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Entebbe : les ex-otages ont perdu foi en la promesse de sauvetage d’Israël

Cinquante ans après, les enfants d'Entebbe rendent hommage au parachutiste paralysé lors du raid de 1976, bien loin des impuissances du pays face au 7-octobre

Des personnes sauvées lors de l'opération Entebbe et leurs proches posent pour une photo de groupe lors d'une réunion pour le 50e anniversaire de l'opération, au Centre Peres pour la paix et l'innovation à Jaffa, le 29 juin 2026. (JTA)
Des personnes sauvées lors de l'opération Entebbe et leurs proches posent pour une photo de groupe lors d'une réunion pour le 50e anniversaire de l'opération, au Centre Peres pour la paix et l'innovation à Jaffa, le 29 juin 2026. (JTA)

TEL AVIV (JTA) — Pour les survivants de l’opération Entebbe, ce 50e anniversaire est moins l’occasion de célébrer l’une des opérations militaires les plus mythiques d’Israël que celui de mesurer la distance qui sépare le pays qui les a sauvés de celui qui n’a pas réussi à empêcher une autre crise d’otages de masse, des dizaines d’années plus tard.

Lundi dernier, une vingtaine de rescapées d’Entebbe et leurs proches se sont retrouvés au Centre Peres pour la paix et l’innovation, à Jaffa, pour un événement en l’honneur de Sorin Hershcu, le parachutiste israélien grièvement blessé lors du raid de 1976. Le formalisme a souvent laissé la place aux taquineries et autres plaisanteries, comme à l’occasion des réunions de famille.

Tout a commencé lorsqu’un vol Air France reliant Tel Aviv à Paris, avec à son bord 246 passagers, a été détourné par des terroristes du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) et des Cellules révolutionnaires allemandes ä l’issue d’une escale à Athènes. L’avion a ensuite été dérouté vers l’Ouganda, où le dictateur déséquilibré Idi Amin a offert l’asile aux ravisseurs. Ils ont séparé les passagers israéliens et juifs des autres, qui ont été libérés en l’espace de deux jours.

Le 4 juillet, des commandos israélien ont parcouru des milliers de kilomètres en avion jusqu’à Entebbe pour sauver une centaine d’otages lors d’un raid audacieux devenu l’une des opérations militaires les plus marquantes d’Israël.

À LIRE : Comment Israël est passé de la négociation sur les otages au raid audacieux à Entebbe

En ce 50e anniversaire, Israël a publié une partie des archives, jusqu’alors classifiés, du raid, rebaptisé plus tard opération Yonatan, du nom de Yonatan « Yoni » Netanyahu, frère du Premier ministre Benjamin Netanyahu et commandant de l’opération, tué au cours de la mission. (Le chef de l’armée ougandaise, Muhoozi Kainerugaba, a annoncé en février dernier son intention d’ériger une statue à la mémoire de Yoni Netanyahu à l’aéroport, à l’endroit exact où il a été tué, affirmant que cela renforcerait les « étroites relations de sang de son pays avec Israël »).

Ces archives – comptes rendus du Conseil des ministres et enregistrements téléphoniques – témoignent du fait que le gouvernement avait mis de côté ses principes de non-négociation avec les preneurs d’otages, alors même qu’il préparait le sauvetage militaire.

Yoni Netanyahu, sur une photo prise peu avant sa mort à Entebbe en 1976. (Crédit : GPO/Wikimedia)

La plupart des personnes présentes à cet anniversaire sont celles et ceux que l’on qualifie d’enfants d’Entebbe, à savoir les jeunes otages, aujourd’hui quinquagénaires voire sexagénaires, qui se réunissent encore régulièrement.

Trois d’entre eux — Benny Davidson, qui avait 13 ans à l’époque, Shay Gross, qui a fêté ses 6 ans à Entebbe, et Tzipi Cohen Gonen, qui en avait 8 — rentrent de leur premier vrai voyage en Ouganda, où ils sont revenus sur les traces de l’ancien terminal d’Entebbe, à l’intérieur duquel ils ont passé une semaine sous la menace d’une arme.

Pour Cohen Gonen, le fait de revenir en Ouganda a aussi signifié de revenir sur les lieux où son père, Pasco Cohen, un médecin de Jérusalem, a été tué. Il est en effet l’un des quatre otages qui y ont perdu la vie. Elle était terrifiée à l’idée d’y retourner, confie-t-elle, mais elle a accepté l’invitation du gouvernement ougandais parce qu’elle voulait voir les lieux de ses yeux.

« Je voulais regarder le mal au fond des yeux », a-t-elle déclaré à la Jewish Telegraphic Agency. « Cela m’a permis de boucler la boucle, d’une certaine manière, car les Ougandais ont été très gentils avec nous. Mais je n’ai pas tourné la page de la mort de mon père. »

Près du tarmac où les autres enfants et elle ont joué pendant leur captivité, Cohen Gonen confie que les souvenirs reviennent en force, mais au filtre de ses yeux d’adulte. La tour de contrôle, qui lui semblait énorme lorsqu’elle était enfant, lui a paru beaucoup plus petite.

