Les critiques de l’AIPAC se réjouissent de son changement de stratégie, ses partisans ripostent
Pour ses détracteurs, la fin du soutien direct aux candidats témoigne de la perte de crédibilité du lobby pro-israël ; pour ses partisans, le lobby s'adapte, sans renoncer pour autant à son influence
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JTA — Jeudi, les détracteurs de l’AIPAC se sont réjouis suite à l’annonce du lobby pro-israélien de la fin des contributions directes et des soutiens aux candidats. Mais pour les défenseurs de cette institution historique de Washington, l’organisation a su opérer un ajustement stratégique judicieux face à de nombreux obstacles politiques, alimentés au moins en partie par l’antisémitisme.
L’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC) a fait part de sa décision mercredi, dans une lettre adressée à ses membres, dans laquelle le lobby explique qu’il se concentrera désormais sur la mobilisation des donateurs individuels. L’abandon des contributions directes aux PAC et des soutiens aux candidats marque un revirement significatif par rapport à la stratégie déployée par l’AIPAC en 2021, en amont des élections de 2022. La lettre a aussi informé les donateurs que de la poursuite des activités du super-PAC de l’AIPAC, le United Democracy Project, également lancé en 2021.
Cette initiative intervient dans un contexte politique de plus en plus tendu pour l’AIPAC, qui le qualifie de « l’un des environnements les plus difficiles de son histoire récente ». Le lobby est désormais la cible des candidats progressistes, en particulier des membres des Socialistes démocrates d’Amérique (DSA), qui ont vivement critiqué les candidats recevant des dons de l’AIPAC. En retour, l’organisation est désormais perçue par certains électeurs comme un symbole d’influence politique indue.
Réagissant à ce changement de cap, le DSA a déclaré : « L’AIPAC a pris conscience de ce que nous savions tous déjà : les travailleurs ne veulent pas que l’argent de leurs impôts finance l’apartheid et le génocide. »
Israël rejette les accusations de génocide à Gaza, affirmant que ses actions sont conformes au droit international et qu’il prend des mesures pour réduire au minimum les dommages causés aux civils dans sa lutte contre le Hamas, qu’il accuse d’opérer délibérément à partir de zones civiles.
Selon Kenneth Roth, ancien directeur exécutif de Human Rights Watch et fervent détracteur d’Israël, cette décision de l’AIPAC montre que « les candidats refusent son soutien ». Le groupe antisioniste Jewish Voice for Peace a quant à lui publié un message indiquant que l’AIPAC se considérait désormais comme « trop toxique ».
Jeremy Ben-Ami, président du lobby libéral pro-israélien J Street, qui s’est souvent heurté à l’AIPAC sur les réseaux sociaux, a souligné dans un communiqué que « l’AIPAC ne peut pas sauver son image en dissolvant son PAC ». Décrivant l’AIPAC comme « une organisation autrefois vénérée », il a ajouté que ce lobby était devenu toxique non pas en raison de son soutien à des candidats, mais « à cause des politiques qu’il invite ces candidats à défendre ».
Les personnes proches de l’AIPAC ont pour leur part défendu cette évolution, estimant qu’elle contribuera en réalité à renforcer les capacités d’influence du lobby. « C’est un signe de bonne santé institutionnelle que de pouvoir observer la réalité telle qu’elle est, de la voir pour ce qu’elle est et de s’adapter en conséquence », a expliqué Jonathan Greenberg, directeur de la lutte contre l’antisémitisme chez Defending Education et ancien collaborateur de l’AIPAC, à la Jewish Telegraphic Agency.
« Ils ont compris que le paysage politique avait changé et qu’ils devaient s’adapter à cette évolution », a précisé Greenberg, qui a occupé le poste de directeur politique de l’AIPAC pour le Midwest jusqu’en 2011, avant de se présenter aux élections régionales dans l’Illinois sous la bannière républicaine l’année suivante.
Dénonçant ce qu’il a appelé une « campagne de diabolisation effroyable » menée contre l’AIPAC à Washington, il a affirmé que, selon lui, ce lobby avait pris une telle décision stratégique afin de pouvoir poursuivre ses activités dans un contexte d’antisémitisme généralisé.
