WASHINGTON – Ce sera l’équivalent dans la capitale américaine du règlement de compte à OK Corral. En entrant par une brume d’été sur la colline du Capitole, l’AIPAC (American Israeli Public Affairs Committee) et ses alliés vont affronter le courtier du pouvoir ultime – 1600 Pennsylvania Avenue [l’adresse de la Maisom Blanche, NdT] – soutenu par ses organisations alliées.
 
L’épreuve de force de lobbying, sur un vote du Congrès sur l’accord nucléaire avec l’Iran, représente un moment rare pour l’AIPAC, où l’organisation ouvertement bipartisane diverge publiquement avec l’administration en place sur une initiative majeure de politique étrangère.

Même au point culminant des tensions entre l’administration Obama et le gouvernement israélien plus tôt cette année, lorsque le discours du Premier ministre Benjamin Netanyahu devant le Congrès a coïncidé avec le jour de la conférence politique de l’AIPAC, l’organisation pro-israélienne a travaillé dur pour garder la tête hors d’une laide mêlée.

Les efforts de l’AIPAC pour le bipartisme, et particulièrement pour éviter une bagarre avec le président, se poursuivent depuis plusieurs décennies. Pendant des années, l’organisation a maintenu une politique visant à rester discrète sur les confrontations budgétaires, préférant se concentrer sur les opérations réalisées et les réussites de lobbying.

Des convives photographient le président américain Barack Obama qui parle lors d'une réception pour le 25ème anniversaire de Americans with Disabilities Act (ADA) à  la Maison Blanche  le 20 juillet 2015 (Photo: SAUL LOEB/ AFP )

Des convives photographient le président américain Barack Obama qui parle lors d’une réception pour le 25ème anniversaire de Americans with Disabilities Act (ADA) à la Maison Blanche le 20 juillet 2015 (Photo: SAUL LOEB/ AFP )

Sur l’Iran, la lutte a connu une croissance de plus en plus acrimonieuse. L’AIPAC a publiquement soutenu la législation parrainée par les sénateurs Mark Kirk et Bob Menendez qui aurait menacé l’Iran de sanctions supplémentaires si les négociations avaient échoué – un projet de loi auquel l’administration s’est virulement opposée.

L’administration a accusé les sceptiques de l’accord iranien de ne proposer aucune alternative autre que la guerre, et dans une longue conférence de presse mercredi, le président Barack Obama a mis en garde le Congrès de ne pas être influencé par des « lobbyistes » – suggérant que les opposants à l’accord ne se concentrent pas uniquement sur l’intérêt des États-Unis.

Benjamin Netanyahu, lors de son discours à l'AIPAC le 4 mars 2014  (Crédit photo: Nicholas Ramm/AFP)

Benjamin Netanyahu, lors de son discours à l’AIPAC le 4 mars 2014 (Crédit photo: Nicholas Ramm/AFP)

Si une telle bataille entre l’AIPAC et l’administration n’est pas sans précédent, il n’y en a pas eu de cet ampleur depuis plus de deux décennies.

En fait, les experts de longue date de Washington ne se rappellent que deux autres cas dans les 40 dernières années au cours desquelles l’organisation s’est opposée au président. De manière significative pour cette bataille, cela ne s’est jamais terminé avec une victoire claire pour le lobby pro-israélien. Ces confrontations restent tellement sensibles que peu de personnes impliquées sont prêtes à évoquer publiquement les drames de ces dernières décennies.

Pas de garantie avec George Bush

Tout au long de ces derniers mois, les experts ont comparé l’actuel mauvais sang entre Netanyahu et Obama à la relation entre le président George Bush et le Premier ministre Yitzhak Shamir – d’un type notoirement instable qui a conduit au dernier affrontement public entre l’AIPAC et le président.

Yitzhak Shamir (photo credit: Flash90)

Yitzhak Shamir (photo credit: Flash90)

En 1991, le gouvernement israélien a échoué dans ses efforts pour obtenir quelque 10 milliards de dollars de garanties pour des prêts du gouvernement américain pour l’aider à intégrer la vague d’immigration massive de l’Union soviétique. George Bush s’est entêté, même au prix d’une lutte avec le Congrès, à retenir les garanties de prêts, sauf si toute construction en Cisjordanie et dans la bande de Gaza était interrompue.

