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A New York, une exposition retrace l’histoire des droits civiques des Juifs

Au Centre d’histoire juive de New York, l’exposition « Comment les Juifs sont devenus citoyens » présente des documents anciens illustrant le statut mouvant des communautés juives

Estampe française de 1806 représentant Napoléon Bonaparte émancipant les Juifs. (Domaine public)
Estampe française de 1806 représentant Napoléon Bonaparte émancipant les Juifs. (Domaine public)

NEW YORK — Deux mois après avoir obtenu son diplôme de l’Université de Princeton en 1959, Sid Lapidus se trouve à Londres. Alors qu’il regarde à travers la vitrine poussiéreuse d’une librairie, par un après-midi d’été, il aperçoit une édition de 1792 des « Droits de l’homme » de Thomas Paine. Il la lui faut.

Cette acquisition, pour cinq dollars, signe le début d’une quête – qui va être celle d’une vie entière – de livres anciens et de brochures, souvent dédiés à l’octroi de droits civils aux Juifs.

« J’ai toujours été intéressé par les droits et libertés, et leur évolution. Cette collection a été un merveilleux voyage intellectuel de découverte », explique Lapidus au Times of Israel.

Aujourd’hui, une partie de cette collection est exposée au Centre d’histoire juive de New York dans le cadre d’une exposition intitulée : « Comment les Juifs sont devenus citoyens: les grands moments de la collection Sid Lapidus ».

En racontant l’histoire de la quête des droits des Juifs européens, l’exposition questionne la notion de citoyenneté en 2022. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si elle a ouvert ses portes au public le 8 novembre, jour des élections de mi-mandat aux États-Unis.

« J’espère que l’histoire de cette exposition surprendra en bien les visiteurs. J’espère qu’ils comprendront que les Juifs n’ont pas toujours été des citoyens à part entière et que la citoyenneté exige de nous un engagement fort, pour continuer à affirmer nos droits et interpeler nos gouvernements lorsque cela est nécessaire pour en garantir la pérennité », explique Ivy Weingram, commissaire de l’exposition.

Se définissant comme un bibliophile, Lapidus a amassé plus de 4 000 livres rares et brochures au cours de ses dizaines d’années de traque.

Bien qu’il en ait fait don à diverses institutions, dont l’Université de Princeton et l’American Antiquarian Society, il a également donné près de 150 livres rares et brochures au Centre d’histoire juive (CJH). Ce matériel, qui est en cours de numérisation, est à la croisée entre vie juive et idéaux des Lumières.

« La collection montre comment, à la fin du 18e siècle et au début du 19e siècle, les gouvernements, en Angleterre et en France, ont commencé à prendre conscience du fait que les Juifs faisaient partie intégrante de leur communauté », rappelle Lapidus, membre du conseil d’administration du CJH et président de l’American Jewish Historical Society.

L’une des meilleures illustrations en est un ouvrage d’Edward Nicholas, datant de 1648 « An Apology for the honorable nation of the Jews, and all the sons of Israel », précise Weingram.

L’ouvrage demande à Oliver Cromwell, Lord Protecteur de l’Angleterre, de réhabiliter les Juifs, expulsés par le roi Édouard Ier en 1290. Les Juifs seront réhabilités en 1658 et pourront pratiquer leur foi plus ouvertement sous Cromwell, mais ils n’obtiendront la plénitude des droits qu’en 1890.

Sid Lapidus. (Crédit : Warburg Pincus)

« Ce texte est important parce qu’il montre que l’émancipation n’a pas été un phénomène linéaire, que les reculs ont souvent succédé aux avancées. On accordait des droits, on les retirait. Ils n’ont jamais été donnés d’un seul tenant, pour de bon », ajoute Weingram.

Né à Brooklyn, Lapidus s’est installé avec sa famille à New Rochelle, dans l’Etat de New York, peu de temps après sa bar-mitsva, à l’âge de 13 ans.

Chaque matin, il passait devant le cottage Thomas Paine pour se rendre au lycée de New Rochelle.

C’est dans cette maison de style « boîte à sel » que le héros de la guerre d’indépendance et auteur de « Common Sense » a vécu de 1802 à 1806. C’est aussi là qu’il a rédigé son dernier pamphlet, « Constitutional Reform, to the Citizens of Pennsylvania, on the Proposal for Calling a Convention ».

