Avec un pays à demi-paralysé, l’élimination d’Al-Ata en valait-elle la peine ?
Rechercher
Analyse

Avec un pays à demi-paralysé, l’élimination d’Al-Ata en valait-elle la peine ?

Pour Tsahal, ce terroriste était à l'origine de nombreux attentats depuis Gaza et en préparait d'autres, mais le prix de sa mort et le moment choisi posent de nombreuses questions

Judah Ari Gross

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Le chef terroriste du Jihad islamique palestinien Baha Abu al-Ata assiste à un rassemblement dans la ville de Gaza, le 21 octobre 2016. (STR/AFP)
Le chef terroriste du Jihad islamique palestinien Baha Abu al-Ata assiste à un rassemblement dans la ville de Gaza, le 21 octobre 2016. (STR/AFP)

L’assassinat du chef terroriste du Jihad islamique palestinien Baha Abu al-Ata à l’aube de mardi dernier a provoqué de grandes représailles de la part du groupe terroriste soutenu par l’Iran, qui a immobilisé une grande partie du pays pendant deux jours, soulevant de sérieuses questions quant à l’utilité à long-terme de ces assassinats ciblés.

Le moment choisi pour la frappe a également suscité de vives critiques dans certains rangs de l’opposition du Premier ministre Benjamin Netanyahu, accusé d’avoir ordonné l’assassinat afin de forcer son adversaire politique, Benny Gantz, à saborder les plans visant à former une coalition sans le Likud, le parti de Netanyahu, bien que Gantz ait fermement soutenu cette opération.

De l’avis général, Abou al-Ata représentait le type précis de terroriste qui justifiait ce qu’on appelle un « assassinat ciblé ».

Indiscipliné et vicieux, le dirigeant terroriste était une épine dans le pied non seulement d’Israël, mais aussi du Hamas, car ses attaques faisaient souvent dérailler les efforts du groupe terroriste au pouvoir à Gaza pour stabiliser la situation dans cette enclave sous blocus et largement pauvre.

Des Israéliens inspectent une maison dans la ville de Nétivot, dans le sud d’Israël, le 12 novembre 2019, à la suite d’une attaque à la roquette lancée depuis la ville de Gaza en représailles à un raid israélien qui a tué un commandant du groupe terroriste du Jihad islamique palestinien. (MENAHEM KAHANA / AFP)

Bien que certains politiciens israéliens aient insinué qu’Abou al-Ata agissait sur les ordres de l’Iran, qui soutient le Jihad islamique, les responsables militaires ont déclaré qu’ils le considéraient « davantage comme un terroriste local qui agissait de manière incontrôlée ».

Selon l’armée israélienne, Abou al-Ata était responsable de la plupart des tirs de roquettes provenant de la bande de Gaza au cours de l’année écoulée, dont un en septembre qui a forcé le Premier ministre Netanyahu à quitter le podium où il prononçait un discours de campagne électorale. L’armée a déclaré qu’il était également en train de planifier une nouvelle attaque terroriste le long de la frontière de Gaza dans les jours à venir, qui allait combiner des tirs de sniper ou d’engins explosifs improvisés à la frontière avec des tirs de roquettes, faisant de lui une « bombe à retardement ».

Selon les responsables de la défense israélienne, Abou al-Ata a constitué un obstacle majeur aux efforts en cours pour parvenir à un accord de cessez-le-feu durable avec le Hamas au pouvoir dans la bande de Gaza et d’autres groupes terroristes.

« Décapiter le chef du Jihad islamique palestinien Abu al-Ata était légitime et nécessaire, car il planifiait des attaques terroristes [et] sapait les efforts de sécurité et de stabilisation de Gaza », a écrit l’ancien chef du renseignement militaire Amos Yadlin, un ancien candidat du Parti travailliste au ministère de la Défense, mardi dans un tweet.

Le général de division Herzi Halevi, chef du Commandement Sud de l’armée israélienne, coordonne une opération visant à assassiner le commandant du Jihad islamique palestinien Baha Abu al-Ata, le 12 novembre 2019. (Armée israélienne)

Mais cela en valait-il vraiment la peine ?

Dans l’immédiat, l’assassinat d’Abou al-Ata semble avoir plus de coûts que d’avantages. L’attaque à la frontière qu’il planifiait n’aurait sans doute pas eu une ampleur comparable à celle des vagues de tirs de roquettes qui ont forcé la fermeture des écoles de Tel Aviv mardi pour la première fois depuis la guerre du Golfe de 1990 et la fermeture des écoles et entreprises dans le sud du pays mercredi et ce jeudi.

Bien qu’il y ait eu relativement peu de personnes blessées physiquement par les tirs incessants de roquettes en provenance de la bande de Gaza – grâce à l’utilisation efficace du système de défense Dôme de fer, le respect rigoureux par Israël des avertissements du Commandement du Front intérieur et une certaine chance – les deux derniers jours de combats ont coûté cher sur les plans économique et psychologique et représentent une interruption massive de la vie de centaines de milliers d’Israéliens.

