L’ancien président du Zimbabwe Robert Mugabe est mort à 95 ans
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L’ancien président du Zimbabwe Robert Mugabe est mort à 95 ans

Mugabe fut successivement épouvantail marxiste, héros de l'indépendance puis nouvel Hitler et a entretenu avec l'Occident une relation complexe, entre amour aveugle et haine féroce

Cette photo prise le 7 avril 2016 montre le président du Zimbabwe, Robert Mugabe, assistant à une réunion avec l'Association des vétérans de la guerre de libération nationale du Zimbabwe à Harare (Crédit : AFP PHOTO / Jekesai NJIKIZANA)
Cette photo prise le 7 avril 2016 montre le président du Zimbabwe, Robert Mugabe, assistant à une réunion avec l'Association des vétérans de la guerre de libération nationale du Zimbabwe à Harare (Crédit : AFP PHOTO / Jekesai NJIKIZANA)

L’ancien président zimbabwéen Robert Mugabe, héros de l’indépendance qui a dirigé d’une main de fer son pays de 1980 à 2017, est décédé à l’âge de 95 ans, a annoncé vendredi le chef de l’Etat Emmerson Mnangagwa.

« C’est avec la plus grande tristesse que j’annonce le décès du père fondateur du Zimbabwe et de l’ancien président, le commandant Robert Mugabe », a déclaré Emmerson Mnangagwa dans un tweet.

« Le commandant Mugabe était une icône de la libération, un panafricain qui a dédié sa vie à l’émancipation (…) de son peuple. Sa contribution à l’histoire de notre nation et de notre continent ne sera jamais oublié. Que son âme repose en paix », a-t-il ajouté.

« Un nuage noir a enveloppé le Zimbabwe et bien au-delà », a réagi un ancien ministre de Robert Mugabe, Jonathan Moyo, à l’annonce de la mort de l’ancien président. « Un jour noir », a tweeté son porte-parole Jealousy Mawarire.

Robert Mugabe avait pris les rênes de l’ex-Rhodésie, devenue indépendante, en 1980. Pendant son règne de trente-sept ans à la tête du Zimbabwe, l’un des plus longs sur le continent africain, il est passé du statut de héros de l’indépendance et chouchou de l’Occident à celui de tyran qui a provoqué l’effondrement économique de son pays.

Accueilli en libérateur en 1980, sa politique de réconciliation, au nom de l’unité du pays, lui vaut des louanges générales, notamment dans les capitales étrangères. Mais rapidement, le héros a la main lourde contre ses opposants.

Ses abus contre l’opposition, des fraudes électorales et surtout sa violente réforme agraire lancée en 2000 lui valent les condamnations de l’Occident.

Un homme lit les gros titres de l’édition spéciale du Herald, au sujet de la crise au Zimbabwe, le 15 novembre, à Harare. (Crédit : AFP)

Le « camarade Bob », longtemps jugé insubmersible, est progressivement lâché par les fidèles de son régime.

Fin 2017, à la suite d’un coup de force de l’armée soutenu par son parti, la Zanu-PF, le plus vieux chef de l’Etat en exercice de la planète à l’époque est alors contraint de démissionner. Il laisse un pays englué dans une profonde crise économique qui ne cesse aujourd’hui d’empirer.

Il a été remplacé à la tête du pays par son ancien vice-président, Emmerson Mnangagwa, qu’il avait limogé peu de temps auparavant.

Habitué des formules choc, souvent provocatrices, Robert Mugabe a souvent déclenché l’indignation de ses détracteurs ainsi que les applaudissements de ses partisans.

Depuis sa démission humiliante, le vieil homme à la santé fragile avait fait de très rares apparitions publiques. Selon la presse locale, il a effectué de nombreux séjours médicaux au Singapour, où il allait régulièrement depuis plusieurs années.

Le président Robert Mugabe, le 8 novembre 2017. (Crédit : AFP PHOTO / Jekesai NJIKIZANA)

Robert Mugabe et l’Occident, de l’amour à la haine

Mugabe fut successivement un épouvantail marxiste, un héros de l’indépendance puis le nouvel Hitler. Il a entretenu avec l’Occident une relation compliquée, entre amour aveugle et haine féroce.

Lorsqu’il prend la tête du pays en 1980 à la victoire de son parti aux élections législatives, le révolutionnaire Mugabe est accueilli avec suspicion par la communauté internationale.

Après plusieurs années de guérilla contre le régime raciste de Ian Smith, le nouvel homme fort de l’ex-Rhodésie débute son mandat en prêchant la réconciliation avec la minorité blanche.

Ces efforts lui valent une admiration sans borne à l’étranger.

