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Interview

Les Émirats à Israël : l’annexion de la Cisjordanie « mettrait fin à l’intégration régionale »

Lana Nusseibeh s’adresse directement aux Israéliens et avertit de ne pas franchir la ligne rouge, alors que Netanyahu prépare sa riposte à la reconnaissance d’un État palestinien

Jacob Magid

Jacob Magid est le correspondant du Times of Israël aux États-Unis, basé à New York.

De gauche à droite : le ministre des Affaires étrangères du Bahreïn Abdullatif al-Zayani, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, le Président américain Donald Trump et le ministre des Affaires étrangères des Émirats arabes unis Abdullah bin Zayed al-Nahyan, exhibent les documents issus de la signature des Accords d'Abraham, où le Bahreïn et les Émirats arabes unis reconnaissent Israël, à la Maison Blanche à Washington, DC, le 15 septembre 2020. (Crédit : SAUL LOEB/AFP)
De gauche à droite : le ministre des Affaires étrangères du Bahreïn Abdullatif al-Zayani, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, le Président américain Donald Trump et le ministre des Affaires étrangères des Émirats arabes unis Abdullah bin Zayed al-Nahyan, exhibent les documents issus de la signature des Accords d'Abraham, où le Bahreïn et les Émirats arabes unis reconnaissent Israël, à la Maison Blanche à Washington, DC, le 15 septembre 2020. (Crédit : SAUL LOEB/AFP)

ABOU DHABI, Émirats arabes unis – Une haute responsable des Émirats arabes unis a averti mardi Israël que l’annexion de la Cisjordanie constituerait une « ligne rouge » qui « mettrait fin à la vision de l’intégration régionale », deux jours seulement avant la tenue d’une réunion ministérielle clé, convoquée par Benjamin Netanyahu, pour décider de la suite à donner à cette initiative très controversée.

« L’annexion constituerait une ligne rouge pour mon gouvernement, et cela signifie qu’il ne peut y avoir de paix durable. Elle mettrait fin à l’idée d’intégration régionale et sonnerait le glas de la solution à deux États », a déclaré Lana Nusseibeh, ministre adjointe chargée des affaires politiques au ministère émirati des Affaires étrangères, lors d’un entretien accordé au Times of Israel à Abou Dhabi.

Dans une déclaration transmise à l’AFP, l’envoyée spéciale a précisé « qu’une telle annexion compromettrait gravement (…) l’esprit des accords d’Abraham », en référence aux accords qui ont vu les Émirats, Bahreïn et le Maroc établir des liens formels avec Israël.

« Dès le départ, nous avons considéré ces accords comme un moyen de continuer à soutenir le peuple palestinien et son aspiration légitime à un État indépendant. C’était notre position en 2020, et elle reste inchangée aujourd’hui », a-t-elle poursuivi en appelant le gouvernement israélien « à suspendre ces plans ».

« Les extrémistes, quels qu’ils soient, ne peuvent être autorisés à dicter la trajectoire de la région », conclut-elle dans le communiqué.

Il s’agit là d’un signal d’alarme retentissant lancé par Abou Dhabi à l’approche du cinquième anniversaire des accords d’Abraham, que les Émirats arabes unis avaient initiés en devenant le premier pays arabe à normaliser ses relations avec Israël depuis plus d’un quart de siècle.

Depuis lors, les responsables émiratis ont affirmé que la normalisation constituait un choix stratégique pratiquement irréversible. L’avertissement de Nusseibeh n’en apparaît que plus frappant, car il illustre l’opposition ferme du pays du Golfe à toute annexion qui pourrait être envisagée par Israël.

L’idée d’une intégration régionale reste envisageable pour toutes les capitales arabes, mais une annexion visant à satisfaire certains éléments extrémistes en Israël ferait disparaître cette possibilité

Le message émirati, soigneusement calibré autour de la notion de « perte stratégique » potentielle, a été exprimé officiellement pour la première fois depuis la signature des accords d’Abraham. Il intervient alors que Netanyahu doit examiner la question de l’annexion avec un petit cercle de ministres jeudi, en réaction aux projets de plusieurs puissances occidentales de reconnaître un État palestinien lors de l’Assemblée générale (AG) des Nations unies (ONU) à la fin du mois, a indiqué un responsable israélien au Times of Israel.

