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La paix contre la non-annexion : Ce que Netanyahu avait pensé de l’offre des EAU

Quand la lettre ouverte était parue, l'envoyé Israélien Dermer, furieux, avait appelé son homologue émirati, disant qu'Israël n'aurait d'autre choix que d'annexer la Cisjordanie

Jacob Magid est le correspondant pour les questions liées aux implantations pour le Times of Israël

De gauche à droite : L'ambassadeur émirati aux États-Unis Yousef al-Otaiba pendant un événement à Abu Dhabi, aux EAU, le 25 janvier 2018 ;  son homologue israélien Ron Dermer lors d'une conférence à Detroit, le 4 juin 2018. (Crédit : Jon Gambrell; Paul Sancya/AP Photo)
De gauche à droite : L'ambassadeur émirati aux États-Unis Yousef al-Otaiba pendant un événement à Abu Dhabi, aux EAU, le 25 janvier 2018 ; son homologue israélien Ron Dermer lors d'une conférence à Detroit, le 4 juin 2018. (Crédit : Jon Gambrell; Paul Sancya/AP Photo)

WASHINGTON — Au mois de janvier 2020, l’ambassadeur des Émirats arabes unis (EAU) à Washington, Yousef al-Otaiba, avait écrit une lettre ouverte parue dans le quotidien israélien Yedioth Ahronoth qui avait posé les fondations de l’accord de normalisation qui devait être conclu, deux mois plus tard, entre son pays et Israël.

Mais selon deux hauts-responsables proches du dossier, la toute première réaction officielle de l’État Juif à la parution de cette lettre ouverte avait été la colère.

Ces officiels ont confié au Times of Israel qu’al-Otaiba avait reçu un appel téléphonique furieux de l’ambassadeur israélien en poste aux États-Unis à ce moment-là, Ron Dermer, révolté à l’idée que l’amélioration des relations avec Abou Dhabi soit ainsi conditionnée à l’abandon du plan d’annexion de la Cisjordanie qui était alors avancé par l’ex-Premier ministre Benjamin Netanyahu.

La lettre ouverte écrite par Otaiba avait été publiée en hébreu sur la première page du Yedioth — un appel direct au public israélien qui avait été sans précédent. Elle avait été rédigée quelques semaines avant « l’échéance » fixée par le Premier ministre Benjamin Netanyahu pour faire appliquer la souveraineté israélienne sur de vastes territoires de la Cisjordanie, en date du 1er juillet.

Otaiba avait profité de cette opportunité pour mettre en garde les Israéliens sur ce qu’ils risquaient de perdre si l’initiative controversée devait être menée à bien. « Récemment, les leaders israéliens ont eu des propos enthousiastes concernant la normalisation des liens avec les Émirats arabes unis et avec d’autres pays arabes. Mais les plans d’annexion et les discussions portant sur la normalisation sont contradictoires », avait écrit l’envoyé émirati.

« Il y a des perspectives séduisantes – des incitations, des avantages à la normalisation – pour Israël. Une plus grande sécurité. Des liens directs. des marchés élargis. Une acceptation croissante. Cela devrait être cela, la normalité », avait-il continué. « La normalité, ce n’est pas l’annexion. L’annexion est bien davantage une provocation malavisée et elle est d’un ordre tout à fait différent ».

Ce message avait touché les Israéliens à une écrasante majorité, 80 % de la population soutenant l’abandon de l’annexion en échange d’un accord de normalisation.

L’article avait également donné le coup d’envoi à des négociations-marathon entre al-Otaiba, le haut-conseiller à la Maison Blanche Jared Kushner et Dermer – des pourparlers qui devaient finalement entraîner l’annonce des Accords d’Abraham, au mois d’août 2020, et celle du report des plans d’annexion à une date indéterminée.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, l’ambassadeur américain en Israël David Friedman, (au centre), et le ministre du Tourisme Yariv Levin lors d’une réunion pour discuter de l’extension de la souveraineté israélienne à des zones de la Cisjordanie, tenue dans l’implantation d’Ariel, le 24 février 2020. (David Azagury/ Ambassade des États-Unis à Jérusalem)

Et pourtant, la tribune avait causé la fureur de Netanyahu et de son cercle le plus proche qui se trouvaient au beau milieu d’une campagne visant à convaincre les Israéliens et les leaders du monde que les États arabes ne se préoccupaient guère d’une avancée du plan d’annexion israélien, confie un conseiller d’un haut-responsable israélien de l’époque au
Times of Israel.