Premier ministre de mars 1980 à 1987, fonction qu’il abolit pour devenir ensuite président, « Mister Bob » jouit de bonnes relations avec les dirigeants occidentaux, y compris l’ex-puissance coloniale britannique et son Premier ministre Margaret Thatcher.

C’est l’heure de l’entente cordiale avec Londres, où la reine Elizabeth II le fait chevalier de la Grand croix en 1994.

« Les premières années, il fut un peu le chouchou de l’Occident, très agréablement surpris qu’il mène ce qui ressemblait à une politique de réconciliation », résume Stephen Chan, de la School of Oriental and African Studies (SOAS) de Londres.

Même le massacre de milliers de civils d’ethnie Ndebele à partir de 1982 ne fait pas froncer les sourcils des capitales occidentales.

Mais l’idylle ne dure pas. Dans les années 1990, la dérive autoritaire de Robert Mugabe suscite de plus en plus de critiques. Sa réforme agraire va précipiter le divorce.

‘Petit gars arrogant’

Engagée en 2000 pour corriger le déséquilibre historique entre les grands planteurs blancs et les paysans sans terre noirs, elle se traduit par des expulsions sanglantes aux allures de règlements de comptes qui font la une des médias occidentaux.

Très vite, le ton monte entre Harare et Londres. Le Premier ministre Tony Blair les qualifie de « barbares ». Robert Mugabe le traite en retour de « menteur » et « de petit gars arrogant ».

La secrétaire d’Etat américaine Condoleeza Ri

Tony Blair, ancien Premier ministre britannique, pendant la cérémonie de commémoration du premier anniversaire de la mort de Shimon Peres au mont Herzl, à Jérusalem, le 14 septembre 2017. (Crédit : Josef Avi Yair Engel)

ce, très critique, n’est pas épargnée. Le maître du Zimbabwe accuse « cette fille née d’ancêtres esclaves » d’être « la voix de son maître ».

Avec les violences exercées par le régime contre l’opposition lors des législatives de 2000 et les fraudes massives dénoncées par les observateurs de l’Union européenne (UE) lors de la présidentielle deux ans plus tard, la rupture est consommée.

Bruxelles et Washington imposent des sanctions au Zimbabwe et font de son président une personae non grata.

Robert Mugabe balaye publiquement ces mesures d’un revers de main. « Gardez votre Angleterre et laissez-moi m’occuper du Zimbabwe », lance-t-il, dédaigneux, à Tony Blair.

La reine lui retire même sa Grand croix en 2008 « en raison des violations des droits de l’homme et du mépris abject pour la démocratie au Zimbabwe ». « La Grande Bretagne vous félicitera seulement si vous faites ce qui lui plaît », riposte-il plus tard lors d’un entretien accordé à la BBC.

Malgré ce mépris public, nombre d’observateurs soulignent que Robert Mugabe a été profondément blessé par les punitions britanniques, lui l’amoureux de Londres et du cricket…

« La détérioration de ses relations avec l’Occident a été un coup dur pour Mugabe car il avait une inclination pour l’Occident », estime Ernest Mudzengi, un politologue de Harare.

‘Mugabe doit partir’

Pour le maître d’Harare, l’Occident devient alors la cible privilégiée et le coupable de tous les maux du pays.

Sa réforme agraire se solde par un échec cinglant et précipite le Zimbabwe dans la crise financière. Le chômage bat des records, l’inflation galope dans des proportions dantesques, l’agriculture, l’industrie et l’Etat sont ruinés…

La faute aux sanctions, clame sans hésiter Robert Mugabe. « Pouquoi punir mon peuple ? C’est parce que ces impérialistes veulent l’héritage », affirme-t-il.

Le Commonwealth tentera une médiation en 2003 mais M. Mugabela rejette et claque définitivement la porte de ce forum des pays anciennement colonisés par la Grande-Bretagne.

L’élection présidentielle de 2008 est l’occasion d’une nouvelle passe d’armes. Les violences exercées par le régime entre les deux tours du scrutin contraignent son rival Morgan Tsvangirai, arrivé en tête, à se retirer. Robert Mugabe est réélu.

Les Occidentaux n’hésitent plus à réclamer ouvertement son départ. « Il est plus que temps pour Robert Mugabe de partir », proclame Condoleeza Rice. « Qui a dit que Britanniques et Américains devaient diriger les autres ? », répond-il.

A l’automne de son règne, les relations entre les deux frères ennemis ont toutefois doucement commencé à s’apaiser.

L’UE a suspendu l’essentiel de ses sanctions contre le Zimbabwe en 2014. Devant l’assemblée générale de l’ONU, le vieil autocrate a plaidé un an après pour « la réconciliation, l’amitié et le dialogue ».

Mais les sanctions qui le visent personnellement sont restées en place jusqu’au bout. Indésirable en Europe, c’est à Singapour qu’il se faisait soigner les dernières années de sa vie.

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