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Dans ces mêmes rues, près d’un an après que la famille Frank a commencé à se cacher, les nazis ont mené l’une de leurs dernières rafles

Dans le quartier où a grandi Anne Frank, les immeubles se souviennent

Dans une ville connue pour ses transformations, le quartier de la rivière, dans lequel se promenait la diariste emblématique, est resté intact

Érigée en 2005, la statue d'Anne Frank est située à proximité de l'ancien appartement de la famille Frank, dans le quartier de la rivière d'Amsterdam. Photo prise en janvier 2017. (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)
Érigée en 2005, la statue d'Anne Frank est située à proximité de l'ancien appartement de la famille Frank, dans le quartier de la rivière d'Amsterdam. Photo prise en janvier 2017. (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)

AMSTERDAM – Loin du centre-ville, mais près de la rivière Amstel, la maison d’enfance d’Anne Frank se situe dans le coquet quartier de la rivière. Bien que de nombreuse transformations aient eu lieu dans les quartiers d’Amsterdam depuis la Seconde Guerre mondiale, l’enclave bien pensée dans laquelle a grandi la diariste est restée relativement intacte.

Destination de premier choix pour les Juifs allemands qui fuyaient le nazisme, le quartier de la rivière des années 1930 proposait de grands projets de logements neufs et un sentiment de distance avec l’exiguïté de la ville, ainsi qu’avec le quartier juif délabré. Les boulevards étaient larges et emplis de nouveaux arbres, et de nombreux appartements étaient déjà équipés du chauffage central. Les tramways reliaient le quartier au centre-ville, mais comme aujourd’hui, de nombreuses personnes se déplaçaient à bicyclette.

L’appartement de la famille Frank était sur Merwedeplein, un groupe d’immeubles en forme de triangle s’étendant depuis le premier gratte-ciel d’Amsterdam, un wolkenkrabber de 12 étages. Les enfants des propriétaires profitaient de la grande cour, essentiellement reconvertie en un bac à sable commun. Pour appeler leurs camarades de jeux, les enfants sifflotaient devant les fenêtres des uns et des autres. Pour toutes ces raisons et pour d’autres encore, Frank appelait le square Merwedeplein, « le joyeux ».

« Tous les bâtiments se ressemblaient, les façades en briques, les volets blancs, les balcons à l’arrière, juste assez grands pour y installer deux chaises longues », écrivait Melissa Muller dans sa célèbre biographie d’Anne Frank. « Il s’agissait d’un urbanisme moderne, simple, polyvalent, peu coûteux, sans histoire et sans profil – et c’est peut-être pour ces raisons qu’il était parfait pour les personnes qui devaient recommencer à zéro. »

Erigée en 1966, une statue de l'architecte néerlandais Berlage a été installée devant le premier "gratte-ciel" d'Amsterdam, près de l'appartement où à grandi Anne Frank, dans le quartier de la rivière d'Amsterdam. Photo prise en janvier 2017. (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)
Erigée en 1966, une statue de l’architecte néerlandais Berlage a été installée devant le premier « gratte-ciel » d’Amsterdam, près de l’appartement où à grandi Anne Frank, dans le quartier de la rivière d’Amsterdam. Photo prise en janvier 2017. (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)

Après l’arrivée de la famille Frank en 1934, d’autres vagues de Juifs allemands ont fui vers les Pays-Bas. Selon certains témoignages, ce qui éveillait les soupçons des citoyens néerlandais envers ces réfugiés, c’était davantage leur nationalité allemande que leur judéité. Du côté de la communauté juive d’Amsterdam existante, certains éprouvaient du ressentiment vis-à-vis des nouveaux arrivants, craignant que leur arrivée n’attise le sentiment anti-juif.

« Chaque jour, de plus en plus de réfugiés d’Allemagne s’installaient dans notre quartier, principalement des Juifs », a écrit Miep Gies, la femme néerlandaise qui a plus tard caché la famille Frank et quatre autres Juifs pendant la guerre.

« Beaucoup de ces réfugiés étaient plus riches que les ouvriers néerlandais du quartier, et cela a créé un scandale quand ils ont été vus en fourrure ou avec d’autres objets luxueux », a écrit Gies dans ses mémoires Elle s’appelait Anne Frank.

Frank, une fillette extravertie et en demande d’attention, fréquentait les glaciers, les abris de vélos et d’autres lieux de prédilections des adolescents. Elle avait donné un nom à l’un de ses groupes d’amis « La Petite Ourse moins deux », composé de 5 filles qui jouaient au ping-pong. Quand elle se lassaient de jouer, elles enfourchaient leurs vélos et se rendaient à la piscine municipale, ou retrouvaient les admirateurs de Frank, dont elle parle dès le début de son journal.

