Il y a dix ans, j’avais interviewé Eliezer Shkedi, qui était à l’époque le chef de l’armée de l’air israélienne. Il avait alors fait une révélation fracassante : les équipes de tirs des roquettes Qassam du Hamas de la bande de Gaza emmènent souvent avec eux des enfants quand ils veulent tirer aveuglément des roquettes Israël.

Pourquoi ? Ai-je demandé. Parce qu’ils savent que l’aviation ne leur tirera pas dessus s’il existe un risque que des enfants soient touchés, avait expliqué Shkedi.

J’y ai pensé une seconde ou deux, puis j’ai demandé, assez effrontément, si, peut-être, il pouvait y avoir un argument en faveur d’une obligation morale de l’armée de l’air israélienne à néanmoins ouvrir le feu, puisque la première obligation de Tsahal consiste à protéger les citoyens d’Israël, et que retenir les tirs pour préserver des enfants que les ennemis avaient délibérément emmenés avec eux dans une zone de combat entraînait l’exposition d’Israéliens innocents à un risque mortel.

« C’est le genre de dilemme avec lequel nous vivons tous les jours, et je suis ravi que vous m’ayez posé cette question », avait répondu Shkedi.

Bien sûr, avait-il expliqué, l’armée de l’air ne tire pas si les pilotes savent qu’il est possible qu’ils touchent des enfants. A la place, l’aviation travaille constamment pour améliorer sa précision, pour que, s’il y a quelques années elle ne tirait pas quand il y avait un enfant à quelques mètres d’une équipe de tireurs de roquettes du Hamas, elle puisse à présent réduire cette distance à un mètre, ou un mètre et demi.

Des membres des Brigades al-Qassam, la branche armée du Hamas, présentent leurs roquettes Qassam pendant une cérémonie marquant le deuxième anniversaire de l'assassinat des commandants militaires du Hamas Mohammed Abu Shamala et Raed al-Attar lors d'une parade militaire anti-Israël à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 21 août 2016. (Crédit : Saïd Khatib/AFP)

Des membres des Brigades al-Qassam, la branche armée du Hamas, présentent leurs roquettes Qassam pendant une cérémonie marquant le deuxième anniversaire de l’assassinat des commandants militaires du Hamas Mohammed Abu Shamala et Raed al-Attar lors d’une parade militaire anti-Israël à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 21 août 2016. (Crédit : Saïd Khatib/AFP)

L’objectif, pour faire court, est de s’attaquer aux terroristes tout en faisant le maximum pour ne pas blesser un enfant, même s’il existe un certain risque pour les cibles israéliennes des terroristes. « Si nous savons que [le terroriste] tient la main de son fils, nous ne tirons pas, avait alors déclaré Shkedi. Même si le terroriste est en train de tirer une Qassam, et que la Qassam va tuer. Nous ne tirons pas. »

« Je suis très fier de ce que nous faisons. Je pense que c’est sans précédent, avait-il ajouté. Je suis fier de notre morale. Je suis fier de nos capacités opérationnelles. »

Les membres des forces de sécurité d’Israël, principalement nos enfants âgés de 18 à 21 ans, doivent affronter des dilemmes moraux aussi profonds que celui-ci – en permanence, et souvent dans l’urgence, – un impératif d’une fraction de seconde pour une décision, dans des circonstances plus inattendues, et avec moins de recours que dans le cas du dilemme précédent, où les enfants et les tireurs de roquettes du Hamas sont considérés avec tant d’empathie par la hiérarchie de notre aviation militaire.

Face à la vague terroriste palestinienne des loups solitaires, par exemple, nos troupes doivent prendre des décisions instantanées à propos des conducteurs et des piétons qui s’approchent d’eux à des barrages, des personnes qui marchent vers eux dans la rue. Est-ce qu’ils ralentissent ? Est-ce qu’ils m’ont entendu crier de s’arrêter ? Qu’y a-t-il dans leurs sacs, dans leurs poches, dans leurs mains ? Est-ce un téléphone, un couteau, une arme ? Ne faites rien, et vous pouvez mourir, et un autre Israélien innocent pourrait mourir. Faites quelque chose, et un Palestinien innocent pourrait y perdre la vie, et la vôtre tournera pour toujours autour de cet instant.