« Sur la piste, en train de pleurer toutes les larmes de mon corps, j’ai eu une longue conversation avec mon père », poursuit-elle.

Tzipi Cohen Gonen, à gauche, et Régine Levi s’enlacent lors d’une réunion des otages rescapés d’Entebbe à Tel Aviv, le 29 juin 2026. (Deborah Danan/JTA)

Gross explique qu’il était lui aussi terrifié à l’idée de cette visite. Seul et unique otage officiellement reconnu comme victime du terrorisme, il explique suivre un traitement, encore aujourd’hui.

« Je ne savais pas ce que cela me ferait de retourner là-bas », explique-t-il à la JTA. Devant l’ancien terminal, souligne-t-il, tout semblait identique, « comme si 50 ans n’avaient pas passé ».

Se remémorant le moment où un terroriste l’a frappé et jeté au sol, Gross explique : « J’avais craqué ».

Revenu à Entebbe pour « rencontrer le garçon de 13 ans qu’il était », Davidson fait le parallèle entre la pression populaire et le sens des responsabilités de l’époque avec la réaction face à la crise des otages, en Israël, suite au pogrom du Hamas du 7 octobre 2023.

« Il n’y avait ni WhatsApp ni mouvement de protestation », commente Davidson à propos d’Entebbe. « Mais le peuple d’Israël a exigé que l’État fasse quelque chose. Ce qu’il a fait. Il y avait de vrais dirigeants, aussi bien militaires que politiques. »

Ces archives publiées il y a peu montrent que le gouvernement a pesé le pour et le contre avant de revenir sur son principe de ne jamais céder aux exigences des terroristes et d’envisager la libération de terroristes emprisonnés.

La pression est venue directement des familles d’otages, qui ont écrit au Premier ministre de l’époque, Yitzhak Rabin, « La vie humaine est plus précieuse que les principes », pressant les ministres de négocier et, à un moment donné, s’introduisant de force dans le cabinet du Premier ministre pour exiger une réunion sur la question.

Le Premier ministre de l’époque, Yitzhak Rabin, et son épouse Leah Rabin assistent à la première du film « Opération Entebbe » en mars 1977. (William Karel/Sygma via Getty Images)

Le sauvetage lui a permis de passer rapidement à autre chose, confie Davidson. « C’est peut-être pour cela que je ne suis pas traumatisé. »

A côté de lui, Gross intervient : « Bien sûr que si, que tu es traumatisé. »

En riant, Davidson se dit optimiste quant à la capacité d’Israël à surmonter la crise actuelle.

« Nous allons nous en sortir », assure-t-il, « parce que nous n’avons pas le choix. »

Cohen Gonen ne partage pas la confiance de Davidson, en mettant en parallèle l’armée qui les a secourus à Entebbe et l’absence que nombre d’Israéliens ont ressentie le jour du pogrom, le 7-Octobre.

« J’aimerais bien que Benny me donne un peu de son optimisme. Jusqu’à présent, je ne me sens pas en sécurité », regrette-t-elle. « À Entebbe, le fait que l’armée vienne nous secourir n’a même pas été un choc. Cela semblait naturel et logique. Alors que ce qui s’est passé le 7-Octobre – l’absence de l’armée, du gouvernement, de tout – m’a ébranlée au plus profond de moi-même. »

Elle se souvient du vol retour à bord de l’un des avions de transport israéliens Hercules qui ont rapatrié la force de secours et les otages d’Ouganda, enveloppés dans des couvertures pendant que les soldats distribuaient des bonbons aux enfants.

« On se dit, d’accord, il s’est passé quelque chose de grave ici, mais l’armée était là », dit-elle. « On avait l’impression que quelqu’un veillait sur vous. »

Une foule en liesse à l’aéroport Ben Gurion soulevant un soldat de l’équipe de sauvetage qui a libéré les otages kidnappés en Ouganda plus tôt dans la journée, le 4 juillet 1976. À l’arrière-plan se trouve l’avion de transport C-130 qui a pris part au raid. Le visage du sauveteur est masqué pour des raisons de sécurité. (Crédit : AP Photo/Pool)

Pour elle, Rabin est une sorte de figure paternelle : elle se rappelle l’avoir croisé, des années après Entebbe, dans un centre commercial alors qu’elle était étudiante à l’université Ben-Gurion de Beer-Sheva.

« Je lui ai dit que j’étais là grâce à lui », explique-t-elle. Ils se sont donné l’accolade et ont parlé pendant une demi-heure. Lorsque Rabin a été assassiné en 1995, elle s’est tournée vers son mari, Oren, et lui a dit : « Papa a été assassiné une seconde fois ».

Pour Cohen Gonen et nombre de personnes présentes dans la salle, la volonté de Rabin de démissionner en cas d’échec offre un contraste saisissant avec l’attitude de Netanyahu, qui refuse obstinément de créer une commission d’enquête d’État sur les défaillances survenues le 7-Octobre et n’a toujours pas officiellement reconnu sa responsabilité à titre personnel.

