Retour sur les insultes antisémites entendues samedi à Paris
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Retour sur les insultes antisémites entendues samedi à Paris

La préfecture de police de Paris a signalé ces propos à la justice et la classe politique les a dénoncés sur Twitter

Des manifestants place de la République, à Paris, lors d'une manifestation le 13 juin 2020 lors de laquelle certains participants ont scandé des propos antisémites. (Crédit : Véronique de Viguerie / Getty Images / via JTA)
Des manifestants place de la République, à Paris, lors d'une manifestation le 13 juin 2020 lors de laquelle certains participants ont scandé des propos antisémites. (Crédit : Véronique de Viguerie / Getty Images / via JTA)

La vidéo diffusée par l’hebdomadaire Valeurs actuelles samedi après-midi a depuis fait le tour du web et été vue plus de 860 000 fois sur le compte Twitter du magazine.

Dans cette courte séquence, tournée place de la République où se tenait une « manifestation contre le racisme et les violences policières » et en hommage à Adama Traoré, tué après son interpellation en 2016, on peut entendre distinctement un ou plusieurs individus non identifiés crier « Sales Juifs ».

Les insultes antisémites s’adressent à des militants du groupuscule d’extrême droite Génération identitaire, montés sur un toit pour y placer une large banderole dénonçant le « racisme anti-blanc », rapidement déchirée par des voisins.

La manifestation a rassemblé environ 15 000 personnes.

Dans la foulée, la préfecture de police de Paris a annoncé qu’elle allait signaler ces propos antisémites à la justice.

Plusieurs membres de la classe politique française les ont dénoncés sur Twitter, et le hashtag « SalesJuifs » s’est retrouvé dans les « tendances » du réseau social. Les représentants de la communauté juive de France, le grand rabbin de France et plusieurs personnalités ont également condamné les propos (une série de tweets est disponible en fin d’article).

« Il nous faut condamner les cris antisémites proférés lors de la manifestation de samedi », a écrit Haïm Korsia. « Mais cela ne suffit pas tant cette scène grotesque revêt de la bêtise et/ou de l’ignorance : s’afficher comme antisémite, donc raciste, au sein d’une manif qui se disait ‘anti-raciste’. » Il a également cité une phrase de Martin Luther King contre l’antisémitisme, « tâche sur l’âme de l’humanité ».

Francis Kalifat, président du CRIF, a dénoncé « les dérives de cette manifestation, [qui] font injure à la fois à la République mais aussi à la cause que prétendaient défendre les manifestants ».

Il a également « appelé l’ensemble des partis politiques démocratiques à dénoncer ces dérives dangereuses et demandé aux pouvoirs publics des interventions et des condamnations exemplaires ».

Moshé Kantor, président du Congrès juif européen, a également réagi dans un communiqué, indiquant que « les personnes qui prétendent marcher contre la haine et le racisme tout en scandant de violentes paroles antisémites ne sont que des hypocrites et leurs agissements vont à l’encontre de la noble cause défendue par la majorité. Ils essaient de détourner la colère et la douleur que les manifestants antiracistes ressentent légitimement ».

« Ces individus ont démontré qu’ils préféreraient saboter un rassemblement important dans le but de propager leur propre haine, montrer leurs vrais visages et faire avancer leurs priorités », a-t-il ajouté. « Ils ne sont ni contre la haine ni contre le racisme. Ils ne sont en réalité que des antisémites et les autorités doivent les considérer comme des personnes incitant à la violence. »

Il a également affirmé le soutien du peuple juif, « en tant que peuple dont l’histoire a été jalonnée d’oppressions et de discriminations », à la communauté noire.

« Malheureusement, certains utilisent ce mouvement comme une opportunité pour répandre des théories complotistes et haineuses à l’égard des Juifs, dans l’espoir de mobiliser les masses contre la communauté juive. L’heure doit être à l’unité et à la solidarité et non à la division. Quiconque essaie de diviser et d’isoler une communauté minoritaire doit être banni des rassemblements, événements et organisations antiracistes. »

Dans une tribune publiée dans L’Obs, Marc Knobel, historien et ancien membre du conseil scientifique de la Délégation Interministérielle de Lutte contre le Racisme, l’Antisémitisme et la haine anti-LGBT, a dénoncé ces « cris isolés, qui ne reflètent pas ce qu’il en a été de l’ensemble de ce rassemblement ».

