Aux Pays-Bas, exhumer les bunkers nazis et la mémoire « douloureuse »
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'Jour des Bunkers'

Aux Pays-Bas, exhumer les bunkers nazis et la mémoire « douloureuse »

Un téléphone d'époque, un panneau en allemand prévenant les soldats que "l'ennemi est à l'écoute", la fraîcheur humide des lieux et l'ambiance claustrophobique font opérer un saut dans le temps de près de 75 ans

Un bunker nazi restoré en Allemagne (Crédit : CC BY-SA, David Holt, Flickr)
Un bunker nazi restoré en Allemagne (Crédit : CC BY-SA, David Holt, Flickr)

Le sable avait fini par recouvrir les bunkers érigés sur ordre d’Hitler à deux pas des plages de La Haye. Comme les souvenirs douloureux qu’ils évoquent. Mais depuis quelques années, ces vestiges en béton armé sont exhumés, pour les touristes mais aussi au nom de la mémoire nationale.

Niché au pied des dunes, s’étend un réseau souterrain de bunkers et de tunnels : une partie du Mur de l’Atlantique, érigé par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale pour défendre 5 000 km de côtes, du nord de la Norvège au sud de la France, contre une offensive des alliés.

La région de La Haye était perçue comme particulièrement vulnérable, en raison de ses très vastes étendues de sable. Hitler y ordonna en 1942 la construction de plus de 870 bunkers au milieu des dunes et des bois.

Un peu moins de la moitié n’a toujours pas été retrouvée. Une partie des 470 restant servent de refuge aux chauve-souris pendant l’hiver, les autres sont désormais ouverts au public.

C’est en 2008 que des bénévoles du Musée du mur de l’Atlantique, dans la banlieue côtière de Scheveningen, ont entrepris la restauration unique et inédite d’un bunker de dix pièces dans les bois de Scheveningen, pour montrer le quotidien des soldats allemands.

Un téléphone d’époque, un panneau en allemand prévenant les soldats que « l’ennemi est à l’écoute », la fraîcheur humide des lieux et l’ambiance claustrophobique font opérer un saut dans le temps de près de 75 ans.

Des bunkers « sont encore découverts actuellement », raconte Guido Blaauw, homme d’affaires passionné par la Seconde Guerre mondiale.

Il en a acheté un au gouvernement, dans le domaine de Clingendael, près du centre-ville, où le chef nazi autrichien Arthur Seyss-Inquart, plus tard exécuté pour crimes de guerre, avait jadis son propre refuge souterrain.

Construits par des travailleurs forcés

Dans l’immédiat après-guerre, ces encombrants vestiges avaient été condamnés par les Néerlandais après avoir été pillés pour leurs bois et câbles, précieux en ces temps de pénurie.

Et pendant des décennies, ils ont été laissés à l’abandon, certains devenant des terrains de jeu pour les enfants du coin. D’autres ont été convertis en postes de commandement de haute sécurité du gouvernement néerlandais pendant la Guerre froide.

Mais pour beaucoup, ils restent un sombre rappel de la douloureuse occupation allemande des Pays-Bas, selon Deirdre Schoemaker, porte-parole de la Fondation européenne pour l’héritage du mur de l’Atlantique.

Entre 1940 et 1945, plus de 100 000 Haguenais ont été expulsés de force par les Allemands et des milliers d’habitations, sept écoles, trois églises et deux hôpitaux ont été rasés pour ériger ces fortifications.

Et souvent, les bunkers ont été construits par des travailleurs forçés néerlandais, avec la collaboration d’entreprises locales qui espéraient pouvoir tirer profit de la guerre.

Cela n’a donc étonné personne lorsqu’à la libération de la ville, en mai 1945, les Haguenais ont décidé d’enterrer les bunkers sous le sable et les décombres pour enfouir le souvenir d’une « douloureuse histoire », dont « les gens ne parlaient pas », explique Deirdre Schoemaker.

Toutefois, au cours des dix dernières années, l’image des bunkers a progressivement changé : « les gens deviennent de plus en plus ouverts et davantage à l’aise pour en parler, même avec des touristes allemands », constate la porte-parole de la fondation européenne.

Un ‘jour des bunkers’

En 2014, plusieurs associations oeuvrant pour l’ouverture de ces vestiges au public ont créé le « Jour des bunkers », qui a de plus en plus de succès. En juin dernier, il a attiré plus de 10 000 curieux qui ont chacun visité « au moins trois ou quatre bunkers » le long de la côte néerlandaise et, pour la première fois cette année, de la côte belge, poursuit Deirdre Schoemaker.

Lors de cet événement annuel, des bunkers fermés le reste de l’année sont ouverts au public le temps d’une journée.

Une façon pour ceux qui ont vécu la guerre de se confronter à ce douloureux passé et faire « remonter des souvenirs à la surface », selon Mme Schoemaker.

« Les personnes âgées, témoins de la guerre, qui avaient du mal à se trouver face aux bunkers se montrent plus intéressés aujourd’hui », remarque aussi Guido Blaauw, qui compte transformer le sien en musée et en salle de conférences.

Mais nombreux sont ceux qui hésitent toujours à se replonger dans cette période qui a « déterminé le cours de toute leur vie », constate aussi le propriétaire du vestige de Clingendael.

En revanche, aux yeux du touriste Sebastian Frank, infirmier allemand de 31 ans, les bunkers symbolisent un pan de l’histoire qu’il faut regarder droit dans les yeux, « afin que cela ne se reproduise plus ».

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