Les derniers jours d’Anne Frank racontés par une ancienne camarade de classe
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'Je n'ai jamais seulement réfléchi à revenir dans ce pays où ont été tués la majorité des Juifs'

Les derniers jours d’Anne Frank racontés par une ancienne camarade de classe

Nanette Konig, 88 ans, est l'une des quelques camarades de la jeune auteur néerlandaise, encore en vie . Elles s'étaient vues pour la dernière fois quelques jours avant la mort d'Anne Frank à Bergen-Belsen

Nanette Konig donnant une interview à  Estado TV, en mars 2015. (Autorisation : Estado)
Nanette Konig donnant une interview à Estado TV, en mars 2015. (Autorisation : Estado)

En regardant à travers les fils barbelés du camp de concentration de Bergen-Belsen, Nanette Konig, alors âgée de 14 ans, avait a peine pu reconnaître sa camarade de classe et amie d’Amsterdam, Anne Frank.

Les deux adolescentes s’étaient faites capturer par les nazis au sein de la capitale néerlandaise et subissaient la même faim atroce dans ce lieu que Konig qualifie aujourd’hui « d’enfer sur terre ». Elles présentaient la même silhouette émaciée lorsque qu’elles se sont revues dans des sections différentes du même camp allemand en 1944.

« Elle m’a regardée comme un squelette vivant, ce que j’étais moi-même », raconte Konig, l’une des quelques amies survivantes de la jeune adolescente auteur d’un célèbre journal intime, à JTA dans une interview filmée accordée depuis son domicile de Sao Paulo, au Brésil, le 6 avril, le jour même de ses 88 ans.

Tandis que de plus en plus de survivants de l’Holocauste décèdent chaque année, Konig a été contrainte il y a une décennie à sortir de son long silence et à rejoindre un groupe de plus en plus restreint de témoins qui partagent désormais leur histoire avec les médias et dans les écoles.

Ses conférences – Konig estime en avoir fait devant des milliers d’étudiants sur les trois continents – et font partie d’une mémoire « que les survivants doivent aux victimes ».

Mais elles sont également un moyen pour elle de rendre la pareille au père d’Anne Frank, Otto, venu réconforter Konig après la libération de Bergen-Belsen, même si lui-même pleurait ses deux filles et son épouse.

Otto Frank, qui a fait publier le journal intime tenu par sa fille tandis que la famille vivait dans la clandestinité – le « Journal d’Anne Frank » est devenu un best-seller – il a rencontré Konig en 1945 dans un centre de rééducation de l’est de la Hollande.

Konig, qui était alors âgée de 16 ans et pesait moins de 30 kilos, avait été amenée là-bas après la libération par les alliés de Bergen-Belsen — « un enfer où les gens n’étaient pas immédiatement exterminés mais mourraient de faim, de dysenterie, du typhus, du froid, d’épuisement, des coups, d’hypothermie, de la torture », rappelle-t-elle.

Anne Frank, age twelve, at her school desk in Amsterdam, 1941.
Anne Frank, à l’âge de 12 ans à l’école à Amsterdam, en 1941

Et pourtant, Konig a eu la chance de survivre. Anne Frank et sa soeur aînée, Margot, ont fait partie des 50 000 personnes, selon les estimations, à perdre la vie à Bergen-Belsen, en 1945, après être arrivées là-bas depuis Auschwitz. Leur mère, Edith, est morte à Auschwitz un mois avant ses filles, et seulement trois semaines avant la libération du camp par l’Armée rouge.

Otto Frank, seul survivant de sa famille, savait déjà que son épouse et ses deux filles étaient décédées lorsqu’il est arrivé au centre de rééducation pour rendre visite à Konig, elle aussi seule survivante de sa famille. Il voulait savoir savoir le plus de choses possibles sur les dernières semaines des proches de Konig.

Ecouter ses histoires et voir son physique décharné « a visiblement causé beaucoup de souffrances à Otto », se souvient Konig.

Mais malgré son chagrin, Frank, décédé en 1980, « m’a offert du soutien, il m’a encouragé à un moment de ma vie où je n’avais personne », dit-elle. « C’était un homme très particulier et je serais toujours reconnaissante pour le réconfort qu’il m’a offert ».

Comme un grand nombre de camarades d’école et d’amis d’Anne Frank, Konig évoque une enfant « lumineuse et souriante » en abordant le sujet de la jeune écrivain.

Mais contrairement à la plupart d’entre eux, Konig a également assisté au « passage à l’âge adulte » d’Anne en quelques semaines à Bergen-Belsen, déclare-t-elle.

Anne Frank (Crédit : Matt Lebovic/Times of Israel)
Anne Frank (Crédit : Matt Lebovic/Times of Israel)

« Nous avons eu une enfance puis nous n’avons pas eu d’adolescence », dit-elle. « Nous avons simplement grandi du jour au lendemain. C’était la seule manière de survivre ».

Au cours de leur rencontre, Otto Frank a dit à Konig qu’il avait l’intention de faire publier les journaux intimes de sa fille – il y en avait trois – pour en faire un livre. Au cours de leurs conversation, il a expliqué qu’il réfléchissait encore à enlever des détails personnels qu’Anne avait livrés dans ses journaux, notamment la relation tendue qu’elle entretenait avec sa mère et le récit de ses premières règles.