La décision de s’adresser directement au public israélien rappelle la tribune publiée en juin 2020 par l’ambassadeur des Émirats arabes unis à Washington, Yousef Otaiba, en première page d’un grand quotidien israélien, deux mois avant la signature de l’accord de normalisation entre les deux pays.

La représentante permanente des Émirats arabes unis aux Nations unies Lana Nusseibeh pendant une rencontre du Conseil de sécurité au siège de l’ONU, le 22 décembre 2023. (Crédit : Yuki Iwamura/AP)

À l’époque déjà, Abou Dhabi posait un choix aux Israéliens, alors que le gouvernement Netanyahu menaçait d’annexer une grande partie de la Cisjordanie dans les semaines à venir.

« Récemment, les dirigeants israéliens ont fait grand cas de la normalisation des relations avec les Émirats arabes unis et d’autres États arabes. Mais les projets d’annexion d’Israël et les discussions sur la normalisation sont contradictoires », écrivait Otaiba.

Cette tribune s’est avérée déterminante pour préparer le terrain aux accords d’Abraham. Elle a trouvé un écho considérable en Israël, où 80 % de la population s’est dite favorable à l’abandon de l’annexion au profit d’un accord de normalisation.

Netanyahu a finalement renoncé à l’annexion en échange de relations diplomatiques avec Abou Dhabi, dans le cadre d’un accord négocié par la première administration du président américain Donald Trump.

Le Times of Israel a toutefois révélé par la suite que les Émirats n’avaient obtenu de Washington qu’un engagement à ne pas soutenir l’annexion israélienne jusqu’à la fin du mandat de Trump.

Conscient qu’une telle initiative aurait moins de portée sans l’appui américain, Netanyahu n’a pas donné suite depuis.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu devant une carte de la vallée du Jourdain, jurant d’y étendre la souveraineté israélienne en cas de réélection, lors d’un discours à Ramat Gan, le 10 septembre 2019. (Crédit : Menahem Kahana/AFP)

L’expiration de l’engagement américain a coïncidé avec le début de l’administration Biden, qui a rétabli la politique traditionnelle des États-Unis en faveur d’une solution à deux États et fermement opposée à toute annexion.

Avec le retour de Trump à la Maison Blanche, les partenaires d’extrême droite de Netanyahu se disent de plus en plus convaincus qu’une fenêtre historique s’est ouverte pour déclarer la souveraineté israélienne sur les implantations de Cisjordanie. La nouvelle administration donne l’impression d’être, selon les circonstances, indifférente ou favorable à une telle initiative.

Ces partisans de la ligne dure estiment que les projets récemment annoncés par la France, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie et la Belgique de reconnaître un État palestinien constituent une occasion unique de passer à l’annexion, alors que Jérusalem prépare sa réponse à ces démarches unilatérales, perçues comme une « récompense » au pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023. Mercredi, le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, a ainsi présenté une proposition visant à annexer 82 % de la Cisjordanie et exhorté Netanyahu à l’adopter.

En réaction, Lana Nusseibeh a adressé un message explicite à l’administration Trump, avec laquelle son gouvernement a noué rapidement des relations étroites.

Nous faisons confiance au président Trump pour ne pas laisser le principe des accords d’Abraham, qui constitue son héritage, être terni, menacé ou compromis par des extrémistes et des radicaux

« Nous pensons que le président Trump et son administration disposent de nombreux leviers pour mener l’initiative visant à une plus large intégration d’Israël dans la région », a déclaré la responsable émiratie.

Nusseibeh, qui a récemment occupé le poste d’ambassadrice des Émirats auprès des Nations unies, est considérée comme l’une des diplomates les plus influentes de son pays, entretenant des liens étroits avec la famille royale.

L’ambassadeur des Émirats aux États-Unis, Yousef Otaiba (à gauche), assiste à un forum économique en présence du président américain à Abou Dhabi, le 16 mai 2025. Trump a clôturé sa tournée dans le Golfe à Abou Dhabi après avoir signé une nouvelle série d’accords de plusieurs milliards de dollars, tout en obtenant une promesse d’investissement de 1 400 milliards de dollars de la part des Émirats. (Crédit : Brendan SMIALOWSKI/AFP)

« Nous faisons confiance au président Trump pour ne pas laisser le principe des accords d’Abraham, qui constitue son héritage, être terni, menacé ou compromis par des extrémistes et des radicaux », a-t-elle ajouté.