« Aujourd’hui, je n’ai plus de papa, dans tous les sens du terme », ajoute-t-elle.

Après le 7-Octobre, Cohen Gonen a fermé tous les volets, s’est armée de marteaux et de barres de fer et est restée dans son lit pendant trois jours.

« Être enlevée à Athènes dans un avion Air France, cela a du sens », explique-t-elle. « Mais être enlevée chez soi, dans l’État d’Israël, c’était trop. »

Gross estime que la décision de Rabin d’envoyer une force de secours avec « un hôpital aménagé à bord d’un avion » témoigne du fait qu’il avait conscience que l’opération pourrait se solder par « des dizaines de morts et de blessés », et qu’il était prêt à en endosser la responsabilité, comme en témoigne la lettre de démission rédigée en cas d’échec de la mission.

« Il a posé sa lettre de démission sur la table, parce qu’il savait qu’entre le succès et l’échec, il n’y aurait que quelques secondes, le temps pour les terroristes de dégoupiller une grenade », explique Gross.

« C’est ce qui distingue un dirigeant qui prend ses responsabilités en temps réel de ceux qui ne le font pas », ajoute-t-il.

Après le 7-Octobre, Gross s’est rendu presque chaque jour dans les services de rééducation du centre hospitalier Sheba de Tel Hashomer, où sont soignés de nombreux soldats blessés de guerre.

« Ce sont nos héros », explique-t-il. « Espérons que nous verrons émerger d’eux une nouvelle génération de dirigeants qui nous mèneront vers des jours meilleurs. »

Des retrouvailles familiales pleines d’émotion lors du retour en Israël des otages du vol Air France détourné à Entebbe, en Ouganda, le 4 juillet 1976. (Service de presse du gouvernement israélien)

Pour Hershcu, la leçon d’Entebbe est qu’il faut affronter le terrorisme et non s’en accommoder. A 21 ans en sa qualité de jeune parachutiste presque arrivé à la fin de son service obligatoire, il avait déjà été démobilisé lorsque la mission a été mise sur pied. Bien décidé à y participer, il a saisi le fusil d’un camarade de combat qui était sous la douche et s’est présenté au rapport — une décision dont il se dit honteux aujourd’hui encore.

Blessé par balle lors du raid, Hershcu est resté paralysé à partir du cou. Des années plus tard, il a contribué à la fondation de LOTEM, une organisation qui rend la nature accessible aux personnes avec un handicap.

Il n’a pas très envie de dresser un parallèle avec le 7-Octobre ou d’évoquer les actuels dirigeants israéliens, disant « ne pas avoir de choses originales à dire » sur les leçons que pourrait receler Entebbe. Même une opération qui fait désormais partie de la mythologie israélienne, estime-t-il, peut s’estomper dans un pays régulièrement rattrapé par de nouvelles crises.

« Les gens oublient », explique Hershcu. « Entebbe est unique, mais il y en a eu tellement d’autres événements. En Israël, ce n’est jamais paisible. C’est un continuum d’événements dramatiques et tragiques. »

Ella Rosenkovitch, qui avait 5 ans lors de la prise d’otages à Entebbe, explique avoir ressenti de la colère après le 7-Octobre et ce qui s’en est suivi. Incapable d’accepter que des otages soient piégés à Gaza, elle s’est jointe au mouvement de protestation pour réclamer leur libération.

« J’ai senti que c’était la seule et unique chose à faire », confie-t-elle. « Avant, on sentait que nos autorités faisaient passer notre vie avant tout. De nos jours, on ne peut pas en dire autant. »

Des manifestants réclamant un accord pour la libération des otages et la fin de la guerre dans la bande de Gaza lors d’une manifestation rue Begin, à Tel Aviv, le 24 mai 2025. (Crédit : Dana Reany/Mouvement de protestation pour la démocratie)

Elle hésite à tracer un parallèle avec sa propre captivité. « Que dire ? » interroge-t-elle. « Qu’est-ce qu’Entebbe par rapport à ces horreurs ? »

Pourtant, elle a accepté de prendre la parole lors d’une manifestation à Jérusalem, parce que les anciens otages d’Entebbe avaient une chose à transmettre. « L’espoir », dit-elle. « Parce qu’ils nous ont laissés repartir. »

Régine Levi, qui a elle aussi fait partie des enfants otages, voit les choses autrement. Elle avait 6 ans à Entebbe : comme elle est née en France, elle a été libérée avant le raid et n’a immigré que plus tard en Israël avec sa famille. Elle préfère ne pas parler de politique, non pas parce qu’elle ne voyait pas de problèmes, mais parce que ce n’est pas ce qui l’intéresse le plus.

« Nous n’avons pas digéré le 7-Octobre. Nous sommes encore dedans », conclut Levi. « Alors pourquoi se concentrer sur les divisions ? Le sens des responsabilités que nous avions alors est toujours là. Il n’a pas disparu, peu importe les dirigeants. Je préfère me concentrer là-dessus. Sur ça, et le fait que nous sommes un peuple extraordinaire. »

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