Il s’est finalement décidé à inclure ces détails – un nombre infini de lecteurs du livre d’Anne Frank les considèrent encore comme essentiels pour créer cette relation personnelle qui s’établit entre eux et la jeune adolescente.

« Le journal d’Anne Franch » est peut-être le manuscrit le plus lu dans le monde au sujet de l’Holocauste. Il a été traduit en 70 langues dans des dizaines de pays.

« Nous avons simplement grandi du jour au lendemain. C’était la seule manière de survivre »

Après la guerre, Konig a travaillé comme secrétaire bilingue (anglais-néerlandais) au Royaume-Uni. Elle a épousé un Britannique et a déménagé au Brésil dans les années 1950. Elle et son époux ont trois enfants et cinq petits-enfants, ainsi que plusieurs arrières-petits-enfants.

Mais c’est seulement il y a environ une décennie que Konig a ressenti la nécessité d’apporter son témoignage sur ce qu’elle a vécu – cette même démarche qu’avait accomplie Otto Frank lorsqu’il a fait publier le journal d’Anne et créé la Fondation Anne Frank à Bâle, en Suisse.

Otto Frank (credit: Dutch National Archives et Spaarnestad Photo / Wikipedia)
Otto Frank (credit: Dutch National Archives et Spaarnestad Photo / Wikipedia)

« J’ai vu qu’il était l’exception », dit Konig, évoquant Otto Frank. « La majorité des survivants de l’Holocauste avaient décidé de ne pas parler de cela – peut-être était-ce trop douloureux. Peut-être était-ce trop compliqué. Aux Pays-Bas, il y avait ce sentiment que les Juifs ne devaient pas faire trop d’histoires sur leur tragédie propre alors que tout le monde souffrait ».

Petit à petit, Konig a commencé à parler dans les écoles – celles où se trouvaient ses petits-enfants en premier lieu. Puis elle a été invitée pour intervenir sur l’Holocauste à la télévision brésilienne et dans d’autres médias. Elle s’est exprimée dans des établissements scolaires aux Etats-Unis et en Europe et a accordé des interviews aux plus grands médias de son pays natal, les Pays-Bas.

En 2015, enfin, Konig a publié un livre au Brésil intitulé « j’ai survécu à l’Holocauste ». Il a depuis été traduit en néerlandais, en portugais et en espagnol. Elle explique vouloir le faire paraître également en anglais.

« Il m’est apparu clairement que nous, survivants, avons un devoir envers les victimes, même s’il est désagréable », confie Konig.

Les Juifs, dit-elle, « ne sont plus aussi vulnérables dans un monde où Israël est fort, avec une voix robuste ».

Mais d’autres miniorités, ajoute-t-elle, « sont aussi vulnérables que nous l’étions ».

Lors de ses allocutions dans les lycées, Konig tente de faire comprendre aux adolescents la manière dont l’Holocauste a résulté d’une transition démocratique du pouvoir.

« Deux semaines après avoir pris ses fonctions », dit-elle en évoquant Adolf Hitler, « il a révoqué la constitution, fermé le Parlement et s’est déclaré dictateur. Quand viendra pour vous le temps de voter, assurez-vous de le faire avec sagesse ».

Lorsqu’elle s’exprime aux Pays-Bas, Konig indique qu’elle considère comme faisant partie de son devoir de parler de l’histoire tumultueuse de la population de ce pays, où la collaboration nazie et l’héroïsme étaient prévalents.

Les Pays-Bas enregistrent un nombre très important de Justes parmi les Nations – ces non-Juifs ayant risqué leurs vies pour sauver des Juifs durant l’Holocauste. Plus d’un cinquième des 26 513 Justes reconnus par Israël sont originaires de la Hollande, une nation de 17 millions de personnes. Avec 5 595 Justes, les Pays-Bas sont le deuxième pays dans le monde pour le nombre de Justes après la Pologne, qui en compte 6 706.

Mais les Pays-Bas sont également le pays qui détient le triste record du nombre de Juifs assassinés dans l’Europe occidentale occupée par les nazis. Le génocide, qui a résulté dans le meurtre de 75 % de la population juive d’avant l’Holocauste – elle comptait 140 000 personnes – a été facilité par la police, des collaborateurs et des chasseurs de tête, et il a été suivi par une insensibilité marquée à l’égard de ceux qui ont survécu à la Shoah.

Des milliers de Juifs ont ainsi été placés dans l’obligation de payer des impôts sur leurs biens alors qu’ils se trouvaient dans des camps ou qu’ils vivaient dans la clandestinité, condamnés à des amendes pour n’avoir pas effectué leurs paiements pour cette même raison.

Konig elle-même a été contrainte de débourser l’équivalent de milliers de dollars pour les frais médicaux inhérents à sa propre rééducation à son retour de Bergen-Belsen, dit-elle.

Elle semble éprouver encore de l’amertume envers l’état néerlandais.

« Je ne suis jamais revenue et je n’ai jamais seulement réfléchi à revenir dans ce pays où ont été tués la majorité des Juifs », dit-elle. « En fait, je suis partie dès que j’ai pu le faire ».

Et pourtant, Konig fait la distinction entre le pays et sa population.

« Je ne pense pas que les Néerlandais voulaient nous tuer. Ils agissaient par peur », estime-t-elle. « Et les gens sont prêts à faire presque tout quand ils ont peur ».

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