Des membres palestiniens des Brigades Al-Qods, la branche militaire du groupe terroriste du Jihad islamique, défilent avec une réplique de roquette sur un camion pendant une marche pour montrer leur loyauté envers Ziad al-Nakhalah, le dirigeant palestinien nouvellement élu du mouvement soutenu par l’Iran, durant un défilé dans les rues de Gaza, le jeudi 4 octobre 2018. (AP Photo/Adel Hana)

« Israël mène depuis des décennies une guerre contre diverses organisations terroristes et a utilisé à plusieurs reprises la méthode de l’assassinat ciblé. Parfois ça marche, parfois non. Certes, vous savez qu’il y aura une attaque immédiate, mais cela fait partie d’un effort à long terme pour gérer la situation », a déclaré l’ancien conseiller adjoint pour la sécurité nationale Chuck Freilich au Times of Israel.

Avec la mort d’Abou al-Ata, et donc la fin de son emprise, Israël a de meilleures chances de parvenir à un tel accord de cessez-le-feu avec le Hamas. Toutefois, cela n’est nullement certain. Alors que le Hamas est resté jusqu’à présent à l’écart des combats, il a menacé de s’impliquer et d’utiliser ses vastes arsenaux de roquettes et de drones et ses commandos navals pour faire de cette bataille un conflit encore plus grave.

Israël a fait savoir au Hamas, publiquement et par l’intermédiaire de tiers, qu’il n’est pas intéressé à combattre le groupe terroriste pour le moment et qu’il s’abstiendra de frapper ses installations s’il reste en dehors de la bataille.

Freilich a recommandé à Israël d’essayer de mettre fin à ce conflit le plus rapidement possible et de « minimiser et contenir le conflit avec Gaza » afin de se concentrer sur les menaces plus larges posées par l’Iran et ses mandataires dans le nord d’Israël.

« Le seul véritable objectif est de gérer la crise et de la maîtriser », a déclaré M. Freilich. « La question de Gaza se posera longtemps et toute tentative de la ‘résoudre’, comme l’a demandé le nouveau ministre de la Défense Naftali Bennett, s’avérera beaucoup plus coûteuse que la menace elle-même. C’est la nature de la guerre asymétrique. »

Un avertissement aux ennemis d’Israël

Outre le fait qu’il pourrait faire progresser un accord de cessez-le-feu à long terme avec les groupes terroristes de Gaza, l’assassinat d’Abou al-Ata sert également d’avertissement aux autres ennemis d’Israël dans la bande de Gaza et plus loin encore.

Abou al-Ata a été tué par une frappe aérienne précise contre la planque où il se cachait avec sa femme. Selon plusieurs organes de presse arabes, dans les moments qui ont précédé l’attaque, un petit drone de reconnaissance a survolé le bâtiment pour s’assurer que le chef terroriste était bien là.

Les missiles utilisés lors de l’attaque n’ont détruit que l’étage où il se trouvait, laissant le reste du bâtiment intact, faisant preuve d’une précision impressionnante.

La maison du commandant du Jihad islamique palestinien Baha Abu Al-Ata après avoir été frappée lors d’un raid israélien dans la ville de Gaza, le 12 novembre 2019. (Hassan Jedi/Flash90)

En outre, presque au même moment où Abou al-Ata et sa femme ont été tués, un autre haut responsable terroriste, Akram al-Ajouri, a été pris pour cible lors d’une frappe aérienne en Syrie qui a été attribuée à Israël. Les responsables israéliens ont refusé de se prononcer sur la question.

« C’était un superbe exploit de renseignement et opérationnel. Il faut que les organisations terroristes comprennent que la décapitation de leurs dirigeants est à la portée d’Israël », a écrit Yadlin, qui dirige actuellement l’Institute for National Security Studies de l’Université de Tel Aviv.

Pourquoi maintenant ?

Bien que la mort d’Abou al-Ata soit l’occasion pour Israël d’essayer de parvenir à un cessez-le-feu stable avec le Hamas et les groupes terroristes dans la bande de Gaza et semble avoir été autorisée en raison des plans présumés du chef terroriste de mener une autre attaque imminente contre Israël, le moment de cet événement demeure quelque peu suspect.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu quitte la scène lors d’une campagne à Ashdod en raison de sirènes d’alerte à la roquette, le 10 septembre 2019. (Crédit : capture d’écran Twitter)

Le porte-parole de Tsahal, Hidai Zilberman, a déclaré mercredi à la presse qu’Abou al-Ata orchestrait des attaques depuis presque un an et était résolument dans le collimateur de l’armée israélienne depuis juin au moins.

Pourquoi alors a-t-il soudainement présenté une menace si grave et si immédiate qu’il a dû être assassiné cette semaine ?

Malheureusement, il faudra peut-être des décennies avant qu’une réponse claire à cette question n’émerge.

Comme l’ancien archiviste en chef d’Israël, Yaacov Lozowick, l’a fait remarquer mercredi dans un tweet, selon les lois actuelles du pays, les transcriptions des discussions du cabinet de sécurité restent confidentielles pendant au moins 50 ans – 90 ans si un officier du Shin Bet y a participé. Et le processus décisionnel à huis clos pourrait permettre à d’autres considérations problématiques de s’infiltrer, à l’insu des Israéliens, comme certains l’ont suggéré.

« Les missiles tombent aujourd’hui. Ces discussions menaceront notre sécurité pendant encore 3 ou 4 générations », a écrit M. Lozowick.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...