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Analyse

Libye-Turquie : l’accord qui redessine les souverainetés en Méditerranée

Chypre, Israël, l’Égypte, le Liban et la Turquie revendiquent de fait des droits sur les mêmes eaux. Mais Ankara s'est placée

Sur cette photo fournie par la présidence turque, le président turc Recep Tayyip Erdogan (au centre), la Première ministre italienne Giorgia Meloni (à gauche) et le Premier ministre libyen Abdul-Hamid Dbeibah posent pour des photos avant leur rencontre à Istanbul, en Turquie, le vendredi 1er août 2025. (Crédit : Présidence turque via AP)
Sur cette photo fournie par la présidence turque, le président turc Recep Tayyip Erdogan (au centre), la Première ministre italienne Giorgia Meloni (à gauche) et le Premier ministre libyen Abdul-Hamid Dbeibah posent pour des photos avant leur rencontre à Istanbul, en Turquie, le vendredi 1er août 2025. (Crédit : Présidence turque via AP)

En obtenant des autorités de l’Est libyen un accord qui redessine sa souveraineté maritime en Méditerranée orientale, la Turquie a avancé un pion dans la conquête d’un espace hautement stratégique, au cœur des convoitises régionales.

Le texte, adopté mardi par le parlement de Benghazi, permet un partage turco-libyen des zones économiques exclusives (ZEE). Sauf que celles-ci, riches en hydrocarbures, empiètent sur la souveraineté de pays tiers.

Le revirement réussi d’Ankara

La Libye est minée par une division fratricide depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011. Abdelhamid Dbeibah, reconnu par l’ONU, est basé à Tripoli (ouest), tandis que le puissant maréchal Khalifa Haftar et son clan contrôlent l’Est du pays.

En 2019, la Turquie est intervenue aux côtés de Tripoli, avec des conseillers militaires, des blindés de transport de troupes et des drones TB2. En face, Haftar recevait l’aide de l’Égypte, des Émirats arabes unis et de la Russie.

Sept ans plus tard, la Turquie a renoué avec l’Est et s’est complètement replacée.

« C’est une grande réussite diplomatique pour Ankara, qui parvient à officialiser de bonnes relations avec les deux parties libyennes », alors que la situation sur le terrain semble figée, souligne à l’AFP Dorothée Schmid, de l’Institut français des relations internationales (IFRI).

Le chef des services de renseignement turcs (MIT), İbrahim Kalın, était ainsi à Tripoli mardi, lorsque l’accord a été validé par le Parlement de Benghazi, selon la chaîne d’information turque TRT Haber.

Calculs des rivaux libyens

En faisant ratifier le traité, Saddam Haftar, héritier putatif de son père, a voulu prouver à Ankara « qu’il pouvait être un partenaire fiable qui tient ses engagements », relève pour l’AFP Claudia Gazzini, de l’International Crisis Group,

Le vote du Parlement, après six ans de refus, intervient par ailleurs alors que Washington et l’ONU poussent à la réunification de ce pays d’Afrique du Nord, entre la Méditerranée et la bande sahélo-saharienne.

Le clan Haftar veut des postes-clés dans cette nouvelle Libye, prévient Khaled al-Montasser, professeur de relations internationales.

Satisfaire Ankara est un moyen de « sécuriser une opportunité […] compte tenu de l’influence de la Turquie sur Tripoli », estime le Libyen. Haftar comprend que son avenir « dépend dans une large mesure de la Turquie, et qu’il doit faire des concessions tangibles pour prendre le contrôle de l’ensemble du pays ».

Un potentiel d’hydrocarbures 

En mer, l’enjeu est colossal.

Dès 2009, l’exploration du gaz et des hydrocarbures révélait des réserves de gaz naturel au large d’Israël et de Chypre. En 2015, la découverte des champs gaziers de Zohr (réserves estimées à 850 milliards de m³) et de Nour faisait de l’Égypte une puissance régionale gazière.

Ces gisements ont « mis fin au consensus tacite des États méditerranéens de ne pas prendre de ZEE dans leurs eaux maritimes », écrit Thierry Duchesne, de la Fondation pour la maîtrise des enjeux stratégiques (FMES) à Toulon.

Chypre, Israël, l’Égypte, le Liban et la Turquie revendiquent de fait des droits sur les mêmes eaux. Mais Ankara s’est placée.

En juin 2025, la compagnie nationale Turkish Petroleum Corporation (TPAO) et la National Oil Corporation (NOC) libyenne ont signé un mémorandum permettant « des études géologiques et géophysiques », rappelle l’agence turque Anadolu.

Et lors du premier appel d’offres de la Libye depuis 17 ans, la TPAO a obtenu un bloc onshore avec l’espagnol Repsol, et un offshore avec Repsol et le hongrois MOL.

Querelles géopolitiques à venir

Logiquement, l’accord turco-libyen a mis vent debout l’Union européenne, la Grèce, Israël et l’Égypte, qui ont dénoncé une « atteinte aux droits souverains d’États tiers » et une « violation du droit international ».

La Turquie dispose « d’un meilleur appui politique pour des études en mer et des négociations sur l’exploration », a estimé sur le réseau social X Riccardo Gasco, analyste à l’Institut de recherche politique d’Istanbul (Istanpol).

« La prochaine épreuve se jouera en mer, là où opèrent les navires de prospection, et déterminera si les projets de forage avanceront et si les liaisons énergétiques prévues pourront se concrétiser sous la pression ».

Claudia Gazzini (ICG) évoque par ailleurs d’autres projets dans la zone, notamment des câbles sous-marins qui pourraient eux aussi pâtir des tensions.

En attendant, Ankara joue sa carte pleinement. Elle a exhorté vendredi à la réunification de la Libye, via la fusion des « structures militaires » rivales « au sein d’une armée nationale ».

Et invité l’Égypte – mais elle seule – à la table des négociations, pour une nouvelle délimitation de ses zones maritimes en Méditerranée orientale.

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