La cage d'escalier qui mène à l'appartement dans lequel a grandi Anne Frank,dans le quartier de la rivière d'Amsterdam. Photo prise en 2014. (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)
La cage d’escalier qui mène à l’appartement dans lequel a grandi Anne Frank,dans le quartier de la rivière d’Amsterdam. Photo prise en 2014. (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)

« Étant donné que nous cinq, les joueuses de ping-pong, aimont la crème glacée, en particulier en été, et que jouer au ping-pong tient chaud, nos jeux se finissaient généralement par une visite chez le glacier qui accepte les Juifs : soit Oasis soit Delphi », écrivait Frank dans son journal. C’était en juin 1942, et elle venait de recevoir le cahier rouge à carreaux comme cadeau de la part de ses parents, pour son treizième anniversaire. Il ne restait plus que quelques semaines de liberté à la famille Frank.

Contrairement au quartier juif démantelé et reconstruit de la ville, le quartier de la rivière a conservé de nombreux points de repère depuis l’époque d’avant-guerre. Le glacier Oasis existe toujours, c’est désormais un café. C’est également le cas de l’immeuble imposant de la synagogue orthodoxe – désormais employé comme maison d’enchères – où les nazis entreposaient des objets appartenant à des déportés juifs.

Le plus poignant reste la visite de la Sixth Montessori School, qui porte désormais le nom d’Anne Frank. Elle commençait dès la crèche, et s’est poursuivie jusqu’à ce que les nazis ne forcent les étudiants juifs à fréquenter des écoles exclusivement juives. Située à cinq minutes à pied de l’appartement, l’école proposait une philosophie adaptée à l’esprit libre de Frank, alors âgée de cinq ans, à sa personnalité indépendante et lui permettait, par exemple de s’investir davantage dans l’écriture et la lecture que dans l’arithmétique.

L'école Montessori Anne Frank, en janvier 2017. (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)
L’école Montessori Anne Frank, en janvier 2017. (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)

Plus de 80 ans après la création de l’école, l’intérieur est resté relativement intact. Durant toutes ces années, les enfants ont marché et joué sur le même carrelage jaune et marron. Les éléments de la classe, comme les tiroirs ou les grilles sont également d’origine, tout comme le bureau sur lequel travaillait Anne Frank, exposé derrière des panneaux dans le couloir.

De plus, une grande photo de Frank est placardée dans le hall d’entrée, accompagnée d’une plaque qui liste les noms des autres élèves juifs qui ne sont jamais revenus. À l’extérieur, la façade de l’immeuble arbore des citations extraites du journal d’Anne Frank, peintes sur un mur aux couleurs vives. Ses mots célèbres enveloppement littéralement l’école où elle a appris à lire et à écrire.

L'école Montessori Anne Frank, en janvier 2017. (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)
L’école Montessori Anne Frank, en janvier 2017. (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)

Dans ces mêmes rues, près d’un an après que la famille Frank a commencé à se cacher, les nazis ont mené l’une de leurs dernières rafles. Dans une photo d’une perquisition datée du 20 juin 1943, des dizaines de Juifs, munis de leurs bagages, sont entassés devant le wolkenkrabber, le point culminant de la ville, le point de rencontre des enfants. Parmi les 100 000 Juifs déportés depuis les Pays-Bas jusqu’aux camps de la mort en Pologne, alors occupée par le régime nazi, 13 000 personnes originaires du quartier de la rivière ont été assassinés.

Ces dernières années, le quartier a organisé des nouvelles commémorations en hommage à la famille Frank et aux autres victimes de la Shoah. Les propriétaires de la librairie qui a vendu le journal intime ont contribué à l’érection d’une statue de bronze d’Anne Frank, en 2005. La jeune auteure est dépeinte le jour où sa famille a commencé à se cacher, soit le dernier jour où Frank a pu voir le square « le joyeux ». Vêtue de plusieurs couches de vêtements, portant des grands sacs, sa tête est tournée vers la maison qu’elle quittait.

La librairie d'Amsterdam où Otto Frank a acheté un journal pour le 13e anniversaire de sa fille Anne en 1942, et dont les propriétaires ont depuis changé, en janvier 2017. (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)
La librairie d’Amsterdam où Otto Frank a acheté un journal pour le 13e anniversaire de sa fille Anne en 1942, et dont les propriétaires ont depuis changé, en janvier 2017. (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)

Depuis 2015, des mémoriaux pour chaque membre de la famille Frank et pour les autres victimes du quartier ont été installés devant leurs anciens domiciles. Près de la librairie, un centre d’information sur les Juifs dispose d’objets de culte et des dépliants exposés à la fenêtre, et explique que l’appartement est actuellement habité par un artiste réfugié.

Ici, dans le quartier très calme de la rivière, Frank a vécu la majeure partie de sa courte vie, et a commencé à écrire le cadeau qu’elle a fait au monde. C’est ici qu’elle est ses amis jouaient au ping-pong, même quand les nazis ont commencé à exclure les Juifs de la société néerlandaise. Et dans cette même cour, entre les mêmes immeubles en brique, des cris d’enfants résonnent encore.

Des affiches pour la pièce 'Anne', qui parle d'Anne Frank, près de l'appartement où vivant la famille Frank jusqu'en 1942. (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)
Des affiches pour la pièce ‘Anne’, qui parle d’Anne Frank, près de l’appartement où vivant la famille Frank jusqu’en 1942. (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)

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