« La communauté pro-israélienne continuera à s’impliquer profondément dans les campagnes », a assuré Greenberg, qui se présente comme un conservateur sur le plan politique, mais ne se revendique plus du Parti républicain. « L’AIPAC comprend simplement, avec sagesse, que son mode de fonctionnement peut évoluer, afin de garder sa place de porte-parole, comme cela a toujours été le cas au Capitole. »
Conscient que le paysage politique américain subit de profonds changements dans un contexte de fort mécontentement transcendant les clivages partisans, un ancien porte-parole de l’AIPAC, qui a souhaité garder l’anonymat pour s’exprimer librement, a souligné que les institutions devaient évoluer pour rester efficaces. D’autres grands groupes d’intérêt, notamment les secteurs pharmaceutique, hospitalier et immobilier, font progresser leurs objectifs grâce à diverses tactiques, notamment le lobbying, les contributions directes, les super PAC et les réseaux de donateurs, a-t-il noté.
De fait, jeudi, les partisans et les détracteurs de l’AIPAC se sont accordés sur un point : cette institution, vieille de 72 ans, n’est pas près de disparaître. « Il est essentiel de mobiliser davantage de ressources pour l’AIPAC, pour les candidats favorables à Israël et pour notre super PAC », soulignait l’AIPAC dans sa lettre, tout en s’engageant à réinvestir dans son réseau historique de membres à l’échelle nationale.
« Le personnel de l’AIPAC et les responsables locaux continueront à collaborer avec vous dans le cadre des efforts de collecte de fonds politiques, en vous recommandant des candidats dignes de votre soutien, et en veillant à ce que vos ressources soient déployées de la manière la plus efficace possible », ajoutait la lettre.
Les opposants au lobby ont quant à eux indiqué que ce changement d’approche ne les avait pas convaincus – et pourrait même ouvrir de nouvelles pistes d’attaque. Le DSA a accusé l’AIPAC de « tenter de financer les mêmes candidats sous un autre nom ».
« On ne peut pas cacher l’AIPAC », a poursuivi le DSA. « Le monde a ouvert les yeux. »
Ben-Ami, de J Street, a soutenu que la décision de l’AIPAC de conserver son super PAC alors même qu’il limitait l’utilisation de son PAC « ne fait que renforcer la culture politique de l’argent occulte, celle-là même qui est à l’origine de son problème ». Les PAC traditionnels peuvent verser jusqu’à 5 000 dollars à chaque candidat lors d’une élection, tandis que les super PAC peuvent dépenser des fonds illimités pour des communications politiques indépendantes visant à soutenir ou à s’opposer à des candidats. Si les uns comme les autres sont tenus de divulguer l’identité de leurs donateurs, les donateurs des super PAC ne font pas toujours preuve de transparence quant à l’origine de leurs fonds.
Pour Tali deGroot, vice-présidente de la stratégie politique et numérique chez J Street, l’influence de l’AIPAC ne disparaîtra pas pour autant lors du prochain cycle électoral.
« Au contraire, les donateurs de l’AIPAC et de son super PAC continueront à dépenser massivement pour nos élections, mais désormais, les électeurs auront plus de peine à savoir d’où provient cet argent », a-t-elle déclaré.
Greenberg, de l’organisation Defending Education, a reconnu que le choix de l’AIPAC de s’appuyer davantage sur son super PAC risquait d’attiser encore davantage l’opposition au lobby.
« Je ne pense toutefois pas que nous gagnerons quoi que ce soit en cherchant à nous plier aux exigences des antisémites », a-t-il expliqué. « Ce que nous savons des antisémites, après des milliers d’années passées à les côtoyer, c’est que si nous refusons de leur donner une raison, ils en trouveront une autre. »
L’ancien porte-parole de l’AIPAC a estimé qu’il était encore trop tôt pour dire si ce changement de cap de l’AIPAC permettrait d’améliorer son image auprès du public. « La question est de savoir si ce changement de cap de l’AIPAC reflète une évolution plus large dans la manière dont les organisations et les groupes d’intérêt s’engagent politiquement, et si le fait de modifier son approche changera la façon dont le public perçoit son influence », a fait remarquer l’ancien porte-parole.
L’équipe du Times of Israel a contribué à cet article.
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