieurs heures en raison d’embouteillages considérables.

Le chômage en Cisjordanie a également connu une forte hausse depuis le 7-Octobre, Tsahal ayant révoqué les permis de travail d’environ 200 000 Palestiniens qui travaillaient en Israël, pour des raisons de sécurité.

De plus, les restrictions imposées par Israël au secteur bancaire ont plongé la Cisjordanie dans une crise de liquidités, les banques palestiniennes étant incapables de se débarrasser de leurs excédents de shekels.

Des Palestiniens manifestant alors que des soldats israéliens bloquent l’entrée du camp de réfugiés palestiniens de Nur Shams, dans le nord de la Cisjordanie, en Israël, le 15 décembre 2025. (Crédit : Jaafar Ashtiyeh/AFP)

Smotrich consent à une prolongation de deux mois des relations bancaires

La situation s’est encore compliquée lorsque le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, s’est opposé à l’octroi d’une dérogation aux banques israéliennes pour leur permettre d’effectuer des transactions avec les banques palestiniennes.

Les pays occidentaux ont fait pression sur Smotrich pour qu’il signe une dérogation permettant à cette coopération de se poursuivre pendant une période prolongée, craignant que l’expiration de l’ancienne dérogation ne risque d’entraîner l’effondrement de l’économie palestinienne. En effet, les Accords d’Oslo, signés dans les années 1990, exigent l’utilisation du shekel israélien.

Mais le ministre ultra-nationaliste des Finances, qui s’est prononcé en faveur de la dissolution de l’AP et de l’annexion de la Cisjordanie par Israël, a résisté à la pression internationale et n’a accepté que des prolongations limitées, tout en insistant sur des mesures visant à stimuler l’expansion de la présence juive en échange.

Le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, chef du parti HaTzionout HaDatit, lors d’une réunion de faction de la Knesset, à Jérusalem, le 8 décembre 2025. (Crédit : Chaïm Goldberg/Flash90)

Alors qu’une autre date butoir pour la renonciation à l’indemnisation approchait à la fin du mois de novembre, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a cherché à faire adopter une décision du cabinet qui retirerait à Smotrich son autorité en la matière, a déclaré un responsable israélien au Times of Israel, soulignant que même le Premier ministre ne soutenait pas l’approche de son ministre.

Cependant, face aux menaces de Smotrich de faire tomber le gouvernement, Netanyahu a fait machine arrière, a ajouté le responsable.

Smotrich a finalement accepté de signer une prolongation de deux semaines et, avant l’expiration de celle-ci dimanche, une prolongation de deux mois de la dérogation pour les transactions bancaires israélo-palestiniennes a été signée, ont déclaré trois responsables de différents gouvernements.

Le ministère des Finances a refusé de commenter.

Cette dernière prolongation intervient alors que le cabinet israélien a voté jeudi pour accorder un statut officiel à dix-neuf avant-postes illégaux en Cisjordanie, dont deux qui avaient été évacués il y a vingt ans dans le cadre du désengagement unilatéral. La proposition approuvée par le gouvernement a été élaborée par Smotrich.

Alors que l’AP a vivement critiqué cette décision, tout comme les pays arabes et européens, qui ont contesté le fait qu’Israël limite davantage les terres disponibles en Cisjordanie pour un éventuel État « palestinien », l’ambassadeur américain en Israël, Mike Huckabee, a défendu la légalisation des avant-postes, arguant que Jérusalem agissait dans le cadre de ses droits.

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