Le Hamas et les autres terroristes qui ciblent des Israéliens cherchent à nous tuer. Ils ne se cachent pas de cela ; le Hamas s’est ouvertement engagé à détruire tout Israël. Mais cette ambition implique aussi de vouloir déstabiliser notre société, d’y rendre la vie quotidienne tendue, angoissante et idéalement, de leur point de vue, finalement insupportable. Et cela implique de détruire graduellement notre société et ses valeurs, de tenter de rendre nos efforts pour maintenir notre propre moralité face à leurs hostilités meurtrières si coûteux qu’ils en sont insupportables.

Golda Meir, Première ministre d'Israël. (Crédit : GPO)

Golda Meir, Première ministre d’Israël. (Crédit : GPO)

Il n’est absolument pas certain que la Première ministre Golda Meir ait réellement dit que même si la paix venait, il nous faudrait longtemps pour pardonner à nos ennemis arabes de nous avoir obliger à tuer leurs enfants, mais la citation présumée résonne encore, parce qu’elle contient une vérité : s’en prendre aux terroristes au couteau, à la voiture bélier, kamikazes ou à la roquette pose des défis aussi bien moraux que pratiques à Israël et à ses forces armées.

La lutte, non seulement pour sécuriser ce pays, non seulement pour empêcher que son peuple ne soit blessé, mais pour le faire tout en cherchant sans cesse à agir moralement, même, ironiquement, alors qu’une grande partie de la communauté internationale nous accuse odieusement de faire l’inverse, est interminable, et si complexe.

Arrive alors Elor Azaria, infirmier combattant de l’armée israélienne, dont les différentes raisons pour abattre un terroriste palestinien désarmé et neutralisé, qui voulait tuer en mars dernier à Hébron, ont été soigneusement disséquées et cliniquement rejetées par un tribunal militaire qui l’a jugé coupable d’homicide mercredi.

Le simple fait qu’Azaria ait été jugé, jugé minutieusement dans un tribunal israélien irréprochablement crédible, représentait la réaffirmation de la détermination d’Israël à préserver sa moralité, son insistance à empêcher nos ennemis, nos adversaires terroristes, de nous réduire à leurs profondeurs cyniques et meurtrières.

Le jugeant coupable à l’unanimité, les trois juges ont conclu qu’Azaria n’avait pas agi dans les affres d’un dilemme d’une fraction de seconde, qu’il n’avait pas fait un mauvais choix, mais compréhensible dans l’émoi de l’une de ces circonstances presque impossibles que les forces de sécurité israéliennes trouvent souvent devant elles.

Les actes d’Azaria étaient une aberration ; une grâce les blanchirait

Il a plutôt, ont estimé les juges, agi délibérément, motivé par un sentiment de revanche et par la conviction que les terroristes méritent de mourir. « Le fait que l’homme gisant au sol soit un terroriste, qui venait juste de chercher à prendre les vies de soldats israéliens à cet endroit, ne justifie pas en soi une action disproportionnée », ont tranché les juges.

Pardonner immédiatement Azaria, et cela devrait être évident, mais ne l’est apparemment pas, reviendrait à se moquer du processus judiciaire, et des valeurs vitales qui nous préservent. Cela impliquerait de tolérer l’intolérable, de compromettre les ordres d’ouverture du feu et toutes les directives qui guident nos troupes dans leur travail.

Les actes d’Azaria étaient une aberration ; une grâce les blanchirait. Une peine clémente, s’il reconnaît sa responsabilité et exprime des remords pour ses actes, comme l’a honorablement suggéré le député du Likud Yehuda Glick, serait très différente.

Parce que, comme le dit entre les lignes le verdict de la cour, nous ne pouvons pas et nous ne nous laisserons pas entraîner au niveau de ceux qui cherchent à nous annihiler. Parce que notre moralité est au centre de notre légitimité, et que cela n’a rien à voir avec ce que le monde pense de nous, et tout à voir avec ce sur quoi nous insistons.

Parce que, comme l’a fait comprendre il y a dix ans Eliezer Shkedi, nous avons la sagesse et la compétence pour maintenir notre morale et les capacités opérationnelles nécessaires, qui se complètent l’une l’autre pour faire en sorte que nous puissions nous défendre.