À l’instar de Yousef Otaiba, l’envoyée spéciale émiratie a semblé adresser son message à la population israélienne plutôt qu’au gouvernement, qui, selon les sondages, ne bénéficie que du soutien d’une minorité.

Affirmant que l’annexion reviendrait à rejeter les accords d’Abraham, Nusseibeh a estimé que « ce choix devrait être soumis directement à la population israélienne ».

Si elle a mis en garde contre ce qu’Israël risquait de perdre en cas d’annexion, la diplomate a aussi insisté sur ce que Jérusalem pourrait gagner en renonçant à ce projet.

Les pays arabes, y compris l’Arabie saoudite, restent ouverts à une normalisation de leurs relations avec Israël, a-t-elle rappelé.

Mais une telle démarche reste conditionnée non seulement à l’abandon des projets d’annexion, mais aussi à l’engagement d’Israël à ouvrir une voie crédible et irréversible vers un futur État palestinien. Malgré leur opposition massive à la guerre menée contre le Hamas depuis près de deux ans, ces capitales n’ont pas totalement écarté cette perspective.

Des Arabes à Gaza peignent sur un mur le Dôme du Rocher et la Cisjordanie, dans le cadre d’une campagne de sensibilisation contre les plans d’annexion de la Cisjordanie par Israël, à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 1ᵉʳ juillet 2020. (Crédit : SAID KHATIB/AFP)

« Pour toutes les capitales arabes avec lesquelles vous discutez, l’idée d’une intégration régionale reste une possibilité, mais l’annexion visant à satisfaire certains éléments extrémistes radicaux en Israël va la faire disparaître », a averti Nusseibeh.

Elle a souligné que cette conclusion avait été tirée après une réflexion approfondie à Abou Dhabi.

« Lorsque le Hamas a tenté de faire dérailler la vision d’intégration régionale des accords d’Abraham avec les attaques terroristes du 7 octobre, nous avons réagi avec fermeté », a-t-elle souligné, rappelant la condamnation immédiate de l’attaque par les Émirats et la reconnaissance des préoccupations d’Israël en matière de sécurité, et la coordination de l’acheminement d’une aide à Gaza « supérieure à celle de tout autre pays ».

« Au cours des deux dernières années, notre conviction a été que la vision des accords d’Abraham restait pertinente », a-t-elle affirmé, réitérant que les principes de ces accords ne doivent pas être mis en péril par les extrémistes.

Mais alors qu’Israël prend des mesures de plus en plus radicales pour renforcer sa présence en Cisjordanie et à Gaza, elle a dit « craindre que tous les pays du Moyen-Orient ne se dirigent vers un point de non-retour ». Selon elle, le moment est venu de tendre la main aux Israéliens avant que les liens avec leurs partenaires régionaux ne soient « irrémédiablement compromis ».

« Les principes des accords d’Abraham – prospérité, coexistence, tolérance, intégration et stabilité – n’ont jamais semblé aussi menacés qu’aujourd’hui », a-t-elle poursuivi.

Nusseibeh a néanmoins assuré aux Israéliens qu’une alternative restait possible. « Malgré toute cette misère, une ouverture envers Israël existe dans la région. Mais l’annexion refermerait cette porte », a-t-elle conclu.

Le vice-président de l’OLP, Hussein al-Sheikh, aux côtés du président, qui est également président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, le 24 avril 2025. (Crédit : X ; utilisé conformément à la clause 27a de la loi sur le droit d’auteur)

L’Autorité palestinienne (AP) a salué la position des Émirats arabes unis « qui rejettent les mesures israéliennes visant à annexer toute partie de la Cisjordanie, considérant qu’il s’agit d’une ligne rouge pour les Émirats, compromettant l’intégration régionale et détruisant la solution à deux États », a écrit Hussein al-Sheikh, vice-président de l’Autorité palestinienne, dans une publication sur X.

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