A peu près deux semaines avant la publication de l’éditorial d’al-Otaiba, le quotidien pro-Netanyahu Israel Hayom avait publié une « exclusivité » en s’appuyant sur des informations recueillies auprès de personnes proches du Premier ministre, raconte le conseiller. L’éditorial était intitulé : « Sous le radar : Les pays arabes acceptent l’annexion » et il était agrémenté de photographies du roi Abdallah II de Jordanie, du président égyptien Abdel-Fattah el-Sissi et du prince saoudien Mohammed ben Salman. Tous, affirmait le texte, avaient donné leur feu vert à l’annexion à huis-clos, même s’ils s’opposaient avec véhémence à cette perspective en public.

La lettre ouverte d’Al-Otaiba avait apporté un message contradictoire et elle avait souligné non seulement l’opposition des EAU au plan de Netanyahu, mais aussi celle d’autres alliés arabes dans la région.

« Acte unilatéral et délibéré, l’annexion est la confiscation illégale de terres palestinienne. Elle vient défier le consensus arabe – et international – portant sur le droit des Palestiniens à l’auto-détermination. Elle déclenchera des violences et elle nourrira les extrémistes. Elle entraînera des ondes de choc dans toute la région et en particulier en Jordanie, dont la stabilité – qui est souvent considérée comme acquise – bénéficie à la région toute entière et en particulier à Israël », avait écrit l’ambassadeur émirati, un proche du prince héritier Mohammed ben Zayed.

Le président américain Donald Trump, au centre, avec, de gauche à droite, le ministre des Affaires étrangères du Bahreïn Khalid bin Ahmed Al Khalifa, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, Trump, et le ministre des Affaires étrangères des Émirats arabes unis Abdullah bin Zayed al-Nahyan, lors de la cérémonie de signature des accords d’Abraham sur la pelouse sud de la Maison blanche, mardi 15 septembre 2020, à Washington. (AP Photo/Alex Brandon)

Quelques heures après la publication de la lettre ouverte, al-Otaiba avait reçu un appel téléphonique de Dermer qui avait été furieux de ne pas avoir été averti au préalable de cette parution, explique le conseiller. Al-Otaiba s’était assuré du soutien du magnat israélo-américain Haïm Saban, éminent homme d’affaires, de manière à ce que l’article soit bien publié dans le Yedioth et il avait soumis l’éditorial à Kushner – mais il n’avait pas informé le bureau de Netanyahu de sa démarche.

Dermer avait aussi averti al-Otaiba, durant leur entretien au téléphone, que le gouvernement de Netanyahu n’aurait dorénavant plus d’autre choix que de faire avancer ses plans d’annexion parce qu’il ne pouvait pas se permettre de laisser penser qu’il avait cédé au monde arabe, ajoute le conseiller.

« Je pense que cette lettre ouverte a pris certains Israéliens par surprise et que ces derniers en ont été très irrités », a déclaré un autre officiel impliqué dans le dossier au Times of Israel.

Dermer n’a pas répondu à notre demande de réaction.

Ce récit avait été raconté officieusement et pour la toute première fois au Times of Israel il y a un an. Les sources qui s’étaient exprimées à l’époque ont finalement autorisé la publication de ces informations dans la journée de jeudi. Certains détails figurent dans le nouveau livre écrit par le journaliste israélien Barak Ravid, La Paix de Trump: les accords d’Abraham et la refonte du Moyen-Orient, qui a été publié en hébreu au début du mois.

Cet ouvrage raconte également que l’administration américaine s’était indignée du plan d’annexion dont, a-t-elle affirmé, elle n’avait jamais été informée auparavant – ce qui avait entraîné des échanges tendus entre les autorités de Washington et de Jérusalem.

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