Cette proximité géographique a suscité chez Lapidus une profonde admiration pour Paine, concomitante avec sa passion pour la collection.

« Thomas Paine était mon héros. Il parlait de liberté et la liberté, c’est ce qui compte », assure Lapidus.

Assis à son bureau, dans les locaux de la société de capital-investissement Warburg Pincus, il désigne son tapis de souris, orné d’un portrait de Paine.

À gauche : « An apology for the honorable nation of the Jews and all the sons of Israel » d’Edward Nicholas, publié en 1648 ; à droite : La traduction de l’hymne ou « Cantique hébraïque », que les Juifs de Metz, en France, récitaient et faisaient jouer dans leur synagogue, à partir de 1781. (Crédit : Centre d’histoire juive, don de Sid Lapidus)

Les visiteurs du CJH pourront également découvrir le « Cantique hébraïque ».

Ce texte calligraphié originaire de Metz, en France, évoque les difficultés des Juifs pour vivre dans leur pays hôte, souligne Weingram.

« Cela me parle, parce que même si les autorités imposaient des lois sévères, comme le statut d’infériorité des Juifs, on priait pour la famille royale à la synagogue », précise Weingram.

Ivy Weingram, conservatrice de « Comment les Juifs sont devenus citoyens » au Centre d’histoire juive de New York. (Crédit : Erin Ingraffia Photographie)

Au moment où Napoléon octroie la nationalité aux Juifs de France et des régions sous sa domination, il met en doute leur allégeance. Pour se rassurer, il ordonne à des personnalités juives de toute la France de venir à Paris répondre à ses questions.

« Il les a mis sur la sellette, leur demandant d’expliquer comment ils pouvaient être juifs et défendre les idéaux de la France », rappelle Weingram à propos des « Transactions du Sanhédrim parisien, ou Actes de l’Assemblée » de 1807.

Selon Gavriel Rosenfeld, président du CJH et professeur d’histoire à l’Université Fairfield, cette exposition est le reflet d’une lutte constante pour les droits, qu’il s’agisse de lutter contre la suppression du droit de vote ou de repousser le trope antisémite séculaire de la double loyauté.

« A mon sens, cette exposition est importante parce que les libéraux, les gens en général, disent que l’histoire va dans le sens de plus de justice. Elle permet de revenir sur ce qui s’est passé, ce qui donne à réfléchir sur le temps que cela a vraiment pris », précise Rosenfeld.

Dans son ouvrage de 1781 « Sur l’amélioration civile des Juifs », l’historien et philosophe allemand Christian Wilhelm von Dohm implorait Frédéric le Grand de traiter les Juifs comme des êtres humains et de leur donner les mêmes droits qu’aux autres citoyens.

La communauté juive allait devoir attendre. Les pleins droits ne leur ont été accordés qu’une fois les États allemands unifiés, en 1869.

Ces droits ont duré un peu plus de 60 ans, jusqu’à ce que les nazis prennent le pouvoir, rappelle Rosenfeld.

« Décret concernant l’usure juive et les dettes des paysans non marchands dans certaines régions de l’Empire », France, 1806. (Crédit : Centre d’histoire juive, don de Sid Lapidus)

« Ce document [von Dohm] donne à réfléchir sur le fait que ce qui est donné peut être repris. J’espère que cela donnera à ceux qui le verront l’envie d’être plus vigilants vis-à-vis de la politique et de défendre les principes des Lumières, aujourd’hui remis en question », ajoute-t-il.

Un certain nombre de pièces de la collection de Lapidus proviennent d’auteurs anonymes ou peu connus.

Plus intéressé par le contenu que par la notoriété de son auteur, Lapidus considère qu’une pièce est précieuse en raison de la manière dont elle aborde la question des libertés fondamentales.

C’est un thème particulièrement pertinent, pour lui, aujourd’hui.

« Pour les gens de ma génération et moi-même, qui avons grandi en Amérique après la Seconde Guerre mondiale, tout est possible. Nous avons appris à ne rien tenir pour acquis, et j’aime penser qu’il en sera toujours ainsi », conclut Lapidus.

L’exposition « Comment les Juifs sont devenus citoyens » est visible au Centre d’histoire juive, à New York, du 8 novembre 2022 au 28 février 2023.

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