Décès de l’historien Marc Ferro, grand spécialiste de la Russie et du cinéma
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Décès de l’historien Marc Ferro, grand spécialiste de la Russie et du cinéma

Engagé dans la Résistance, il a participé à la Libération de Lyon ; sa mère, Juive ukrainienne, est morte à Auschwitz en 1943

L’historien français Marc Ferro chez lui à Saint-Germain-en-Laye, le 22 septembre 2015. (Crédit : FRANÇOIS GUILLOT / AFP)
L’historien français Marc Ferro chez lui à Saint-Germain-en-Laye, le 22 septembre 2015. (Crédit : FRANÇOIS GUILLOT / AFP)

Spécialiste de l’URSS et de la Russie mais aussi des guerres du XXe siècle, de Vichy, de la colonisation et du cinéma, l’historien français Marc Ferro a, pendant 12 ans, incarné l’Histoire à la télévision, avec son émission « Histoire parallèle » sur la chaîne européenne Arte.

Décédé entouré des siens dans la nuit de mercredi à jeudi dernier à l’âge de 96 ans, il avait signé début 2020 son 65e ouvrage, L’entrée dans la vie, qui raconte des tournants dans le parcours de personnalités telles que Chaplin, Kennedy, Trotski ou Gandhi.

Cet historien à la réputation internationale a eu la particularité d’avoir échoué – à sept reprises ! – à l’agrégation, a priori indispensable reconnaissance universitaire. Un échec qui n’empêcha pas cet élève du grand historien Fernand Braudel de diriger, à partir des années 1970, la prestigieuse revue des Annales.

Fondée en 1929 par Marc Bloch et Lucien Febvre, l’école des Annales, qui eut un fort rayonnement, cherchait à présenter une Histoire complète, « totale », sans se limiter aux seuls aspects politiques, militaires ou diplomatiques.

Marc Ferro était l’auteur de Comment on raconte l’histoire aux enfants (1981), L’aveuglement : une autre histoire du monde (2015), La Grande Guerre 1914-1918 (1968), d’un important Pétain (1987), adapté au cinéma par Jean Marbœuf, ou du Livre noir du colonialisme (2003).

De père italo-grec et de mère juive ukrainienne, il naît à Paris le 24 décembre 1924. À 12 ans, il écrit en 30 pages, rédigées à la plume en quelques semaines, le récit d’une période de l’Histoire de France, allant de la guerre de Cent Ans à Jeanne d’Arc. C’est ce qu’on appelle la vocation.

Pendant la guerre, sauvé par son prof de philosophie du lycée Carnot qui a demandé à ses élèves juifs de fuir au plus vite, il est envoyé par sa famille en zone non occupée et devient étudiant en histoire à Grenoble (sud-est). Des études interrompues par la guerre : engagé dans la Résistance pendant l’Occupation allemande, il rejoint le maquis du Vercors pour échapper au Service de travail obligatoire (STO), réquisition de travailleurs français transférés en Allemagne, et participe à la libération de Lyon.

Sa mère, Juive, née Firdmann, est morte à Auschwitz en 1943. Marc Ferro n’a jamais cherché à en savoir plus sur sa disparition : « la douleur me submergerait », avouait-il. Elle était modéliste chez Worth, première maison de haute couture. Son père, agent de change, est mort en 1932, quand l’enfant n’avait que cinq ans.

Jeune marié et père de famille, il est affecté à Oran, en Algérie, alors colonie française, pour y enseigner, de 1948 à 1956. Il s’engage en faveur de l’indépendance algérienne.

« Histoire parallèle »

En 1960, il regagne Paris où il enseigne et prépare une thèse de doctorat consacrée à la Révolution russe de 1917. Il démontre comment la prise de pouvoir de Lénine n’est pas seulement le fait d’un habile coup d’État mais puise ses racines dans une vague de fond.

Après, Marc Ferro enseigne à l’École Polytechnique, qui forme l’élite française, puis dirige le groupe de recherches « Cinéma et Histoire » à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) : il montre dans plusieurs ouvrages que les films (et pas forcément les films dits « historiques ») aident grandement à analyser la société.

Directeur de recherche émérite à l’EHESS, Marc Ferro innove à la fin des années 1980 en mettant les archives cinématographiques des grands moments de l’Histoire contemporaine, comme la période 1939-45 et la Guerre froide, à la portée du grand public.

C’est l’aventure d’ « Histoire parallèle » qu’il présente sur la Sept (1989-92) puis sur la chaîne franco-allemande Arte jusqu’en 2002. À la lumière de documents empruntés à tous les camps, il analyse l’histoire et les récits que l’on en fait.

Le visage rond, portant des lunettes d’écaille, un ton légèrement saccadé, parfois abrupt, et une voix haut perchée, Marc Ferro y apparaissait « jovial et scrupuleux, beau spécimen d’historien à pipe », note l’hebdomadaire L’Express. De fait, personne, depuis Alain Decaux, n’avait trouvé le ton juste pour raconter l’Histoire à la télévision.

Cet homme de gauche non communiste, qui disait avoir été le premier chercheur à accéder, dès 1967, aux archives du PC soviétique, considérait que « l’historien doit conserver, expliciter, analyser, diagnostiquer. Il ne doit jamais juger ».

Il expliquait en 1995 au magazine L’Histoire que ses livres sur l’URSS avaient été longtemps « recouverts d’une sorte de voile, d’ignorance volontaire, de dévaluation implicite aussi bien de la part des communistes que des anciens communistes devenus anticommunistes ».

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