« Nous nous devons de dénoncer ces débordements inacceptables. D’abord parce que cette manifestation avait comme objectif de dénoncer le racisme et les discriminations qui mettent en danger les valeurs de la République et de réunir différentes associations et personnalités associatives ou politiques », a-t-il ajouté. « Ensuite, parce que ces slogans racistes n’ont pas provoqué la réprobation des personnes qui étaient autour, comme s’il n’y avait rien à entendre. »

Des manifestants place de la République, à Paris, lors d’une manifestation le 13 juin 2020 lors de laquelle certains participants ont scandé des propos antisémites. (Crédit : Anne-Christine POUJOULAT / AFP)

Après la manifestation et la réaction des autorités françaises, le député La France insoumise Jean-Luc Mélenchon a lui accusé la préfecture de police d’incitation à la haine « en colportant des ragots antisémites ».

« Méthodes indignes pour diviser, semer la haine et défigurer la marche pacifique des antiracistes », a estimé le responsable de gauche, provoquant la colère de Marc Knobel et d’internautes, qui l’ont accusé de ne pas prendre en compte la gravité des propos.

D’autres ont soutenu l’idée défendue par le député, estimant que la préfecture avait généralisé à toutes les personnes présentes les propos antisémites du ou des individus qui les ont scandés – la vidéo et les témoignages ne laissent pas penser que ces propos haineux ont été repris par la foule, à la différence de slogans tels que « Pas de justice, pas de paix », ou « Tout le monde déteste les fascistes ».

Selon Geoffroy Lejeune, directeur de la rédaction de Valeurs actuelles, interrogé par Libération, les cris seraient provenus de « deux personnes minimum sûr, peut-être une troisième ».

Sur Twitter, un journaliste du Figaro présent à la manifestation a publié une autre vidéo dans laquelle pourrait se trouver une autre insulte antisémite.

Il est cependant compliqué d’établir avec certitude ce qui a été crié.

Outre ces insultes antisémites, des pancartes anti-Israël et des drapeaux palestiniens ont également pu être aperçus parmi la foule – s’éloignant ainsi clairement de l’objet initial de la manifestation.

Une grande banderole indiquait « Israël, laboratoire des violences policières ». Une femme a pu être vue portant une pancarte sur laquelle était inscrite la phrase : « Les policiers qui ont tué George Floyd ont été formés en Israël. »

« Israël a-t-il quelque chose à voir avec la mort d’Adama Traoré ? », s’est interrogé Marc Knobel. « Comment se fait-il que des militants propalestiniens aient investi également ce rassemblement, avec drapeaux palestiniens et banderoles agressives ? Ne s’agit-il pas plutôt de criminaliser une fois de plus les Juifs en les accusant d’être des racistes, des accusations récurrentes que l’on entend, ici ou là ? »

Assa Traoré, la sœur d’Adama Traoré et à la tête du comité à l’origine de la manifestation, a dénoncé en fin de rassemblement les propos antisémites. « S’il y a eu des propos antisémites aujourd’hui, nous sommes tous chrétiens, juifs, musulmans, nous sommes tous Français », a-t-elle scandé.

Elle avait plus tôt annoncé marcher afin de « dénoncer le déni de justice, pour dénoncer la violence sociale, raciale, policière ».

« La mort de George Floyd – cet Afro-américain tué le 25 mai à Minneapolis par un policier blanc – a fait directement écho à la mort de mon frère. C’est la même chose en France, nos frères meurent », a-t-elle déclaré.

En 2017, Assa Traoré avait affiché son soutien à la libération du terroriste libanais Georges Ibrahim Abdallah, considéré comme le chef de la Fraction armée révolutionnaire libanaise en France, groupe responsable de l’assassinat de deux responsables israélien et américain des services de renseignements en poste à Paris.

La manifestation à laquelle elle participait ce samedi s’est terminé par des échauffourées entre policiers et manifestants.

Les policiers, qui bloquaient la plupart des rues donnant sur la place de la République, où plusieurs milliers de personnes s’étaient regroupées, ont chargé, faisant refluer une partie de la foule, a constaté une journaliste de l’AFP.