Shamir a mené campagne directement contre Bush, disant que le lien entre les garanties pour les prêts et la construction dans les implantations était « dangereux » et qu’il « espère que le peuple américain n’acceptera pas le lien que l’administration tente de créer entre les deux. »

Bush, quant à lui, a promis : « Nous ne bougerons pas d’un pouce sur la question des colonies. »

L’AIPAC et un certain nombre d’autres organisations juives ont rassemblé leurs partisans pour pousser le Congrès à inverser la politique de Bush. Un millier de militants juifs de tous les États-Unis sont arrivés sur la colline du Capitole immédiatement après Rosh Hashana, le nouvel an juif, pour faire pression sur leurs représentants pour qu’ils approuvent les garanties de prêts.

Dans une conférence de presse le même jour, Bush a fustigé l’AIPAC et la mobilisation pro-israélienne, en disant que son administration était « contre les groupes très solides et parfois efficaces, qui montent sur la colline. J’ai entendu aujourd’hui, qu’il y avait environ un millier de lobbyistes sur la Colline travaillant sur la question. Il y un petit gars qui s’en occupe ». [Le Premier ministre Shamir était connu pour sa petite taille, NdT].

Les remarques de Bush lui ont valu l’animosité de certains Juifs américains qui les ont considerées comme inappropriées. Mais le président, entrant dans une année électorale, a refusé de bouger de ligne, et la puissance de l’AIPAC n’a pas réussi à le déloger.

Seuls les événements en Israël ont apporté une solution à la crise. Bush y a été vu comme favorisant Yitzhak Rabin, le challenger du Premier ministre du Likud lors des élections israéliennes qui ont suivi. Moins de deux mois après quee Rabin ait vaincu Shamir, lui et Bush sont parvenus à un accord sur des garanties de prêts.

AIPAC contre AWACS

Comme vice-président de Ronald Reagan, Bush avait déjà été confronté à une lutte entre l’AIPAC et la Maison Blanche.

En 1981, l’AIPAC et l’administration Reagan s’étaient engagés dans une confrontation amère sur l’eventualité de la vente d’avions Airborne Warning and Control System (AWACS) à l’Arabie saoudite.

Lorsque l’administration a annoncé son intention de vendre cinq de ces avions aux Saoudiens, Israël s’est farouchement opposé à ce transfert comme limitant la capacité d’Israël à appliquer sa stratégie de surprise de première frappe, un des piliers de la doctrine militaire israélienne pour attaquer l’ennemi le plus rapidement possible.

Dans une préfiguration frappante des revendications par les adversaires de l’accord nucléaire avec l’Iran, les opposants à la vente ont averti qu’elle mettait en danger la sécurité d’Israël et, selon un éditorial paru dans le Boston Globe, « déstabiliserait encore plus le Moyen-Orient, une région dont la stabilité était censée être une priorité stratégique de la politique étrangère de Reagan ».

L’administration a pris la tête de l’opposition de l’AIPAC et Israël en premier. Le Secrétaire d’Etat Alexander Haig s’est plaint « des contraintes impérieuses de veto externes » et a menacé « de graves conséquences sur toute la politique américaine au Moyen-Orient » si l’influence israélienne bloquait le contrat.

Les dirigeants de l’AIPAC ont décrit la lutte contre la vente comme une « priorité absolue » de l’organisation. Son président de l’époque, Tom Dine, a déclaré qu’il savait que « l’administration frappera durement certains de nos supporters pour essayer de les amener à changer d’avis » mais a promis de « maintenir la pression. »

Bien que Dine ait affirmé qu’il croyait avoir les votes pour bloquer la vente, l’AIPAC a fini par perdre la bataille – le Congrès a voté avec l’administration.

Mais malgré le vitriol de cette lutte, elle est encore loin de la bataille qui s’annonce à Washington aujourd’hui.

La vente des AWACS était un transfert d’armes destinées à consolider l’alliance américano-saoudienne ; elle n’avait pas le même statut pour l’administration Reagan que l’accord sans précédent avec l’Iran, que beaucoup considèrent comme le projet phare de l’administration Obama.

Image capture of US President Barack Obama embracing AIPAC chairman Lee Rosenberg(photo credit: Channel 10)

Le président américain Barack Obama enlaçant Lee Rosenberg le président de l’AIPAC (Capture d’écran Dixième chaîne)

C’est la première fois, reconnaissent les anciens de Washington, que les enjeux auto-imposés ont été aussi élevés pour l’administration.

Aucune des deux parties n’est susceptible de battre en retraite, préparant le terrain à l’affrontement historique. Seuls les deux mois à venir diront si cette confrontation se terminera différemment que les précédentes – ou combien de mauvais sang coulera avant qu’elle ne se termine.