Des CRS lors d’un rassemblement contre la discrimination raciste et la violence policière, sur la place de la République à Paris, le 13 juin 2020. (Crédit : Thomas SAMSON / AFP)

Les manifestants avaient prévu de marcher jusqu’à la place de l’Opéra, mais le défilé, non autorisé par la préfecture, n’a pas eu lieu, la police les ayant empêchés de quitter la place de la République.

Sur Twitter, la préfecture de police avait appelé « les manifestants à rester calmes » et leur avait demandé de « se disperser en raison des troubles à l’ordre public causés par certaines personnes ».

Dans la foule, de nombreux jeunes portaient des T-shirts noirs floqués de la demande portée depuis quatre ans par la famille Traoré : « Justice pour Adama. » Sur des pancartes, on lisait : « Au pays des droits de l’Homme, la police tue, on veut les vidéos » ou « tant que nous n’aurons pas la justice, vous n’aurez pas la paix ».

Le 2 juin, le comité Adama avait réussi à mobiliser 20 000 personnes dans la capitale française, s’imposant comme le fer de lance de la lutte contre les violences policières. Son discours s’est élargi, de la dénonciation de violences policières à celle d’un « racisme systémique », trouvant une forte résonance après la mort de George Floyd, qui a suscité une vague d’indignation planétaire.

Dans un communiqué diffusé samedi, Amnesty International a appelé à « une réforme systémique des pratiques policières » en France. « La gravité de la situation nécessite une réponse globale des autorités », a écrit cette ONG, saluant « l’abandon de la technique [d’interpellation] de l’étranglement », annoncé lundi dernier par le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner.

Une manifestante brandit une pancarte indiquant « La peur doit changer de camp » lors d’un rassemblement dans le cadre de la manifestation contre le racisme et la brutalité policière, sur la place de la République à Paris, le 13 juin 2020. (Crédit : Thomas SAMSON / AFP)

Des défilés étaient également prévus dans toutes les autres grandes villes de France, sur fond de colère contre les forces de l’ordre.

Des manifestations devaient notamment avoir lieu à Marseille, Lyon, Montpellier, Nantes, Saint-Nazaire, Bordeaux, ainsi qu’à Strasbourg dimanche.

Le racisme est « une maladie qui touche toute la société », avait déclaré mercredi en conseil des ministres Emmanuel Macron.

Dimanche soir, tout en dénonçant à nouveau le racisme, il a rappelé son soutien aux forces de l’ordre. Il a également affirmé qu’aucune statue de personnages historiques controversés ne seraient enlevée dans le pays.

« Nous serons intraitables face au racisme, à l’antisémitisme et aux discriminations », a-t-il déclaré.

« Nous devons plutôt lucidement regarder ensemble toute notre Histoire, toutes nos mémoires, notre rapport à l’Afrique en particulier, pour bâtir un présent et un avenir possible, d’une rive l’autre de la Méditerranée avec une volonté de vérité et en aucun cas de revisiter ou de nier ce que nous sommes », a-t-il conclu.

En réponse à son discours, Marine Le Pen a estimé lundi qu’il n’y avait pas de « discriminations raciales » en France mais des « discriminations sociales ».

« Je ne crois pas qu’il y ait des discriminations raciales dans notre pays » mais « des discriminations sociales, de manière majeure », a déclaré sur RTL la présidente du Rassemblement national.

« Quand on a mis en place les CV anonymes, on s’est rendu compte que les jeunes d’origine étrangère étaient moins pris dans les entreprises que lorsque le CV n’était pas anonyme. Donc c’est faux, c’est un mensonge, parce qu’encore une fois, on est dans une démarche qui vise à créer des victimes pour pouvoir obtenir le bénéfice d’une discrimination positive », a développé la dirigeante d’extrême droite.

La présidente du RN s’est dit « d’accord avec le président » quand celui-ci a déclaré dimanche que « la République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire » et « ne déboulonnera pas de statue », mais elle a estimé que le président n’était pas « capable de protéger les Français dans ce domaine ».

« En réalité ce gouvernement a accompagné ce processus de communautarisation et il continue d’ailleurs à le faire puisque les solutions qu’il propose, ce sont les statistiques ethniques », auxquelles le RN est opposé, a dénoncé Mme Le Pen.

Il nous faut condamner les cris antisémites proférés lors de la manifestation de samedi. Mais cela ne suffit pas tant…

פורסם על ידי ‏‎Haïm Korsia‎‏ ב- יום שני, 15 ביוני 2020

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